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Ne buvez pas de lait au chocolat
Déclaration : J’ai été rémunéré par Les producteurs laitiers du Canada pour une conférence donnée en 2018. Mon jugement professionnel n'est pas influencé par cette rémunération. Je suis tombé récemment sur cet article « Non, le lait au chocolat n’améliore pas la récupération des sportifs » publié sur le site web du Scientifique en chef du Québec. On y explique que le lait au chocolat n’affecte pas les performances et que le marketing entourant le lait au chocolat est beaucoup plus fort que ses effets réels. Puisque l’amélioration des performances est un mythe (selon le journaliste), le comportement implicitement suggéré est de ne pas boire de lait au chocolat. Jusque-là, les conclusions me semblaient raisonnables. Par contre, après une lecture plus attentive, j’ai trouvé que l’article était en fait biaisé et qu’il comportait plusieurs erreurs dans l’interprétation des études citées. Je propose 1) de corriger les principales erreurs; et 2) une version de ce qu’on aurait dû retrouver dans l’article. Principales erreurs dans l’article publié sur le site du Scientifique en chef « Leurs résumés [des études favorables] font bel et bien état de divers bienfaits du lait au chocolat, particulièrement pour les sports d’endurance. Par contre, leurs échantillons sont souvent limités » Le journaliste critique les études appuyant certains bienfaits du lait au chocolat en contexte sportif en raison de leur petite taille d’échantillons. C’est-à-dire le fait que les études incluent généralement peu de participants. Il faut savoir que la nutrition sportive n’est pas nécessairement la discipline scientifique qui attire le plus de subventions. Ainsi, les études en nutrition sportive sont souvent (voire toujours) de faible envergure et incluent peu de participants. Par exemple, une récente étude de nutrition sportive, très rigoureuse, conduite dans les règles de l’art, et menée par une équipe d’expérience inclut… 29 participants (1)! Les conclusions sont-elles invalides? Pas du tout. On peut légitimement se questionner sur la généralisation des résultats; c’est-à-dire est-ce que je ressemble aux participants étudiés? Puis-je transférer ces observations à mon sport ou à mon contexte? Cependant, gardons en tête qu’avoir peu de participants ne diminue pas nécessairement la validité d’une étude. En revanche, avoir peu de participants peut limiter la capacité à détecter un effet ou l’impact de la consommation de lait au chocolat. Ainsi, l’absence d’effet observé chez un groupe ayant consommé du lait au chocolat en comparaison à un placebo peut être due à un nombre trop faible de participants. «ces études sont souvent financées par des sociétés comme Mars, General Mills ou directement par le Dairy Council américain, qui en publie plusieurs sur son site web.» Il est vrai que les études financées par l’industrie, particulièrement l’industrie des boissons sucrées, ont plus de chance de présenter des résultats favorables envers l’aliment ou la boisson étudiée (2, 3) D’un autre côté, les subventions gouvernementales sont rares ou inexistantes en nutrition sportive. Dans ce contexte, il est peu surprenant que certaines études soient subventionnées par l’industrie. Or, le fait qu’une industrie finance l’étude ne devrait pas être une raison de ne pas consulter les études ayant évalué la consommation de lait au chocolat. À moins d’une inconduite scientifique majeure (par exemple, falsifier des données), les données de la section des résultats sont objectives. Il faut par contre faire l’effort d’analyser la méthodologie et de vérifier si les conclusions de l’étude – décrites de manière plus ou moins subjective par les auteurs – sont appuyées par les données et la méthodologie. Bref, on déroge un peu du sujet principal, mais la critique disant que les études sont douteuses, car elles sont financées par l’industrie est incomplète sans expliquer de quelle façon ce fameux financement a influencé les résultats. «Les spécialistes qui mettent l’emphase sur les effets positifs du lait au chocolat après le sport négligent souvent de mentionner que d’autres études concluent exactement le contraire […] On retiendra aussi cette autre étude, publiée en 2018 dans le Journal of Sports Medecine and Physical Fitness, dans laquelle des chercheurs se sont penchés sur la consommation de lait au chocolat faible en gras par des triathloniens. » L’étude citée par le journaliste ne concerne même pas directement les effets du lait au chocolat, mais plutôt les effets de la supplémentation en taurine (4)! Dans le même ordre d’idées, les études citées par le journaliste concernant les effets du lait au chocolat sur la performance ne concluent pas le contraire de celles qui montrent des bienfaits, tel qu’il l’affirme. En fait, aucune n’arrive à la conclusion que le lait au chocolat nuit à la performance. Cet argument est incohérent avec les données présentées. «Ils n’ont observé aucun changement physiologique.» Ce constat du journaliste est utilisé à quelques reprises pour appuyer l’idée que le lait au chocolat n’a pas d’effet sur la performance. Il s’agit d’un paralogisme classique. Ce biais cognitif est aussi connu sous le nom d’appel à l’ignorance ou argumentum ad ignorantiam. L’absence de preuves (c’est-à-dire, aucune différence sur des marqueurs de performance entre un groupe lait au chocolat et un groupe placebo) n’est pas une preuve d’absence (c’est-à-dire, que le lait au chocolat n’a pas d’effets). On ne voit peut-être pas de différences en raison du trop faible nombre de participants dans certaines études. « Une étude de plus grande envergure, parue en 2017, fait cependant pencher la balance des preuves du côté des sceptiques. Il s’agit d’une méta-analyse […] qui conclut elle aussi que le lait au chocolat n’a aucun bienfait du point de vue de la récupération sportive. » Ce n’est pas tout à fait ce que cette méta-analyse montre (5). Entre autres, la méta-analyse montre que la consommation de lait au chocolat comparée à un placebo ou d’autres suppléments riches en glucides, protéines et lipides provoque des améliorations aux épreuves de type time to exhaustion (abréviation : TTE; le plus longtemps est le mieux) : « the present systematic review and meta-analysis, revealed that [chocolate milk] consumption after exercise improved TTE compared to placebo or CHO + PRO + FAT drinks. » Toujours dans cette méta-analyse (5), on rapporte que le lait au chocolat permet de diminuer les concentrations de lactate sérique : […]