yeux brun

Dead Duck (Throwback 2011)

Elle était assise en tailleur, une main sur son cœur. Quelque chose dans sa posture semblait trahir une quelconque détresse. Un appel à l'aide. Était-ce son échine courbée ? Les commissures tombantes de ses lèvres ? Ou cette amertume si délicate, au fond de ses prunelles ?

La nuit était impénétrable. Aucun rayon de lumière ne venait trahir l'impassibilité d'une soirée sans étoiles. Le ciel était d'un noir d'encre. Il ne reflétait rien. Ni l'amour, ni la vie, ni les rêves. Cet horizon, satiné d'obscurité, lui donnait l'impression que les astres se moquaient d'elle.

Un vent glacé souffla, et un frisson lui parcourut l'échine, tandis que tout son corps cédait avec un certain abandon à la sensation enivrante de ne plus rien contrôler. Ses pieds nus avaient quelque peu bleui au contact d'une surface si froide, située si haut. Ses ongles s'enfonçaient dans la chair de ses avant-bras. Au moins, la douleur était là pour lui assurer qu'elle était toujours vivante, sous cet enchevêtrement de peau, vaisseaux sanguins, et entrailles.

Elle regarda devant elle, et fut surprise de voir fuser, dans l'océan de silence qu'étaient autrefois les cieux, une traînée de poudre rouge, puis une pluie d'explosions. L'éphémère humaine se fit bleue et jaune, illumina le ciel, puis s'évanouit, comme un soupir, transportant dans l'air ses fines particules de lumière.

Elle se rendit peu à peu compte de ce privilège qu'elle avait de vivre, de respirer. C'était un acte tellement simple. Bomber le buste, gorger ses poumons d'air, compresser sa cage thoracique, faire sortir l'oxygène comme pour des volutes de fumées. Sentir son cœur battre. Quelle aventure, chaque choc contre sa poitrine sonnait comme une victoire.

Elle eut un sourire quelque peu amer, en repensant à son passé. Après tout, en avait-elle vraiment un ? Qu'étaient-ce ces quelques années de débauche qu'elle avait vécu ? Ce n'était qu'un ramassis d'ordures. Une grande déception. Le huitième d'une vie. Mais comment aurait-elle pu avancer, avec cet horrible secret, qui lui rongeait tranquillement les quelques fils qui la liaient encore à la vie ?

Cette fille se nommait Emily. Emily Vanns. Je le sais parce que je la connais assez bien. J'étais à ses côtés, ce jour-là. Enfin, à ma façon. 

C'était une fille tout à fait banale, dans les standards les plus basiques de la normalité. Rien ne la distinguait particulièrement des autres filles que l'on voyait dans la rue. Elle avait des cheveux bruns, des yeux marron. Son corps, à ses débuts, était tout à fait normal, quelque peu potelé, mais rien de bien méchant. Sa tenue vestimentaire, quand-à-elle, ne relevait certainement pas d'une passion pour la mode. Elle n'en avait pas. Mais quelque chose en elle, émanait comme une aura de passion. Elle rougeoyait, qu'importe l'endroit où elle se trouvait. Elle semblait bouillonner de l'intérieur.

Je dois vous avouer qu'au commencement, je ne comprenais pas sa fureur de vivre, sa fougue de se battre, son caractère bien trempé. Je ne la connaissais pas après tout. Pas encore. Je ne savais pas pourquoi elle tenait tant à foncer, toujours et encore, tête baissée.
C'était Thoreau, qu'elle citait le plus souvent, les yeux étroitement fermés, elle me récitait alors, de sa voix douce : « Je voulais vivre intensément et sucer la moelle de la vie. Et ne pas, quand je viendrai à mourir, découvrir que je n'aurai pas vécu. » Je ne comprenais point non plus cette peur qu'elle avait de mourir, cette conviction  en elle qu'elle allait bientôt quitter le monde. Cette fille était complètement folle à lier. Et elle me rendait fou.

La première fois que je la vis, c'était durant ce match de football. Chaotiques et bouillonnants de monde, comme à leur habitude, ils étaient une façon pour un mâle d'amplifier son ego déjà surdimensionné. Les bruits de la foule, et les froufrous des pompons des Chauffeuses de terrain agissaient comme une bonne dose d'adrénaline. J'étais « Quarter Back », et mon énergie semblait monter en bloc au fur et à mesure que les clameurs gagnaient en intensité. C'était le dernier match de la saison : Le plus décisif, le plus difficile, le plus important. Les gradins étaient remplis à ras bord. C'était l'anarchie. 

Je ne me souviens plus très bien de ma petite amie de l'époque. Je me souviens qu'elle était blonde, mais la couleur de ses yeux m'échappe étrangement. J'étais bien connu de l'institution dans laquelle je faisais mes études. Je ne vais pas m'étendre dans les clichés bien connus, véhiculés par l'industrie du rêve qu'était l'Amérique. Ma vie me filait entre les doigts, comme du sable, et je ne m'en rendais pas compte, trop obnubilé par les étoiles et la renommée. 

Dire que cette fille avait sauvé mon âme serait un euphémisme. C'était bien plus que ça.

Son entrée dans ma vie fut aussi rapide qu'inoubliable. Il avait suffit d'un arrêt du jeu, d'un moment de flottement, d'une goutte de trop de vodka cerise. Elle avait débarqué, comme un ange, un ange enivré d'alcool, son innocence teintée de défi. Son sourire fut la première chose que je vis. Puis sa démarche maladroite mais fière, devant ces centaines de personnes qui la regardaient. Elle avait traversé le terrain sans trébucher une seule fois, son regard de braise posé sur moi. Elle avait ensuite collé sa poitrine contre mon torse, et m'avait soufflé, dans l'oreille, de sa voix douce qu'elle n'arborait que pour moi : Dis, à quoi elle sert, la vie ?

C'était bien là que je me rendis compte de l'importance que cette étrangère avait tout d'un coup pris dans ma vie. Était-ce son souffle chaud sur mon cou, ses doigts glacés, ou son clin d’œil complice qui m'avaient charmé ? Je ne compris point mon attirance irrésistible envers elle. Je fus troublé, ne sus que répondre, me contentai de la regarder dans les yeux. Elle soutint si fort mon regard que je me surpris à sentir mon cœur battre, d'une toute nouvelle manière. Celle où le cœur s'affole, danse et s'arrête, comme un fou.

Une bulle de sérénité m'avait enveloppé, elle, puis moi. La chamade de mon cœur atteignit son paroxysme, en même temps qu’une larme solitaire coula sur sa joue.

Jamais je ne fus aussi touché par les larmes d’une fille. Ma si belle inconnue avait fondu en pleurs. Pris par un élan qui ne m'était point commun, je la pris par la main, et l'emmenai loin. Loin de la foule, loin du bruit. Nous nous perdîmes dans les dédales de la nuit.

Nous traversâmes, en silence, des ruelles et ses pavés, le souffle court, les cheveux emmêlés et le froid nous fouettant le visage. Elle souriait, toujours en pleurs. Elle était déboussolée, la tête encore remplie de délicieuse liqueur.

Nous finîmes par nous arrêter devant une piscine municipale, probablement vidée par manque de budget, ou tout simplement parce que nous étions en hiver.

- Il n'y a pas d'eau, dis-je alors.

Elle m'avait lâché la main, s'était dirigée vers une échelle, et escaladait méthodiquement des barreaux menant vers un haut plongeoir. Je la suivis par derrière, comme par instinct. Parce que je le devais. Parce que c'est ce que je voulais. Nous nous assîmes, et je fus subjugué de la vue qui s'offrait à nous. Toute la ville était à nos pieds.

- Bien sûr qu'il y a de l'eau, se contenta-t-elle de dire.

Sa réponse me troubla une nouvelle fois. Je ne répondis pas, et je jetai un regard sur son sourire comblé.

-Tu ne regardes pas le monde à travers tes propres yeux. Moi je la vois, l'eau. Elle est bleue, elle est miroitante. L'odeur du chlore me chatouille les narines, dis, tu ne le sens pas, le chlore ?

- Qui es-tu ? Finis-je par lâcher.

- Quelle importance ? Répondit-elle en posant sa tête sur mon épaule.

Elle avait raison. Qu'importait son prénom, son nom de famille ou son âge. Je savais que jamais je n'aurai ni le courage, ni l'envie de quitter cette inconnue.

Ma vie avait subitement changé, ma vision du monde était toute autre. Cette fille n'était pas un amour, ce n'était pas une amitié. Elle n'était rien, puis tout à la fois. Aussi incompréhensible qu'elle n'était mystérieuse, elle brûlait les étapes, elle revenait en arrière, accélérait, ralentissait, puis s’arrêtait souvent pour observer le monde autour d’elle. Tout son quotidien n'était rythmé que par les battements de son cœur.

Puis il a fallu qu'elle ait à s'en aller. Il a fallu que son corps la rattrape, que la réalité éclate, que le rêve  s'évanouisse, et que l'univers parle. Il a fallu que je sois loin, pour recevoir cet appel. Celui qui me disait, et que je n'oublierai jamais :

- Je voulais vivre intensément et sucer la moelle de la vie. Et ne pas, quand je viendrai à mourir, découvrir que je n'aurai pas vécu. Il est finalement, arrivé, ce moment, mon amour. Je me battrai jusqu'au bout, tu sais. Je l'ai fait. Mais tu sais, mourir ravagée d'une tumeur, ce n'est pas la mort que je veux. Je veux cette mort si douce que celle de plonger dans une eau bleue miroitante. Notre eau, celle à l'odeur si particulière de chlore. Tu sais, du haut de ce plongeoir. Ne crois pas que je vais m'écraser comme une poupée de chiffon, oh non. Je vais plonger dans un autre monde. Ne laisse pas un disparu t'égarer. Alors dis-moi. A quoi elle sert, la vie ?

Mais finalement, tu sais, la vie n'a plus de sens pour moi. Tu m'as appris qu'il ne servait à rien de se lamenter. Je me battrai pour toi.

En fait, je me disais, c'est beau un garçon. Je crois que j'ai un problème avec les nuques. Je ne sais pas, c'est plein de tensions. Et les yeux; vous avez déjà regardé quelqu'un dans les yeux ? Ils sont les tréfonds de l'âme, les abysses des sentiments. C'est beau les yeux. Les yeux bruns, plein de chaleur et de candeur. Et le dos, je ne sais pas mais c'est beau un dos de garçon. Et puis les épaules, vous avez déjà regardé leurs épaules ? Observez-les, vous verrez, c'est séduisant. Et les grains de beauté, les sourcils, les rires, les fesses, les sourires, les cheveux en pétard, les tâches de rousseur, les mains, les bras, la voix, la barbe de trois jours. Enfin tout quoi. C'est beau un garçon. Les garçons, qu'est ce qui est beau chez une fille ?