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Mon lobby est plus fort que le tien
Depuis quelques temps, on entend énormément parler de conflit d’intérêts en science particulièrement en nutrition et en santé. Je vous propose un petit survol de quelques controverses entourant l’élaboration des lignes directrices pour les américains en 2015. L’ensemble de l’article est basé sur une publication très intéressante parue ce mois-ci (1). Conflit d’intérêts? Le conflit d’intérêts survient lorsqu’un élément A est en relation avec un autre B qui lui demande d’exercer son jugement en son nom et que A a un intérêt spécial pouvant interférer avec la réalisation adéquate de son jugement dans cette relation (2). Par exemple, un chercheur doit s’entretenir (relation) avec le public au sujet de données concernant le brocoli et le risque de cancer (jugement). Or, le chercheur est aussi un employé du plus grand fournisseur de brocoli de la région et reçoit un salaire du fournisseur (intérêt). Dans ce contexte, le chercheur semble avoir un intérêt à parler en bien du brocoli, puisque son employeur fait des profits avec la vente du légume Comité scientifique En 2015, le comité scientifique chargé de réviser la science pour établir les lignes directrices nutritionnelles américaines publie son rapport. Les recommandations sont simples, visent des aliments spécifiques et incluent des considérations pour le développement durable. Le comité indique que (traduction libre): une alimentation riche en végétaux, tels que les légumes, les fruits, les grains entiers, les légumineuses, les noix et les graines, ainsi que plus faible en calories et en produits animaux favorise davantage la santé et est associée avec un plus faible impact environnemental que l’alimentation américaine actuelle […] le patron alimentaire américain doit être plus faible en viande rouge et en viandes transformées. Lobby américain «de la viande et du boeuf» Cependant, ce n’est pas le même comité qui se charge d’écrire le rapport scientifique et, ensuite, de publier les “vraies” lignes directrices. En effet, entre les deux, à la suite de pression de la part du «lobby de la viande», les mentions sur le développement durable et les viandes ont complètement disparu. :O Le secrétaire du département de l’agriculture américain stipule que:« le développement durable ne concerne pas les lignes directrices nutritionnelles.» L’industrie du boeuf a par la suite mandaté 30 sénateurs pour faire des pressions au sujet des recommandations qualifiées d’anti-viande. Au final, les pressions politiques auront eu la victoire contre les conclusions scientifiques. Lobby «végétarien» Attention, ce n’est pas terminé! Le rapport scientifique statue aussi que le cholestérol alimentaire n’est plus un nutriment méritant une attention particulière (peu d’effet sur le cholestérol sanguin et rarement surconsommé). Or, le groupe Physicans Committee for Responsible Medicine (PCRM, un groupe militant pour les droits des animaux et une alimentation végétale) affirme que la recommandation au sujet du cholestérol est biaisée étant donné que des membres du comité scientifique ont déjà eu des liens avec l’industrie des oeufs et engage une poursuite. Celle-ci se termine rapidement, car le principal reproche, soit celle d’influences inappropriées, n’a pas de définition légale. Lobby «du gras et de la viande» Ce n’est pas tout. Nina Teicholz, une journaliste militante pour une alimentation faible en glucides et riche en gras, a aussi critiqué les lignes directrices. Teicholz affirme que les membres du comité ont des conflits d’intérêts avec l’industrie alimentaire et que les conclusions du rapport ont une faible valeur scientifique. En contrepartie, le commentaire de Teicholz, publié dans le British Medical Journal (BMJ), est lui-même biaisé et mal documenté. En effet, deux experts indépendants ont révisé l’article et ont conclu qu’il contenait de nombreuses erreurs factuelles. L’ensemble des erreurs factuelles est décrit ici. Ainsi, le BMJ doit faire de multiples corrections dans l’article de Teicholz. En plus, Teicholz a elle-même des conflits d’intérêts notamment par l’organisme qui a financé son article (Arnold Foundation). Ce même organisme soutient aussi financièrement le groupe progras / proviande de Teicholz nommé “the Nutrition Coalition”… Conclusion Le conflit d’intérêts est-il scientifique ou politique? L’ère est à la transparence, la divulgation et la gestion des conflits d’intérêts en science. Bien que le rapport scientifique américain ait été simple et clair, l’ajout d’enjeux politiques a complexifié la chose. Chaque groupe veut sa part du gâteau! Néanmoins, la controverse n’était pas tant du côté de la science, mais bien du côté politique. Ainsi, j’ai espoir que la science demeurera une recherche objective de la vérité. Référence Nestle M. Perspective: Challenges and Controversial Issues in the Dietary Guidelines for Americans, 1980–2015. Adv Nutr. 2018;9(2):148-150. Davis M, Stark A. Conflict of Interest in the Professions. Oxford University Press on Demand; 2001.