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Mon Eden sur l'avenue de Clichy - Les Ecrans Terribles
Mon père quitte la Tunisie pour la France à l’âge de 27 ans dans l’idée de continuer ses études d’architecture.Il rencontre ma mère, une grossesse s’en suit. Puis il m’a rencontré moi. Il était étudiant le jour, la nuit il travaillait dans un hôtel à Passy. Sur le papier je savais que j’avais un père, concrètement c’était un concept qui m’était un peu éloigné. Mais souvent le matin, il revenait avec un tas de viennoiseries qu’il récupérait après sa nuit à l’hôtel, j’y comprenais pas grand chose mais ce type avait l’air sympathique. J’étais une gamine plutôt épanouie mais un peu angoissée. J’avais peur que l’on m’oublie à l’école, que mes parents prennent l’avion sans moi ou qu’ils se fassent enlever. Peurs banales d’une enfant unique en somme… Résultat, le mercredi était pour un moi un jour noir, et le centre aéré un lieu où l’on déposait tous les enfants oubliés. A cet âge-là, la manière la plus simple d’exprimer ses peurs, ce sont les pleurs. Alors je pleurais, deux heures avant de mettre les pieds à l’école et une fois dans ce lieu redouté je continuais pendant cinq, six heures. Je pouvais être très endurante ! Un mercredi ma mère ne pouvait pas se libérer, alors mon père a pris le relai et on s’est retrouvés sur la place de Clichy. Puis sur l’avenue, on a passé les portes du Cinéma des Cinéastes, et alors le voilà, mon premier souvenir de la salle obscure, dans ce lieu qui s’était un jour appelé L’Eden… Mon père n’était pas cinéphile et si nous prenions place dans la salle, c’est simplement parce que l’un de ses amis père travaillait à la billetterie. Le film se jouait, la salle était vide alors il nous a filé deux places sous le manteau. La salle était à nous… Je ne saurais mettre des mots précis sur cette première expérience. Je ne saurais donné le titre du film. Les places avaient été gratuites, nous étions là par hasard et le film projeté était un documentaire. Je n’ai donc presque aucune information sur la première oeuvre cinématographique que j’ai vue et les seuls souvenirs que j’ai relèvent de sensations. J’avais pleuré des heures durant avant d’arriver là, dans cette salle noire que j’expérimentais pour la première fois, avec mon père que je ne connaissais pas vraiment. Nous étions coupés de la foule, du temps. J’allais de place en place, calmement. Il me semble que ce documentaire suivait des élèves, ils parlaient un à un de je ne sais quel sujet et le tout était entrecoupé de grandes scènes joyeuses. Quoiqu’il en soit, l’action était assez prenante pour captiver l’attention d’une gamine de cinq ans. J’avais l’impression d’être aspirée par cet écran immense. A côté de moi, mon père luttait contre le sommeil, lui qui n’avait pas eu de nuit complète depuis des jours, mais il résistait pour suivre le film avec moi. Ensemble nous étions apaisés. Aujourd’hui, le dialogue avec mon père est compliqué. Quand je lui ai annoncé que je me lançais dans des études de cinéma, il s’est mis en colère, il ne comprenait pas. Je ne savais pas d’où ça venait moi non plus, mais le cinéma me semblait évident puisque je passais mes nuits à regarder des films et à écrire des histoires. Puis j’ai repensé à mon premier souvenir de cinéma, et cette passion que mon père a nourri malgré lui. C’est dans une salle obscure que je l’ai rencontré, dans ce cadre qui semble irréel quand on a cinq ans, où tous les deux enfin, nous étions sereins. Photo en Une : la grande salle du Cinéma des cinéastes (source : https://cinema-des-cineastes.fr/)