voile

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Féministes mais anti-voile : un argumentaire à l'usage du féminisme non-excluant

NB : je suis blanche et non-croyante.

EDIT : j’ai retiré de ce texte le passage sur le racisme intériorisé - car invoquer un tel argument est déplacé de par ma propre position.


À droite comme à gauche, la très grande majorité des féministes françaises (voir le graphique ci-dessous) se prononcent contre le voile. Souvent à des degrés divers : contre le hijab, contre le tchador… Elles maîtrisent d’ailleurs rarement les termes adéquats.
Tous ces arguments sous-tendent une idée : le voile est intrinsèquement un problème. Le voile est le symbole d’une soumission à l’homme. Le voile est le symbole de l’infériorité de la femme. Le voile nuit aux combats des femmes, à leur émancipation.


Tous ces arguments illustrent comment les valeurs et les normes occidentales sont, 50 ans après la décolonisation, toujours arrogées comme des vérités universelles, absolues.
Ce genre de présomptions racistes et néo-coloniales imprègnent tout le féminisme français, il le pourrit, en en faisant un courant blanc pour les femmes de classes moyennes supérieures.
Il entretient une série d’incompréhension sur les différents visages du racisme, qui explique que des meufs du parti communiste se retrouvent à tenir le même discours que Nadine Morano. Un truc qu’elles mêmes n’arrivent pas tout à fait à comprendre.
Je propose donc qu’on remette les choses à plat avec cet argumentaire.

I. LE VOILE “CONTRAIRE” À L'ENGAGEMENT FÉMINISTE

1. «On ne peut pas être féministe et porter le voile»

Ou, comment des féministes blanches considèrent qu’il n’y a qu’une manière d’être féministe. 
Que le féminisme est incompatible avec la religion.
Difficile de répondre à cet argument qui ne se donne pas la peine de donner le moindre argument fondé. 
Des centaines d’associations militantes, revendicatives et confessionnelles (musulmanes) existent dans le monde. Ces féministes n’ont rien à prouver à qui que ce soit. Elles défendent les droits des femmes et réfutent l’idée d’une infériorité féminine.

Par ailleurs, il existe de nombreux courants féministes juifs et chrétiens, dont le féminisme n’est jamais publiquement remis en cause.
Les féministes blanches s'arrogent la capacité à décerner des brevets de féminisme - ce que rien ne justifie, particulièrement quand leur “féminisme” rime avec jugement, exclusion, néo-colonialisme.

Pour de nombreuses femmes musulmanes, le port du hijab est un choix féministe conscient. Il est le symbole d'une réappropriation : “en portant un hijab, une femme envoie le message qu'elle est musulmane et que son corps n'appartient qu'à elle.”

D'autres féministes musulmanes présentent le voile comme une façon de redéfinir le concept de liberté. C'est une façon de se libérer du poids des normes physiques lourdes et rigides imposées aux femmes pour se concentrer sur leur spiritualité et leur mental. Le hijab est ici un symbole : la valeur des femmes ne s'exprime pas par leur physique.

Enfin - de nombreuses féministes se réapproprient des codes vestimentaires et physiques qu'on pourrait qualifier de “traditionnellement patriarcaux” (comme le maquillage, les jupes courtes…) et leur démarche est validée dans la plupart des milieux féministes au nom de la liberté. Pourquoi ce deux poids deux mesures dès lors qu'il s'agit d'un symbole non-occidental ?


2. «Le voile est le symbole de l’infériorité de la femme»

Dans le Coran, il n’est jamais dit que le voile symbolise l’infériorité ou la soumission de la femme - le concept central qui justifie que les femmes se couvre est la pudeur. Il est dit que se couvrir est faire preuve de modestie, qu’il ne faut pas tenter les hommes. 
On retrouve le même genre de prescriptions pour les hommes, qui doivent couvrir leurs jambes et bras pour ne pas tenter les femmes. L’idée qui revient est que les cheveux et les poils sont «excitants».

On peut également noter que se couvrir la tête concerne également les hommes : tous les dignitaires musulmans (cheikhs, oulémas, muftis…) portent toujours une coiffe (turban, fez, kufi).

Vous n'êtes peut être pas d’accord avec cette vision, et il est à souligner que cette vision peut aussi servir à justifier des violences sexistes. 
Cela dit, que certaines se voilent pour se protéger des hommes, c’est quelque chose que je comprends très aisément. Se voiler ne protègera jamais de la violence sexiste, mais ça peut éloigner de nombreux regards pesants. Ça peut alléger la charge. 

A ce stade il est intéressant de souligner que Saint-Paul, dans ses Epitres, demandent clairement aux femmes de se voiler en le justifiant par leur infériorité. Il nous dit : “L'homme n'a pas été tiré de la femme, mais la femme de l'homme et l'homme n'a pas été créé pour la femme, mais la femme pour l'homme. C'est pourquoi la femme doit, à cause des anges, avoir sur la tête un signe de sujétion.”

Si on résume : le Coran met en avant des idées de modestie et de pudeur tandis que les textes chrétiens justifient le port du voile par l'infériorité des femmes. Si on veut prendre les textes religieux à la lettre, les textes chrétiens sont clairement plus rétrogrades !

Enfin, il est utile de souligner que le voile est de fait un code vestimentaire très culturel, détaché historiquement de la religion musulmane. L’apparition du port du voile genré est visible dès l’Antiquité en Europe et au Moyen-Orient, chez les Assyriens, les Romains… Aujourd’hui encore, quand on regarde les tenues vestimentaires des femmes rurales dans les régions balkaniques, dans nos campagnes françaises, le foulard est un élément qui revient souvent sous différentes formes.

3. «Je ne suis pas islamophobe : certain-e-s musulman-e-s sont aussi contre le voile»

Aucun-e musulman-e n’est dépositaire de la Vraie Façon d’Être Musulman-e, on y reviendra. 

Cet argument, du même niveau que “j’ai un ami Noir”, est une tentative d'instrumentaliser une partie de la communauté musulmane pour justifier un discours raciste et une volonté de dicter aux femmes une conduite.

Il y a une vraie hypocrisie à légitimer son intolérance par le fait qu’on partage ses opinions avec des personnes directement concernées… quand notre objectif est précisément de nier toute autonomie ou possibilité de choix des premier-ère-s concerné-e-s.

Ce genre de dynamiques est révélatrice d’une absence de réflexivité totale sur notre privilège blanc et sur la place que nous devons prendre dans la lutte anti-raciste.

4. «Il faut soutenir le combat des femmes iraniennes qui luttent contre le voile»

Un argument qui revient souvent est la lutte des femmes dans des pays comme l’Iran pour leur droit à ne pas porter le voile.


Tout d’abord, comparer des contextes complètement différents tels que le contexte français et le contexte iranien n’a aucun sens, car le contexte iranien se caractérise justement par L’OBLIGATION de porter un voile, c’est donc effectivement une atteinte à la liberté des femmes. 


Ensuite, “soutenir les femmes iraniennes” sans savoir que le tchador est un habit traditionnel, millénaire, qui est entré dans la culture et les mœurs pour de nombreuses femmes, notamment dans les régions rurales, est également ABSURDE. Une grande partie des femmes iraniennes vivraient très mal une interdiction de se voiler, qui équivaudrait à les enfermer chez elles. L’interdiction décidée par le Shah en 1936 donne lieu à des scènes violentes de dévoilements publics par la police - les souvenirs de cette répression resteront vifs longtemps parmi la communauté religieuse iranienne.

Encore une fois, remplacer une injonction par une autre ne se justifie pas.

Enfin, ce genre de réflexions montre bien comment les Français-es blanc-he-s continuent de considérer la place du voile (et plus largement de l'islam) comme étant forcément ailleurs, et jamais ici, en France. C'est encore un déni de la pluralité de la France qui nous est renvoyé. C'est encore marquer l’autre, et c'est un argumentaire qui mène tout droit à la stigmatisation raciste.

5. «Le voile est en soi une violence faite aux femmes»

Cela fait maintenant plusieurs fois que j'entends des féministes blanches m'assurer le plus sérieusement du monde que le voile est une violence en soi - et en général, elles poursuivent pour comparer cela à l'excision. J'ai longtemps hésité à mettre un tel argument ici vu le niveau… mais sachant qu'elles ont probablement intégré cet élément à leur argumentaire, ça semble nécessaire.

On récapitule. Le combat contre l'excision est évidemment un combat légitime et nécessaire. Mais on ne peut pas sérieusement comparer un code vestimentaire genré à une mutilation sexuelle. Cet argument de pure mauvaise foi est une bassesse sans nom qui vise à faire dérailler le débat.

Deuxième point : cette obsession avec les pratiques culturelles sexistes à l'étranger est pour le moins curieuse. Notre rôle en tant que féministe blanche est de soutenir (et non remplacer) les voix des féministes à l'étranger : pas de nous approprier leur combat, encore moins d'utiliser leur combat à d'autres fins. Encore une fois, ce genre de pratiques très répandues dans le féminisme français est révélateur de 2 choses : une incapacité à questionner les structures sexistes de notre propre société occidentale, et une tendance néo-colonialiste à exporter les violences sexistes. 

CONCLUSION : Le white feminism, un féminisme ethno-centré et intolérant

Les privilèges sont aveuglants, et les défendeurs de ces thèses pensent  défendre une Vérité Universelle. Si la norme occidentale était le bikini, alors toute meuf habillée davantage serait déviante.

Je n’ai que faire d’un féminisme qui dicte leur conduite vestimentaire aux femmes, que ce soit pour les couvrir de honte pour des tenues trop légères («slut-shaming») ou les stigmatiser parce qu’elles seraient trop vêtues. Se battre pour la liberté des femmes EST L’EXACT INVERSE de leur dicter une norme vestimentaire.

II. LA RELIGION C'EST MAL :’(

6. «L’islam est une religion misogyne»

Je continue à être étonnée par l’inconscience des personnes qui continuent de répéter cette litanie sans prendre une minute pour se renseigner. 


Pour remettre les choses à plat : des trois grandes religions monothéistes, l’Islam est de loin celle qui tient les propos les plus progressistes en terme de droits et statuts de la femme dans ses textes.
En terme de mariage, d’héritage, en terme de relecture de l'histoire du péché originel, de conception des rapports entre femmes et hommes, le Coran a une position plus progressiste que les textes de la religion juive ou chrétienne. La notion d'égalité salariale est même mise en avant. C'est ici la notion de complémentarité qui prime, ce qui tranche nettement avec le conservatisme de l’Ancien testament qui désigne clairement la femme comme inférieure à l’homme.

On peut ne pas être d’accord avec cette vision de «complémentarité». Mais on ne peut pas dire que l’islam est fondamentalement misogyne. L’islam accorde une vraie place, un vrai statut aux femmes.

Cet article présente tous les aspects progressistes des textes islamiques concernant l'égalité de genre.



7. «Toutes les religions sont fondamentalement misogynes», ou le militantisme athée

Les religions sont ce que l’on en fait. Toutes les religions comportent des courants, des analyses différentes de leurs textes originels. 
Dans toutes les religions, des pans progressistes défendent une conception égalitaire des statuts entre les sexes.

Ces arguments anti-religieux sont le fait de militant-e-s athées, qui font régulièrement toute la preuve de leur intolérance et leurs réductions simplistes.

D’abord, je veux bien qu’on m’explique en quoi remplacer une injonction religieuse par une injonction à l’athéisme est un quelconque progrès. Je ne vois pas en quoi l’athéisme est une quelconque libération dans un contexte de liberté de culte.

Ensuite, les militant-e-s athées ont cette fâcheuse tendance à faire abstraction de tout contexte et toute analyse politique dans leur “critique” de la religion. 
Le fait est qu’on ne peut pas décemment faire l’impasse sur la progression de l’islamophobie en France quand on “critique” la religion. On y reviendra plus bas.



8. «En fait le Coran ne dit pas qu’il est obligatoire de se voiler»

Plusieurs lectures du Coran sont possibles. Les musulmanes ont toute latitude à décider du code vestimentaire qu’elles souhaitent adopter.

Comme nous l’avons établi : tout texte religieux est interprété. Par conséquent, personne ne détient de Vraie Lecture, et les personnes qui ne sont pas de cette religion ont encore moins de légitimité à apporter leur analyse. 


Les non-musulman-e-s n’ont aucune lecture à apporter de l’islam. C'est d'autant plus vrai quand les “analyses” occidentales renforcent de fait la violence islamophobe actuelle. De fait, ce qu'on constate aujourd'hui, c'est que des blanc-he-s s’arrogent le droit d’accepter ou de rejeter certains aspects d’une religion alors qu’ils n’ont aucun lien avec elle. Comme si nous venions juger, expliquer les religions animistes aux premier-ère-s concerné-e-s. Comme si on expliquait le jaïnisme aux communautés jaïns en Inde. Le bouddhisme aux Népalais. 
Ce niveau de présomption ne révèle que du racisme.



9. «Les femmes qui se voilent le font sous la contrainte de leur frère / mari / père»

En France, la très grande majorité des femmes qui se voilent le font par volonté propre. 100% propre. 
Ce qui serait bien, c’est de cesser de considérer les musulman-e-s comme des enfants incapables de toute réflexion autonome. Ce qui serait bien aussi : commencer à reconnaitre le paternalisme fondamental qui se cache derrière ce genre d'affirmations. 


Je connais une dizaine de Françaises qui font le choix de se voiler, parfois au grand dam de leurs parents athées. 


CONCLUSION : La critique de la religion détachée de tout contexte

L'obsession pour l’extrémisme religieux s'observe uniquement quand il s’agit de l’islam.

Les sectes évangélistes, pentecôtistes, etc. ne font pas régulièrement la une des magazines hebdomadaires. Elles ne sont pas utilisées pour créer de la peur contre une partie de la population. L’expression ’islamiste’ en soi montre le racisme derrière les mots : on ne dit pas ‘christianiste’, ‘catholiciste’, ‘protestantistes’ pour parler des extrémistes religieux chrétiens.

Ce serait bien de reconnaitre la diversité de la population musulmane en France. Et d’arrêter la confusion permanente entre Maghrébin-e / musulman-e. 
Tous les Maghrébin-e-s ne sont pas musulman-e-s. 
Tou-te-s les musulman-e-s ne sont pas d’origine maghrébine.


III. LE VOILE, LA FRANCE, LA RÉPUBLIQUE

10. «Le voile nuit au vivre-ensemble»

Comment un morceau de tissu pourrait il nuire au vivre-ensemble ? A la France ?
Le voile ne nuit au vivre-ensemble que parce qu’il est jugé, vu avec hostilité par des non-musulman-e-s méfiant-e-s, qui considèrent l’Islam comme étant fondamentalement suspect.

Encore une fois : le problème n'est pas ailleurs mais dans nous-mêmes. Nous nourrissons ces amalgames. Nous créons cette division. Nous sommes responsables des coupures.



11. «La laïcité est un principe républicain qu’il faut respecter»

Ce qu’est la laïcité : une obligation de neutralité d’Etat.
Ce que n’est pas la laïcité : une obligation d’être soit athée, soit catholique.
Or au vu de nos fêtes nationales, au vu du comportement de nos deux derniers présidents de la République, on ne peut pas dire que la laïcité est appliquée quand il s’agit de la religion catholique. 


De fait la laïcité est un deux poids deux mesures, c’est un concept instrumentalisé, détourné par des personnes malveillantes pour continuer à stigmatiser l’Islam sans en avoir l’air.
Dans ces conditions, je considère personnellement tous les appels à laïcité comme des appels racistes, qui ne prennent pas en compte ce deux poids deux mesures fondamental.

La laïcité pour les nuls : un guide du CCIF



12. «La France a une identité chrétienne»

La France n'est chrétienne que depuis environ 1000 ans. 
La christianisation de la France a pris des siècles, et elle a été utilisée historiquement comme instrument de domination politique par les seigneurs pour contrôler les paysan-ne-s. La religion chrétienne a appuyé la hiérarchie sociale inégalitaire. Elle était l’outil d’une classe dominante.
Il y a 2000 ans la France était celte. Les druides, les dieux gaulois etc. 
Faut arrêter de présenter l’identité française comme une identité immuable, monolithique. 

Non la France n’est pas chrétienne. D’après un sondage récent, la France est le 4e pays le plus athée du monde, après la Chine, le Japon, et la République Tchèque. 29% des Français-es se déclarent athées «convaincus».

Les seul-e-s qui croient bon de continuer à nous seriner que la France est chrétienne sont des cathos, qui ont du mal à admettre le recul permanent de la première religion de France, et qui ont du mal à admettre leur perte d’influence. 
Ce sont ces mêmes gens qu’on retrouve dans les défilés de la Manif pour tous.



CONCLUSION : Le contexte français, la progression du racisme et la violence qui touche les femmes voilées aujourd'hui en France
 
Aujourd’hui en France, des femmes voilées se font agresser, on en parle jamais.
Des femmes voilées sont discriminées à tous les niveaux : dans la rue, elles subissent des regards de méfiance. Elles sont discriminées à l’embauche. On les empêche d’accompagner les enfants aux sorties scolaires.

Régulièrement des Unes islamophobes tapissent les kiosques de nos marchands de journaux, tapissent nos rues.
Cette violence symbolique constante, qui a pour but de marginaliser les personnes de confession musulmane, de les désigner comme des autres, comme des ennemi-e-s intérieurs, ont un impact très fort parmi les populations blanches / occidentales de France.

Le discours islamophobe est aujourd’hui complètement banalisé et normalisé en France. Chaque jour permet de le constater. Dernièrement, les mobilisations pour Gaza ont encore été l’occasion de le voir : les jeunes musulman-e-s dans les manifestations se sont vus attribuer des slogans antisémites et des comportements violents - à l’épreuve de tous les faits. A l’épreuve des témoignages, à l’épreuve des preuves matérielles.


SI ON RÉSUME

En fait les white feminist, voilà ce qu’on attend de nous. 
On attend de nous qu’on arrête de faire chier avec notre fermeture d’esprit et notre ethnocentrisme. 
En fait, personne n’en a rien à carrer de ce que nous pensons de la religion, en général et en particulier. Personne n’en a rien à carrer de la conception que nous nous faisons du «bon féminisme». Nous délégitimons notre lutte à partir du moment où nous l’instrumentalisons pour justifier la suprématie blanche ou toute autre oppression.

Je vous laisse avec Samia Orosemane.