vivre et mourir

L’histoire des “ sans-devenirs”


  Cette année-là, j’avais 21 ans et je ne voulais ni étudier ni travailler. Un mec m’avait dit un jour que j’avais un certain talent pour raconter des histoires. Mais je crois pas que je voulais devenir célèbre non plus. Je connaissais un tas d’autres mecs dans mon genre. J’étais pas un cas isolé. On était jeunes et narcissiques. Pour des raisons différentes, on avait un certain problème avec le concept de hiérarchie. Mais on était loin d’être des révolutionnaires. Juste une bande de chattes. Pas envie de vieillir et pas envie de travailler et de payer des taxes pour que le gouvernement puisse financer ses guerres. On avait pas envie des guerres. Mais on voulait profiter du mode de vie qui les créait et les faisait exister. On était pas des hippies ou quoique ce soit dans le style. Je te l’ai dit, on était juste un tas de chattes. Artistes, DJ’s, musiciens, peintres, écrivains, penseurs. Bien habillés et d’une certaine manière, bien éduqués aussi. Vivant chez nos parents ou survivant avec l’argent qu’ils nous donnaient mois après mois. Pas vraiment indépendants. Juste un gros tas de chattes.

On avait pas envie d’amour ou de mariage. Avoir une femme qui aurait pu nous faire agir ou juste penser comme des hommes aurait été la pire chose qui puisse jamais nous arriver. Certains parmi nous se le cachaient, mais on était aussi un peu pédés et c’était vraiment pas un problème. Je crois que l’idée de nous appeler les « sans-devenirs » était une bonne idée dans le genre. Il y avait un tas de trucs qu’on voulait pas devenir.
Personnellement, j’avais une certaine croyance envers les possibilités révolutionnaires. Je lisais Guy Debord, Étienne de la Boétie, Rimbaud, tout en rêvant de Jack Kerouac et d’ Allan Ginsberg. Tous ces mecs qui ont su refuser le plan que la société traçait pour eux et qui ont commencé à bâtir une nouvelle manière d’exister qui a perduré à travers les générations.
Mais le fait est que nous ne pouvions pas détruire ou changer l’ordre des choses parce que nous en faisions partie. Nous étions ceux qui faisaient tourner la machine. À l’heure où je diffuserais ce texte sur internet, je serais occupé à travailler sur mon MacBook Pro, assis sur le lit de mon colocataire à Paris. Sa petite amie est mannequin professionnelle. On aime sortir, faire la fête, aller au cinéma, manger des pizzas et des crasses… On est des consommateurs. Et on faisait partie de cette grosse machine capitaliste. On écoutait de vieux vinyles de Rock dans le style fin des années nonante. On était des produits de cette grosse machine capitaliste. Et dans l’idée de la détruire, il fallait aussi qu’on se détruise nous même. Cigarettes, sexe sans capotes et cocaïne étaient un peu comme les éléments de base de notre pack du débutant. On devait s’auto-détruire. Pas vite. À petit feux. On devait vivre vite et mourir jeune — peut-être. On devait se détruire avant de vieillir et de devenir toutes ces choses qu’on voulait pas devenir. Des travailleurs bien payés. Des prolétaires. Perdants leurs cheveux. Factures à payer. Choses qu’on voulait pas devenir. Les « sans-devenir ».

Mais on était pas du tout des suicidaires. Certains parmi nous étaient des rêveurs. On devait réinventer la vie. Peut-être qu’on pourrait continuer à faire de l’art jusqu’à ce qu’un des nôtres devienne riche et qu’on fabrique une île au milieu du triangle des Bermudes comme ils ont fait à Dubaï. Et il y aurait que des artistes sur cette île. Je sais pas.
Ce que je sais c’est qu’il y a eu la masse de gens comme moi avant dans l’histoire. Je ne suis pas le premier. Je ne serais pas le dernier, car c’est la définition même de la jeunesse. Tu dois essayer de changer le monde dans lequel t’es supposé te faire une place. Autrement tu vas juste vieillir. Gros et chauve. N’accepte jamais aucun plan tout tracé. Tu dois juste essayer.Et voilà l’histoire de ma génération.   


Cette année-là j’avais 21 ans. Mes parents se brisaient les os à travailler pour nourrir le capitalisme et pour nourrir le produit du capitalisme que j’étais. Quelque part, des gens crevaient de faim sous les bombes. Je pense pas qu’ils en avaient envie. Moi non plus. Mais le bus qui m’a amené de Bruxelles à Paris avait besoin du pétrole sous leurs villages c’est pour ça qu’ils ont dû crever.
On était tous libres, mais tant que l’autre moitié de la planète mourait pour notre liberté on jouissait d’une liberté criminelle. Avec le sang des mineurs congolais dans nos iPhone, les hurlements d’enfants syriens stridant dans le moteur de nos caisses. On devait se battre pour quelque chose d’autre.

Et voilà comment commence notre histoire. Toujours cette même putain d'histoire.

Je ne sais pas à quelle espèce elle appartenait. Je connais et je reconnais différents noms d’arbres et de plantes, mais pas celle-là. Pour vivre et mourir, les noms leurs sont inutiles, ils servent à notre sage manie d’établir des listes.
— 

Le plus et le moins. Erri De Luca

Il n’y a pour l’homme que trois événements : naître, vivre et mourir.  Il ne se sent pas naître, il souffre à mourir, et il oublie de vivre.
—  La Bruyère, Les Caractères, “De l’Homme”
Vivre et Mourir
Vanessa Redrave
Vivre et Mourir

Vanessa Redgrave - Vivre et Mourir        

                                       

External image

…Vous cognoistrez aveques obeissance,
De mon loyal devoir n'obmettant la science,
A quoy J'estudiray pour tousjours vous complaire,
Sans aimer rien que vous, soubs la subjection
De qui je veux san nulle fiction,
Vivre et mourir…

The lyrics are taken from a sonnet written by Mary, Queen of Scots herself. 

Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu'elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. Héritière d'une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd'hui tout détruire mais ne savent plus convaincre, où l'intelligence s'est abaissée jusqu'à se faire la servante de la haine et de l'oppression, cette génération a dû, en elle-même et autour d'elle, restaurer, à partir de ses seules négations, un peu de ce qui fait la dignité de vivre et de mourir.

 Albert Camus, Discours de Suède, couronnant l'attribution du prix Nobel de littérature. 

On a peur, tous, tout le temps, de tout et de tous.

 On a peur d'être rejeté. On a peur d'aimer. On a peur de tenter. On a peur de se dévoiler. On a peur de vivre. Et de mourir. On a peur d'être sois-même. On a peur de montrer ce dont on est capable. On a peur d'être le centre de l'attention. On a peur d'être jugé. 

On a peur de la vie en elle-même.

“Grantaire!” cria-t-il, “Va-t'en cuver ton vin hors d'ici. C'est la place de l'ivresse et non de l'ivrognerie. Ne déshonore pas la barricade!”

Cette parole irritée produisit sur Grantaire un effet singulier.
On eût dit qu'il recevait un verre d'eau froide à travers le visage.
Il parut subitement dégrisé. Il s'assit, s'accouda sur une table près de la croisée, regarda Enjolras avec un inexprimable douceur, et lui dit:
“Tu sais que je crois en toi.”
“Va-t'en.”
“Laisse-moi dormir ici.”
“Va dormir ailleurs,” cria Enjolras.

Mais Grantaire, fixant toujours sur lui ses yeux tendres et troubles, répondit:
“Laisse-moi y dormir - jusqu'à ce que j'y meure.
Enjolras, le considéra d'un œil dédaigneux:
"Grantaire, tu es incapable de croire, de penser, de vouloir, de vivre, et de mourir.”

Grantaire répliqua d'une voix grave:
“Tu verras.”
Il bégaya encore quelques mots intelligibles, puis, sa tête tomba pessamment sur la table, et, ce qui est un effet assez habituel de la seconde période de l'ébriété, où Enjolras l'avait rudement et brusquement poussé, un instant après il était endormi.

— 

Les Misérables, Livre douzième “Corinthe”, Chapitre III, La nuit commence à se faire sur Grantaire,

Victor Hugo