yeux marron

idiot

Il y avait cette fille que je connaissais
jolis yeux marrons jolies lèvres bleutées
jolie âme jolies hanches creusées
elle sortait avec des mecs que j'aimais pas, donc j'ai même pas essayé
d'avoir un “salut, comment ça va?” parce qu'elle m'intimidait
mais cette fille je la connaissais
c’était le genre de fille que tu retrouves dans les couloirs
avec des gens rencontrés la veille dans un bar
elle avait toujours toujours toujours ce don d'illuminer la pièce
mais y avait toujours toujours toujours un gars pour toucher ses fesses
alors j'ai décidé de partir
je suis allé jusqu'à lui mentir
je l’ai regardée de loin
tandis qu'elle sautait dans la voiture de quelqu’un
elle avait un faible pour les mecs plus âgés qui lui mentaient pour tenir ses hanches
et j'étais juste un gars mal sapé dans son manteau incapable de remonter ses manches
elle était populaire auprès de mecs
parfois après les cours je la voyais avec
aux bras d’un mec que j'aimais pas
et la semaine suivante c’était encore d’autres bras
pourquoi ne voulait-elle pas de moi, j’allais la respecter
mais elle ne voulait pas de ça, elle était habituée
à être maudite en amour
à ces mecs qui l'affichaient
elle s'en foutait si des mecs lui montraient un peu d'amour
tellement glacée, les papillons de son estomac sont cristallisés
avec aucune raison d'aimer, elle leur disait juste de la secouer

j'étais sûr qu'elle avait souffert
j’étais sûr qu'elle est tombé amoureuse une fois
si violemment qu'elle aurait préféré tomber d'un toit
quand la souffrance est tout ce que tu as connu
alors ce qu'elle te montre tu y fonces sans retenue
tu ne vois pas le bon même quand il frappe à ta porte
son réconfort ce sont les bras des connards qui lui apportent
elle savait de quoi ils étaient capables
donc elle coupait court 
accro au fait de se sentir coupable
de se raconter des histoires et finir en pleurs le soir 
elle ignorait l’amour dans tout les sens du terme
disait “adieu pour toujours” avec une voix ferme
elle continuait seulement pour choisir ce qui la brisait
comme pour ressentir l’illusion de la liberté
est-elle devenue putain d'insensible à la douleur
me dis-je quand je l’ai vu tout à l’heure
imperturbable devant un groupe de connards
mais son sourire hurle à travers le blizzard
“s'il te plait viens me sauver et emmène moi” mais
elle ne me laissera pas la sauver
la métamorphoser et lui donner tout l'amour que les autres lui ont jamais donné

cette fille que je connaissais trop bien
j’ai proposé de lui parlé et l’air de rien
je lui ai dit que je savais et je lui ai demandé pourquoi elle continuait 
avant même que j'ai pu finir elle a fait grand soupir 
a pris ma main en souriant ses yeux rougissaient  
tellement belle putain j’ai retenu un grand sourire
elle m'a regardé et voilà ce qu'elle m'a dit
“tu sais que je sombre
n'essaye pas de me sauver
je vais juste sourire et prétendre que tout va bien
tu sais que je sombre
n'essaye pas de me sauver
je vais juste sourire et prétendre que tout va bien”

Oui, cette fille t'a vraiment aimée comme jamais elle n'a aimé et comme jamais personne ne t'aimera. Elle aurait été capable de se couper les doigts, de s'arracher les dents une par une et même de se vider un pot de vernis à ongle dans les yeux pour toi. Oh oui, si tu savais tous ce que cette fille aurait été capable de faire juste pour tes beaux yeux. Qui, au passage, ne sont pas si beaux que ça. J'imaginais que tu avais de beaux yeux marrons tous brillants et vraiment hypnotisant comme elle me le disait… tu vois elle avait même réussi à me faire croire que tu avais les plus beaux yeux du monde. Tu as gâché la chance de ta vie, de ta misérable vie pardon.
—  Inconnu????

Allongée. Le bras dans le vide, qu'il y a entre mon lit et mon sol. Je regarde ce bras. Tordu. On voit les petites cellules, je connais pas trop le mot. C'est dingue la peau. Tout est bien fait. C'est un putin de truc la vie quand t'y penses… J'ai eu la chance de naître dans un pays d'Europe. J'aurai pu naître ailleurs. J'aurai pu avoir des parents qui me négligent. J'aurai pu naître dans une famille à la rue. J'aurai pu être cet enfant qui chante dans le métro. Ou celui qui ne sait pas lire à 15 ans. J'aurai pu avoir un handicap physique. J'aurai pu avoir les yeux marrons de mon père, ou la peau fragile de ma mère. Le hasard. J'aurai pu…
Et je pense à toutes ces filles qui pleurent pour un amour perdu… Ça parait tellement futile en fait quand tu reposes les pieds sur terre. Oui ça fait mal. Oui je suis passée par là… Mais la vie est belle, c'est à toi de faire en sorte de le voir, tu as de la chance d'être en vie, d'être là, de pouvoir lire ça. Relativise…
Je regarde mon bras tordu. C'est beau d'être en vie.

Le serveur.

J'étais en vacances, c'était il y a trois semaines environ. Avec ma mère on a trouvés une petite brasserie dans laquelle manger. Le serveur m'avait tout de suite tapé à l'œil avec sa tête de fouine, timide, ses sourires en coins, ses yeux marrons, ses cheveux bruns en bataille, le genre mignon, quoi. On y était retournée le lendemain. Le serveur me souriait, il me regardait. Le surlendemain, on y est retournées de nouveau, l'ayant prévenu. Il m'a parlé, il m'a demandé d'où je venait, et tout ça. Il s'intéressait à moi. Il m'intimidait. J'ai jamais pu obtenir son petit nom, et je regrette, car je pense que je lui plaisais aussi, à mon plus grand étonnement. Je me souviens être allée au toilettes. En sortant on s'est foncés dedans, il allait à droite, j'allai à droite afin de le laisser passer, gauche et ensuite droite. On a rit , il a rougit. Je m'en souviendrai toujours. Je devais être rouge comme une tomate tellement il me plaisait. Je regrette beaucoup. En partant il m'a dit à bientôt avec un clin d'œil. J'espère le revoir un jour, je rêve trop je crois.  

Je sais qu'il m'aime parce qu'il me l'a dit. Je sais qu'il m'aime parce qu'il montre ses sentiments. Quand il me regarde dans les yeux on voit qu'il tient à moi, on voit à quel point il est profondement amoureux… Je sais qu'il m'aime parce que c'est évident. Je sais qu'il m'aime parce que c'est en moi qu'il croit. Et je lui manque si je ne l'embrasse pas et quand il me regarde ses yeux marrons me disent tout sur son âme.
—  Beyoncé
Vocabulaire Français - Autumn

le fond de l'air est frais (exp)     there’s a chill in the air

quel temps fail-il?     how is the weather?

Il pleut des cordes (exp)     it is raining ropes ( heavy rain )

clair (n)     light

foncé (n)     dark

des yeux marron     brown eyes

feuilles mortes     dead leaves / autumn leaves

éternuer (v)     sneeze

à tes souhaits (exp)       equivalent of ‘bless you’ in response to a sneeze

douillet/te (adj)     cozy

brouillard (n)        fog

qui sort du four (adj)    freshly baked

pommes d’amour        candy apples

tricoter (v)     knit

cachemire (n)      cashmere

bonne soirée      good evening

nuit étoilée       starry night

Bonjour
bonjour
(le silence s'installe, parce qu'elle ne veut pas parler et que lui cherche la faille dans son regard)
(ça dure quelques secondes)
(presque une minute avant qu'il ne se redresse et essaye de lui sourire)
(puis une autre minute de silence)
(parce qu'il pense que c'est à elle de commencer)
(et le temps passe comme ça pendant une demi-heure)
Vous êtes ici parce que
(ta gueule connard)
parce que mes parents m'y ont obligée
d'ailleurs j'tiens à dire que
j'ai aucune envie d'être ici
j'espère que vous ne pensez pas me toucher
que vous ne pensez pas être exceptionnel
pas du tout
(un autre silence, il se met à la fixer et elle à le détailler de haut en bas)
(avec son crâne dégarni de gros con)
(ses petits yeux marrons)
(un mec sans importance)
(quitte à pas avoir d'importance autant être beau mais lui il a rien du tout)
Vous pensez à la mort parfois
non
alors pourquoi tout ça
(elle hausse les épaules et de nouveau un silence)
(lourd silence)
(si bien qu'il se lève pour se préparer un café dans la machine posé sur le petit rebord de fenêtre)
vous voulez quelque chose
non merci
(un flingue un flingue un f)
d'accord
je peux vous poser des questions
vous êtes psy
c'est tout ce que vous savez faire non
exact
vous savez je suis là pour vous aider
c'est pas une question ça
(un léger rire qui sort de ses lèvres à lui)
(comme si c'était drôle)
(connard)
(ça te fait rire)
si c'en est une
vous savez je me passe bien des mots
et si vos lèvres disent quelque chose
votre corps en dit tout autre
le léger tremblement de vos mains
votre jambe qui tressaute
et vos lèvres entrouvertes pour mieux respirer
vos ongles rongés
depuis quand vous vous rongez les ongles
c'est intéressant ça
si vous me répondez
ça le sera
depuis longtemps
vous vous mutilez mademoiselle ?
(ça sonnait aussi fort que faux)
(il fallait mettre un point d'interrogation)
(connard)
(un silence)
(et elle qui le regarde dans les yeux)
(et lui qui s'enfonce dans sa chaise pour mieux la regarder)
(connard)
(et il reprend)
pas besoin de me répondre
rien qu'à voir le foutu état de vos lèvres je le sais
j'ai rien à dire
vous avez tellement de choses à dire mademoiselle
(elle sourit brièvement)
mais vous n'êtes pas exceptionnel
vous l'avez déjà dit
je sais ce que je dis
parce que vous contrôlez
je contrôle tout
et personne ne s'en rend compte
sinon ce serait pas amusant
mais vous ne contrôlez pas le fait d'être ici par exemple
vous m'avez dit que vous ne vouliez pas être ici
je laisse faire
mais si vraiment je ne le voulais pas je ne serais pas là
et quand vous avez essayé de vous tuer
vous contrôliez
(un silence)
(et elle hausse les épaules en lui souriant)
(elle était plus maligne que lui elle en était persuadée)
(elle allait parler il en était persuadé)
je n'ai pas essayé de me tuer
c'est ce qu'ils disent sur votre dossier médical
c'est ce que dit votre poignet
c'est ce que disent vos points de suture
c'est ce que disent vos anti-depresseurs
c'est ce que dit votre
laissez tomber
votre présence ici
à l'hôpital
(ça ils l'ont dit en même temps)
(et ça l'a faite rire)
(et lui il a arqué un sourcil)
(et elle s'est redressée pour poser ses coudes sur ses cuisses et le fixer)
vous savez ce que je dis à tout le monde
dites moi
« je suis malsaine
je suis pas le genre de fille avec qui tu devrais traîner
je vais te pourrir »
ils vous croient
non
et alors
j'en sais rien
(elle ne pleurait pas)
(et lui il avait l'habitude alors ça ne le touchait plus tout ça)
(c'était un peu vide comme conversation)
(vide)
(un peu comme elle)
(elle et son regard bleu clair)
(elle et ses cheveux abîmés lissés abîmés)
(elle et ses lèvres mal maquillées)
(un peu comme ses yeux)
(un peu comme son sourire)
(s'inventer un nouveau visage pour qu'on lui foute la paix)
(pâle comme une mort ecchymose)
vous cicatrisez bien
merci
c'était une question
ah euh
j'en sais rien
je m'en fous
pourquoi
parce que je m'en fous
vous êtes vide
non
si
arrêtez
pourquoi
ça fait une heure
(et il regarde sa montre)
(et ça faisait une heure alors elle)
(sort)
(et)
(laisse)
(le)
(silence)
(revenir)
(hurlements sourds)

J'ai commencé un nouveau stage, ce 4 juillet.

J'ai commencé un nouveau stage et dans le bureau d'à côté, il y a une jeune femme, la trentaine, toujours de bonne humeur, souriante et rigolote, et surtout disponible pour aider les pauvres stagiaires que nous sommes. Jamais un mot plus haut que l'autre, jamais un soupir; le premier jour, elle a rit, quand je l'ai vouvoyée. Le genre de rire frais et discret, généreux, bienveillant. Une petite voix, les yeux marrons qui pétillent, de longs cheveux fins et brins souvent attachés. Sur son bureau, il y a un ordinateur, des dossiers en pagaille, et la photo d'une petite fille blonde avec son papa barbu qui lui fait des bisous. Elle doit avoir deux ans, à tout cassé.

Récemment, j'ai appris que ce joyeux papa que je voyais tout les jours me sourire de sa photo n'était plus là. Il a laissé sa vie sur les planches d'une salle de spectacle, en novembre dernier.

Voilà, il fallait que vous voyiez, la vie de ceux qu'ils n'ont pas réussi à tuer.

Dead Duck (Throwback 2011)

Elle était assise en tailleur, une main sur son cœur. Quelque chose dans sa posture semblait trahir une quelconque détresse. Un appel à l'aide. Était-ce son échine courbée ? Les commissures tombantes de ses lèvres ? Ou cette amertume si délicate, au fond de ses prunelles ?

La nuit était impénétrable. Aucun rayon de lumière ne venait trahir l'impassibilité d'une soirée sans étoiles. Le ciel était d'un noir d'encre. Il ne reflétait rien. Ni l'amour, ni la vie, ni les rêves. Cet horizon, satiné d'obscurité, lui donnait l'impression que les astres se moquaient d'elle.

Un vent glacé souffla, et un frisson lui parcourut l'échine, tandis que tout son corps cédait avec un certain abandon à la sensation enivrante de ne plus rien contrôler. Ses pieds nus avaient quelque peu bleui au contact d'une surface si froide, située si haut. Ses ongles s'enfonçaient dans la chair de ses avant-bras. Au moins, la douleur était là pour lui assurer qu'elle était toujours vivante, sous cet enchevêtrement de peau, vaisseaux sanguins, et entrailles.

Elle regarda devant elle, et fut surprise de voir fuser, dans l'océan de silence qu'étaient autrefois les cieux, une traînée de poudre rouge, puis une pluie d'explosions. L'éphémère humaine se fit bleue et jaune, illumina le ciel, puis s'évanouit, comme un soupir, transportant dans l'air ses fines particules de lumière.

Elle se rendit peu à peu compte de ce privilège qu'elle avait de vivre, de respirer. C'était un acte tellement simple. Bomber le buste, gorger ses poumons d'air, compresser sa cage thoracique, faire sortir l'oxygène comme pour des volutes de fumées. Sentir son cœur battre. Quelle aventure, chaque choc contre sa poitrine sonnait comme une victoire.

Elle eut un sourire quelque peu amer, en repensant à son passé. Après tout, en avait-elle vraiment un ? Qu'étaient-ce ces quelques années de débauche qu'elle avait vécu ? Ce n'était qu'un ramassis d'ordures. Une grande déception. Le huitième d'une vie. Mais comment aurait-elle pu avancer, avec cet horrible secret, qui lui rongeait tranquillement les quelques fils qui la liaient encore à la vie ?

Cette fille se nommait Emily. Emily Vanns. Je le sais parce que je la connais assez bien. J'étais à ses côtés, ce jour-là. Enfin, à ma façon. 

C'était une fille tout à fait banale, dans les standards les plus basiques de la normalité. Rien ne la distinguait particulièrement des autres filles que l'on voyait dans la rue. Elle avait des cheveux bruns, des yeux marron. Son corps, à ses débuts, était tout à fait normal, quelque peu potelé, mais rien de bien méchant. Sa tenue vestimentaire, quand-à-elle, ne relevait certainement pas d'une passion pour la mode. Elle n'en avait pas. Mais quelque chose en elle, émanait comme une aura de passion. Elle rougeoyait, qu'importe l'endroit où elle se trouvait. Elle semblait bouillonner de l'intérieur.

Je dois vous avouer qu'au commencement, je ne comprenais pas sa fureur de vivre, sa fougue de se battre, son caractère bien trempé. Je ne la connaissais pas après tout. Pas encore. Je ne savais pas pourquoi elle tenait tant à foncer, toujours et encore, tête baissée.
C'était Thoreau, qu'elle citait le plus souvent, les yeux étroitement fermés, elle me récitait alors, de sa voix douce : « Je voulais vivre intensément et sucer la moelle de la vie. Et ne pas, quand je viendrai à mourir, découvrir que je n'aurai pas vécu. » Je ne comprenais point non plus cette peur qu'elle avait de mourir, cette conviction  en elle qu'elle allait bientôt quitter le monde. Cette fille était complètement folle à lier. Et elle me rendait fou.

La première fois que je la vis, c'était durant ce match de football. Chaotiques et bouillonnants de monde, comme à leur habitude, ils étaient une façon pour un mâle d'amplifier son ego déjà surdimensionné. Les bruits de la foule, et les froufrous des pompons des Chauffeuses de terrain agissaient comme une bonne dose d'adrénaline. J'étais « Quarter Back », et mon énergie semblait monter en bloc au fur et à mesure que les clameurs gagnaient en intensité. C'était le dernier match de la saison : Le plus décisif, le plus difficile, le plus important. Les gradins étaient remplis à ras bord. C'était l'anarchie. 

Je ne me souviens plus très bien de ma petite amie de l'époque. Je me souviens qu'elle était blonde, mais la couleur de ses yeux m'échappe étrangement. J'étais bien connu de l'institution dans laquelle je faisais mes études. Je ne vais pas m'étendre dans les clichés bien connus, véhiculés par l'industrie du rêve qu'était l'Amérique. Ma vie me filait entre les doigts, comme du sable, et je ne m'en rendais pas compte, trop obnubilé par les étoiles et la renommée. 

Dire que cette fille avait sauvé mon âme serait un euphémisme. C'était bien plus que ça.

Son entrée dans ma vie fut aussi rapide qu'inoubliable. Il avait suffit d'un arrêt du jeu, d'un moment de flottement, d'une goutte de trop de vodka cerise. Elle avait débarqué, comme un ange, un ange enivré d'alcool, son innocence teintée de défi. Son sourire fut la première chose que je vis. Puis sa démarche maladroite mais fière, devant ces centaines de personnes qui la regardaient. Elle avait traversé le terrain sans trébucher une seule fois, son regard de braise posé sur moi. Elle avait ensuite collé sa poitrine contre mon torse, et m'avait soufflé, dans l'oreille, de sa voix douce qu'elle n'arborait que pour moi : Dis, à quoi elle sert, la vie ?

C'était bien là que je me rendis compte de l'importance que cette étrangère avait tout d'un coup pris dans ma vie. Était-ce son souffle chaud sur mon cou, ses doigts glacés, ou son clin d’œil complice qui m'avaient charmé ? Je ne compris point mon attirance irrésistible envers elle. Je fus troublé, ne sus que répondre, me contentai de la regarder dans les yeux. Elle soutint si fort mon regard que je me surpris à sentir mon cœur battre, d'une toute nouvelle manière. Celle où le cœur s'affole, danse et s'arrête, comme un fou.

Une bulle de sérénité m'avait enveloppé, elle, puis moi. La chamade de mon cœur atteignit son paroxysme, en même temps qu’une larme solitaire coula sur sa joue.

Jamais je ne fus aussi touché par les larmes d’une fille. Ma si belle inconnue avait fondu en pleurs. Pris par un élan qui ne m'était point commun, je la pris par la main, et l'emmenai loin. Loin de la foule, loin du bruit. Nous nous perdîmes dans les dédales de la nuit.

Nous traversâmes, en silence, des ruelles et ses pavés, le souffle court, les cheveux emmêlés et le froid nous fouettant le visage. Elle souriait, toujours en pleurs. Elle était déboussolée, la tête encore remplie de délicieuse liqueur.

Nous finîmes par nous arrêter devant une piscine municipale, probablement vidée par manque de budget, ou tout simplement parce que nous étions en hiver.

- Il n'y a pas d'eau, dis-je alors.

Elle m'avait lâché la main, s'était dirigée vers une échelle, et escaladait méthodiquement des barreaux menant vers un haut plongeoir. Je la suivis par derrière, comme par instinct. Parce que je le devais. Parce que c'est ce que je voulais. Nous nous assîmes, et je fus subjugué de la vue qui s'offrait à nous. Toute la ville était à nos pieds.

- Bien sûr qu'il y a de l'eau, se contenta-t-elle de dire.

Sa réponse me troubla une nouvelle fois. Je ne répondis pas, et je jetai un regard sur son sourire comblé.

-Tu ne regardes pas le monde à travers tes propres yeux. Moi je la vois, l'eau. Elle est bleue, elle est miroitante. L'odeur du chlore me chatouille les narines, dis, tu ne le sens pas, le chlore ?

- Qui es-tu ? Finis-je par lâcher.

- Quelle importance ? Répondit-elle en posant sa tête sur mon épaule.

Elle avait raison. Qu'importait son prénom, son nom de famille ou son âge. Je savais que jamais je n'aurai ni le courage, ni l'envie de quitter cette inconnue.

Ma vie avait subitement changé, ma vision du monde était toute autre. Cette fille n'était pas un amour, ce n'était pas une amitié. Elle n'était rien, puis tout à la fois. Aussi incompréhensible qu'elle n'était mystérieuse, elle brûlait les étapes, elle revenait en arrière, accélérait, ralentissait, puis s’arrêtait souvent pour observer le monde autour d’elle. Tout son quotidien n'était rythmé que par les battements de son cœur.

Puis il a fallu qu'elle ait à s'en aller. Il a fallu que son corps la rattrape, que la réalité éclate, que le rêve  s'évanouisse, et que l'univers parle. Il a fallu que je sois loin, pour recevoir cet appel. Celui qui me disait, et que je n'oublierai jamais :

- Je voulais vivre intensément et sucer la moelle de la vie. Et ne pas, quand je viendrai à mourir, découvrir que je n'aurai pas vécu. Il est finalement, arrivé, ce moment, mon amour. Je me battrai jusqu'au bout, tu sais. Je l'ai fait. Mais tu sais, mourir ravagée d'une tumeur, ce n'est pas la mort que je veux. Je veux cette mort si douce que celle de plonger dans une eau bleue miroitante. Notre eau, celle à l'odeur si particulière de chlore. Tu sais, du haut de ce plongeoir. Ne crois pas que je vais m'écraser comme une poupée de chiffon, oh non. Je vais plonger dans un autre monde. Ne laisse pas un disparu t'égarer. Alors dis-moi. A quoi elle sert, la vie ?

Mais finalement, tu sais, la vie n'a plus de sens pour moi. Tu m'as appris qu'il ne servait à rien de se lamenter. Je me battrai pour toi.

Comme un mégot sur du velours.

Et je pense à toi. Encore.

Et j'me dis que peut-être t'aurais pu, toi. Briser ce silence ambiant. (Peut-être que t'aurais pu m'embrasser. Aussi. Et m'serrer dans tes bras pour qu'j'arrive enfin à marcher droit.) 

J'ai la tête en vrac, les idées floues, mes mains tremblent, j'divague, et la seule chose que je n'vois pas d'travers c'est ton visage qu'mon esprit continue à dessiner inconsciemment, comme la vieille habitude d'la clope du matin, quand le (M)monde est encore endormi. J'sais bien qu'j'suis pathétique. D'passer mes nuits à fantasmer tes lèvres contre les miennes, une main à serrer, une présence de l'autre côté de l'oreiller; rêver d'un peu de chaleur humaine.  D'passer mes journées à m'répéter ton nom [perpétuelle litanie] jusqu'à en oublier l'mien. J'serai jamais rien d'plus qu’la fille paumée pas vrai ? Avec son air perdu, ses phrases dénuées du moindre sens, ses cernes noirs qui creusent ses yeux marrons boueux et sa peau pâle presque translucide qui n'attireront jamais personne. 

Et t'es comme les autres. A t'demander ce qui a bien pu clocher chez moi, à m'juger du regard, à m'critiquer avec un air dégoûté. Sois pas désolé. Sois pas. Désolé. J'comprends tu sais, j’t'assure, j'comprends. Puis nous deux, ça aurait jamais rien pu donner. T'aurais entre-aperçu mon instabilité, vu entre les lignes. Et tu serais parti. T'aurais compris qu'j'suis pas l'bon genre de filles. Qu'j'fais partie de celles qui faut pas laisser seule sur les Quais de Seine, pas sur les ponts non plus, encore moins sur les buildings. Pas trop près des couteaux, éloigner les médocs. Par ce qu'on sait jamais ce qui pourrait me prendre dans la nuit noire. C'qui pourrait m'faire hurler à la mort après un énième cauchemar. J'fais partie d'celles qu'il faut pas laisser seule avec elle-même. Par ce que quand tu rentreras, tu n'sauras jamais ce que tu pourras trouver dans la salle de bain, inerte. C'que tu pourras découvrir dans la cuisine ensanglantée. C'est un risque à prendre. Que tu ne prendras jamais. Qu'il ne faut surtout pas prendre.