zone de conflit

Si c’était à refaire…

Fuyant les combats qui faisaient rage dans notre village, nous errions tels des damnés dans les limbes d’une forêt hostile et sauvage. Je ne pouvais m’empêcher de m’en vouloir un peu. Je ne cessais de me dire : « Tous les français étaient résistants, disait Charles de Gaulle, et toi le petit fonctionnaire de bas étage, tu fuis comme un lâche ». J’étais déjà hanté par les remords. Mais l’heure n’était plus aux lamentations, il fallait quitter la zone de conflit au plus vite.

Deux personnes m’accompagnaient : Mike l’américain et Edgar qui avait contracté un sacré gros rhume à cause de la forte humidité forestière combinée à la fraicheur nocturne. De notre solidarité, le désespoir était la clé, berceau de toute amitié éternelle.

La nuit venait de tomber. Edgar, à bout de force et la morve au nez, commençait sérieusement à trainer la patte. Je suggérai alors de s’arrêter pour la nuit. Nous établîmes un petit campement rudimentaire. Mike et Edgar, en charge du bois, scièrent quelques branches sèches afin d’allumer un feu tandis que je m’affairais à trouver de quoi manger. Une fois le repas prêt, nous nous mîmes autours du feu. C’est alors qu’on se racontât nos vies.

On parla de tout et de rien, des Nike Air au visa, de la traversée du désert au bon couscous de Yémma, et aussi un peu de collaboration avec l’ennemie. En tant que fonctionnaire d’Etat je n’en fis pas trop cas, dérogeant à la règle de transparence que nous nous étions fixés ensemble implicitement. J’avais tout simplement honte de faire partie des « collabo » en plus des lâches. Qu’est ce que j’allais bien pouvoir raconter à mes enfants, si j’en ai un jour ? Pas si facile d’être du mauvais côté de l’Histoire.

S’en suivit un long silence qui traduisait assez bien l’état de fatigue physique et mentale dans laquelle nous étions.  Mike fini par intervenir :

— Good God I need a beer ! I can barely speak!!! J’ai soif man !

— Tu rêves mon pote, répondis-je, c’est pas demain la veille qu’on pourra se payer un bon pack de blondes, entourées de brunes, dans un superbe duplex cossu. Je vais me coucher les gars. 

Les autres en firent de même. La nuit fut courte et peu reposante. Le lendemain nous levâmes le camp à l’aube pour nous remettre en quête de la civilisation.  La campagne était vraiment magnifique au petit matin. Un oiseau vint se poser sur un talus recouvert d’herbe verte et touffue. Il grimpa pour, sur la motte, piquer graines, ailles déployées, prêt à s’envoler. Ce spectacle nous mit du baume au cœur et nous poursuivîmes notre route. Comme nous arrivions en hauteur, je décidai de regarder quelque instant au loin, vers le village que nous fuyions. Une mince colonne de fumée s’en échappait. Je ne pu m’empêcher de pleurer.

— Come bro, ne regarde pas en arrière. Keep on walking, fit Mike en me donnant une petite tape sur l’épaule.

Il avait raison. Ça ne servait à rien de se lamenter sur le passé. Ce village n’avait plus rien à m’apporter. Ce pays non plus d’ailleurs. Je commençais à m’imaginer ce que j’allais faire quand on sera sorti d’ici. Pourquoi pas m’exiler au Etats Unis ? Reprendre une vie normale…Travailler dans les affaires me plairait bien. Je pourrai vendre du pétrole tiens ! Mais c’est vrai, le cours baisse m’a-t-on dit…

Lorsque je sorti de mes pensées nous avions déjà bien avancé et il était midi passé. Le soleil était parvenu à sortir de cette épaisse couche nuageuse et désormais il faisait très chaud. Edgar, qui fatiguait plus vite que nous, supplia pour que nous fassions une pause. En regardant autour de moi je ne vis aucune zone d’ombre.

— Pas c’t’heure-ci Edgar, on va cuire au soleil ! Déjà que t’es malade, on va pas rajouter une insolation en plus ! Fais encore un effort ! 

— C’est facile pour vous ! répliqua Edgar à bout de nerfs. Vous êtes grands ! Vous êtes costauds ! Vous n’avez jabai banqué de rien. Vous avez toujours eu à banger dans vos gabelles !! J’EN AI BARRE !!! Toi ! dit-il en montrant du doigt, tu vivais au chaud chez ton pôpa dans une grande villa bien douillette… BOI ! CE N’EST PAS BON CAS !!!

Nous tombions un peu des nues devant notre pauvre ami qui visiblement pétait une durite. Et qu’allait-il insinuer avec cette villa ? Mon père n’a ce bien, venu d’un héritage, que depuis très peu de temps.

— Calm down mon pote ! fit Mike. J’ai vu un coin d’ombre plus bas, on va s’y arrêter, je te le promets !

Edgar, qui n’est pas un mauvais bougre, reprit vite ses esprits et nous présenta ses excuses. Quelques heures plus tard nous arrivions à ce qui semblait être un village en ruines, sans âmes qui vivent. Mais à peine avions nous pénétré l’enceinte que des balles se mirent à siffler à nos oreilles. Nous nous mîmes aussitôt à couvert sur de la rase paille qui jonchait le sol. Des tireurs embusqués nous avaient repérés et il fallait se sortir de ce pétrin au plus vite. Mike était le meilleur élément dans ce genre de situation.

— Si on veut s’en tirer vivant, nous dit-il, il faudra qu’on traverse cette zone d’enfer, rusher au niveau de la maison abandonnée et s’y planquer !

La peur au ventre, nous nous mîmes à courir le plus vite possible, zigzagant entre les balles pour essayer de se remettre à couvert saufs et sains. J’accélérai encore plus et nous allions franchir le seuil de la maison lorsqu’Edgar fut touché. Une balle avait perforé son épaule et il s’écroula à mes pieds. En vitesse je tirai son corps à l’intérieur pour l’amener à l’abri des tireurs. Mike lui fit un garrot avec sa chemise pour stopper l’hémorragie. Je ne cessai de lui dire que tout allait s’arranger mais j’étais dans un état de panique totale. Pour lui ne sonnerait pas le glas si hier il ne nous avait suivit. J’essuyai le front en sueur de mon ami et restai près de son corps.

— Bizarre, fit Mike en regardant par la fenêtre, on dirait que les tirs se sont arrêtés.

Une dizaine de types en uniformes débraillés sortirent de l’immeuble d’en face et s’avancèrent vers nous. Mike et moi, voyant qu’ils avaient baissé leurs armes, sortîmes prudemment de notre cachette tout en levant les mains en l’air. C’est alors qu’un des soldats se mit à hurler :

— Mon dieu ! C’est des civils ! J’ai tiré sur un civil ! Mon dieu ! J’ai tué un civil !

Ce qui semblait être leur chef pris la parole.

— Allez me cherche le toubib, les autres retournez à votre place. Dites à l’hystérique de se calmer aussi. Qu’est ce que vous foutez ici vous trois ? Hein ?

— ­Nous sommes en fuite, euh…mon colonel, nous venons du bourg voisin et tout a été détruit. Nous fuyons les combats, vous pouvez nous traiter de lâches…

— Ah le courage ! La nation n’a le courage de rien ces derniers temps. Vous vouliez sauver votre peau. Quel mal y a t-il à ça ?

— J’aurais aimé faire des choses plus chevaleresques, mon…commandant.

—Et bien justement ! Et si je vous proposais de rejoindre notre bande ? Nous sommes des rebelles et nous essayons de résister ici dans ce village. On est plutôt nombreux, il y a même des gens de chez vous ! Y’a Maurice qu’est de la rue des Bégonias et y’a même Robert qu’est de la gare !

Avant que je n’eu le temps de réagir, le toubib sorti de la maison et une voix se fit entendre :

­— Berci beaucoup Docteur !

C’était Edgar qui était sain et sauf ! Mike et moi nous précipitâmes auprès de notre ami, soulagés de sa guérison.

— Tu es vivant ça dégomme ! Yeah ! s’exclama Mike.

Le chef, qui nous avait rejoint, me sollicita de nouveau.

— Alors ? ça vous tente ?

On se regarda tous les trois et je compris que mes amis voulaient qu’on accepte le deal. L’offre était tentante pour moi aussi, qui désirais me racheter une conscience. Même si la guerre n’est pas mon domaine, il me parut bon d’accepter.

— Et bien…considérez nous désormais comme des rebelles, Herr General !

— Est-ce que votre copain veut se reposer un peu avant ?

— C’est bon, répondit Edgar, ça pique pu.

C’est comme ça que j’ai basculé du côté des justes. Je dirai que ce n’est pas tant une question d’idéologie ou de courage, mais plutôt un heureux concours de circonstances. Mais notre plus grande force fut surtout notre amitié car du courage, on en a si on est plusieurs. 

7

http://clement-gicquel.tumblr.com

Peace Decrease

Adoptant la structure fragmentaire de l’ouvrage,
ce projet est une série documentaire sur une dizaine
de data-zones, lieux totalement oubliés ou au contraire
surexposés dans les médias. Cet ensemble quadrille le globe
pour approfondir une réflexion autour des zones internationales
de tensions et de conflits, ces zones rendus dangereuses par
l’homme pour l’homme. À travers ces paysages, je propose non
seulement un voyage initiatique dans des contrées souvent
méconnues du monde occidental, mais établit également une
cartographie des enjeux sociaux, politiques, économiques des
territoires étudiés.

102pages, Munken 100g, 195 x 275 mm