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Boy Erased : Une vie à un dollar - Les Ecrans Terribles
Second long métrage de l’acteur et réalisateur Joel Edgerton, Boy Erased est une plongée dans une Amérique puritaine et homophobe. Un film efficace mais qui ne sort pas des sentiers battus. Après avoir mis en lumière les Etats-Unis ségrégationnistes en 2016 en jouant dans Loving de Jeff Nichols, Joel Edgerton passe derrière la caméra avec Boy Erased pour dénoncer une autre forme de discrimination, l’homophobie. Tiré de l’autobiographie de Garrald Conley, Boy Erased : A memoir, le long métrage retrace les violences subies par de jeunes homosexuels jugés « déviants » par leur entourage au début des années 2000 et inscrits sans leur réel consentement au « Refuge Program » du Centre Love in Action. C’est très simple, vous prenez un billet d’un dollar. Le billet peut être froissé, taché ou déchiré, il ne perd pas sa valeur faciale. Telle est la métaphore empruntée par le directeur du Centre pour expliquer à ses jeunes recrues que, malgré leur homosexualité, leur âme n’est pas entachée et qu’ils pourront se défaire de leurs perversions. Joel Edgerton, devant et derrière la caméra, incarne ce gourou aux méthodes violentes qui a sévi au sein du Refuge Program en Arkansas. Jared, lycéen fils du pasteur ultraconservateur de sa ville, est renié par celui-ci quand il lui avoue son homosexualité, alors qu’il vient de subir un viol par son colocataire. Ses parents l’inscrivent donc à ce programme, dans l’espoir de le remettre sur le droit chemin et surtout de ne pas salir leur réputation. Pendant deux semaines, le jeune homme sera éprouvé, ébranlé dans ses convictions et son moi profond. Boy Erased gagne à dénoncer un système qui détruit de jeunes gens et leur famille, mais il n’échappe pas à de nombreux stéréotypes. Le scénario, classique, ne fait pas dans la subtilité et la mise en scène étouffe le spectateur sous un pathos criard. Les personnages, enchaînés aux décisions qu’on leur impose (Jared) ou à leurs convictions archaïques (à peu près tous les autres), sont filmés dans des espaces confinés, derrière des vitres ou des barreaux. La bande-son n’est pas pour arranger les choses, et la ballade tire-larmes de Troye Sivan qui accompagne les images nous donne, par moments, l’impression de regarder une campagne publicitaire. Les personnages, heureusement, acquièrent une épaisseur et une réflexivité qui évitent au film de sombrer dans un véritable manichéisme. La mère de famille interprétée par Nicole Kidman se fait la porte-parole d’une pratique religieuse progressiste, elle réussit à dire « j’aime Dieu mais j’aime mon fils » en mettant de côté la pression sociale. Contrairement à son père qui est capable de donner une messe et de diffuser les idéaux chrétiens comme la tolérance mais qui préfère ignorer son fils qu’il juge déviant. Le casting, à contre-emploi, insuffle également un recul et une dimension politique à son sujet. Xavier Dolan y interprète un gay repenti qui a décidé d’aller plus loin dans sa thérapie et d’adopter le « no-contact » avec son entourage masculin. Le jeune chanteur Troye Sivan, militant en faveur de la cause LGBT fait lui aussi partie des jeunes gens en thérapie. Boy Erased donne à voir une société hypocrite dans laquelle il est impensable d’éprouver une attirance pour une personne du même sexe et de se construire. Une société au sein de laquelle les personnalités influentes et les familles se pensent égoïstement victimes de l’orientation sexuelle de leurs enfants, et dans laquelle le dialogue n’a pas sa place. Boy Erased s’inscrit dans un cinéma qui souhaite dénoncer les abus passés sous silence au nom de l’Eglise. Quand François Ozon donne à voir avec une soif de vérité l’affaire Barbarin-Preynat qui prend racine avec La parole libérée de François Devaux dans Grâce à Dieu, Joel Edgerton s’empare lui aussi des abus et du silence qui pèse sur une institution qui, paradoxalement, peine à s’humaniser. Mais là où Ozon insuffle du cinéma à son sujet grâce à une narration originale dans laquelle la parole circule comme un jeu de relais entre ses personnages, Edgerton reste en surface. Trop lisse et trop classique, Boy Erased ne dépasse pas ses intentions. Réalisé par Joel Edgerton. Avec Lucas Hedges, Nicole Kidman, Russel Crowe. Etats-Unis. 1h55. Genre : Drame. Distributeur : Universal Pictures International France. Sortie le 27 mars 2019.