ursides

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Ursus arctos syriacus, Syrian Brown Bear

Aren’t these cubs adorable?! There are THREE of them, they are about 10 weeks old and were born at Hollywild Animal Park in South Carolina. They just made their public debut last weekend, come visit and learn about these bears!

2014

François Maspero

Rencontrer un écrivain ou un artiste que l'on admire est un pari risqué, qui peut se terminer en Berezina intime. Derrière les livres que l'on a adorés, l'oeuvre que l'on applaudit, se dissimule parfois un personnage décevant. Alors, vous repartez sonné, dépité comme un amant éconduit… Avec l'écrivain et ancien éditeur François Maspero, rien de cela. L'homme ressemble à ce qu'il écrit. Timide orgueilleux, généreux libertaire. Inquiet. A la fois pessimiste et, malgré ses 75 printemps, indécrottable idéaliste. Un ours sauvage de la plus belle espèce, faussement paresseux, affable et accueillant, qui vous reçoit dans sa nouvelle tanière du 11e arrondissement, à hauteur des toits de Paris, une pile de romans en espagnol recouvrant son bureau de traducteur émérite. Bref, l'ursidé, planqué derrière son répondeur téléphonique, n'est toujours pas domestiqué ; pas du genre à finir sa vie entre les quatre murs d'un zoo ou - ce qui revient au même - bardé de décorations comme en rêvent en général, à cet âge, ses congénères. Il a refusé la Légion d'honneur, du temps des socialistes. Maspero n'aime ni les honneurs, ni la Légion.

Pourquoi ce portrait ? L'homme n'a aucune « actualité », comme disent ces horripilants présentateurs de talk-shows. Rien à vendre. Pas de nouveau livre. Ça tombe bien : Maspero se déguste comme un bon vin (profitez d'un moment de liberté pour lire, ou relire, ses livres autobiographiques, ses carnets de voyages en Bosnie ou le long du RER B, tous publiés, en poche, dans la collection Points Seuil). D'où notre envie de partager un moment avec quelqu'un qui pense librement, en dehors des modes et de l'écume médiatique. Un vrai bonheur aussi de rencontrer cet homme d'engagement en cette période où la gauche est à reconstruire et où la pensée anti-68 fait florès : « Indépendamment d'une explosion, quelquefois formidable, quelquefois absurde, d'idées neuves, ce qui reste, pour moi, de Mai 68, ce sont les accords de Grenelle. Une conquête formidable de la classe ouvrière », dit l'écrivain, qui n'aime guère les anniversaires et qui reconnaît, au risque de surprendre : « Je n'ai pas la tête politique. » Il passa, brièvement, par le Parti communiste dans les années 50 et, tout aussi fugacement, chez les trotskistes après Mai 68 : « J'ai adhéré à la Ligue communiste parce que j'en avais marre que les gens avec qui je travaillais, dans ma librairie du Quartier latin, me traitent de patron et se considèrent, eux, comme des militants. On se tutoyait, on était des camarades et le lendemain ils me critiquaient sur le thème des patrons-de-gauche-qui-sont-les-pires. C'était démagogique et pervers. J'en ai eu marre. Ah ! vous êtes militants ? Eh bien, moi aussi ! C'est aussi simple que ça et aussi peu politique. Tout à fait mon caractère… Et ça ne m'a causé que des ennuis ! »

Aux idéologies, l'éditeur a toujours préféré « la morale de Kant ». Conjuguer éthique et politique. Et tant pis pour les grands mots. De la guerre d'Algérie et du combat anticolonialiste aux années éruptives qui ont suivi Mai 68, les éditions François Maspero (1959-1982) ont été le carrefour joyeux et chaotique de toute une partie de la gauche et de l'extrême gauche : « On faisait les choses sérieusement sans se prendre au sérieux. » Derrière cette devise faussement légère, François Maspero n'oublie pas les multiples tentatives d'attentats de l'extrême droite, les vitrines brisées, les descentes de police et l'avalanche de procès, de livres censurés, de peines « afflictives et infamantes » (dixit la loi) qui lui ont valu d'être privé de ses droits civiques pendant dix bonnes années : « Après ça, le droit de vote a un goût particulier. On a envie d'en user ! »

Bien sûr, parmi les mille deux cents livres publiés par ses éditions, François Maspero regrette quelques péchés de jeunesse : deux ou trois ouvrages maoïstes sur la Révolution culturelle chinoise, des bréviaires militants sur l'Albanie du dictateur Enver Hoxha… Quelques « erreurs » en comparaison de cette fantastique collection d'auteurs rassemblés au fil des ans (Frantz Fanon, Pierre Vidal-Naquet, Jean-Pierre Vernant, Georges Perec, Régis Debray, Nazim Hikmet, John Berger, Chris Marker…), et dont beaucoup sont devenus des compagnons de route. Chez lui, la fidélité en amitié a toujours été une vertu cardinale, cultivée comme l'un des beaux-arts.

Dans le grand tourbillon gauchiste de l'après-68, le libraire et éditeur s'est fait pourtant traiter de « commerçant de la révolution ». L'accusation lui a fait mal. Il a été parfois instrumentalisé, sous la pression amicale du philosophe Louis Althusser ou celle des maoïstes, qu'il n'a jamais portés dans son coeur. Il s'est trompé, aussi, plus d'une fois. Mais pourquoi renier ses emballements d'hier ? Ce serait aussi mufle, à ses yeux, que de cracher sur une ancienne passion amoureuse : « J'ai foncé dans la révolution cubaine. C'était un tel enthousiasme populaire, une telle libération dans le contexte de la guerre froide. Il n'y avait pas de raison d'y résister. » Avant de deviner (très tôt) le funeste naufrage de la révolution, l'éditeur militant côtoie Che Guevara : « L'une des grandes rencontres de ma vie. Rien à voir avec l'icône, avec cette star de tee-shirts qu'on en a fait ensuite. Au nom de la “pureté révolutionnaire”, le Che était un personnage d'une exigence terrible, d'une grande dureté avec lui-même et avec ses compagnons. Mais il y avait aussi, chez lui, ce côté argentin, très sympathique… Il était plein d'humour, il aimait la poésie. »

Pureté révolutionnaire, admiration du Che et du jeune Fidel, soit. Mais pour la carrière d'espion, François Maspero devra repasser : « Les Cubains avaient décidé de faire de moi un agent secret… Ils voulaient me faire écrire et publier les Mémoires d'un agent de la CIA qui était passé de l'autre côté. J'étais son agent traitant à Paris… Ça a duré à peine trois mois ! Les Cubains me donnaient des rendez-vous dans des lieux absolument insensés. La fois suivante, j'allais directement à leur ambassade à Paris, ça les rendait complètement fous. J'étais un très mauvais client ! »

En amoureux éperdu de la liberté - ce qui frise souvent, chez lui, la grande solitude -, François Maspero a toujours sauté les frontières. Curieux des autres cultures, fasciné par les autres civilisations. On lui a souvent collé l'étiquette de tiers-mondiste. Il la récuse. Son regard sur le monde n'est pas idéologique : « Certains militants ont investi le tiers-monde d'une mission révolutionnaire planétaire, ça n'a jamais été dans mes projets. » Même s'il se sent proche aujourd'hui de la mouvance altermondialiste et qu'il compte de bons amis à la Confédération paysanne, il s'engage discrètement et donne sa signature avec parcimonie : « J'essaie de ne jamais signer de pétitions qui ne m'impliquent pas personnellement. Si je signe, je m'engage dans une action. » Il soutient, de loin en loin, une association en banlieue parisienne, mais préfère ne pas en parler.

« Respirer l'air du large et le faire respirer aux autres. » L'ancien éditeur, qui a passé la main, en 1982, à François Gèze (les éditions Maspero sont devenues La Découverte), et l'auteur d'aujourd'hui publié au Seuil ont toujours eu ce même programme. Ces dix dernières années, il s'est impliqué « à son compte », témoignant, dans la presse écrite ou dans des livres, sur la Palestine, l'état actuel de Cuba ou les Balkans : son Balkans-transit (Seuil, 1997) est un carnet de voyage lumineux, ciselé, fait de rencontres de hasard. Tout ce qu'aime ce découvreur des « paysages humains ».

Il a mis longtemps avant de dire « je ». A écrire son propre « roman de la vie ». Mais dans sa première fiction, Le Sourire du chat (Seuil, 1984), François Maspero a entrouvert l'armoire familiale aux secrets ; il ne l'a plus refermée depuis. « Le chat » est un garçon de 13 ans qui assiste impuissant à la disparition de son frère résistant, à l'arrestation et à la déportation de ses parents. Tout en pudeur, François Maspero livre les clés de sa propre enfance. Il y reviendra plus tard, dans sa passionnante autobiographie (Les Abeilles et la Guêpe, Seuil, 2002), où le lecteur, accroché à son récit comme à une ligne de vie, voit ce fils de la bourgeoisie intellectuelle du Quartier latin (un père sinologue, membre du Collège de France, un grand-père égyptologue renommé) devenir pupille de la nation au sortir de la Seconde Guerre mondiale : « J'ai vécu mon adolescence dans une imprégnation de la Résistance. Il m'en est toujours resté quelque chose. Plus tard, quand je me suis battu pour l'Algérie indépendante aux côtés des réseaux de soutien au FLN, les souvenirs de cette époque remontaient en moi : les partisans de l'Algérie française nous considéraient comme des traîtres qu'il fallait liquider avec douze balles dans la peau. Nous étions l'anti-France… »

Sans diplôme, sans rien. Avec juste la vente de l'appartement de sa grand-mère pour s'acheter sa première librairie, « une boutique à l'abandon qui sentait le pipi de chat », François Maspero a construit, en cinquante ans, la plus belle des « non-carrières ». Il en est fier. Pas par coquetterie ou fausse modestie. Juste pour marquer le sceau d'une vie faite de vagabondages. Ce vrai libertaire qui ne s'est jamais considéré comme un intellectuel, cet anticonformiste, discret et sans tapage, méprise viscéralement le pouvoir sous toutes ses formes : « C'est idiot, mais quand j'étais éditeur, il y a eu des moments où je n'avais pas de bureau. C'était complètement symbolique, mais j'y tenais énormément. Il m'était très difficile de recevoir les gens assis derrière un bureau. » Aujourd'hui, il exècre cette « société de l'arrogance » dont il trouve un reflet dans le milieu de l'édition parisienne : « Presque toutes les anciennes maisons d'édition appartiennent maintenant à des groupes financiers. Tout d'un coup, on tombe sur des technocrates qui n'ont pas le sens de l'histoire de la maison. Ils ne savent même pas ce qui a été publié. Ils ne s'intéressent pas au contenu des livres. C'est terrifiant. Petit auteur d'une douzaine de livres, qu'est-ce que je suis, aujourd'hui, dans l'édition ? Un bassin de matière première quand j'écris un livre et un sous-traitant quand je traduis… »

On aimerait que l'interview jamais ne se termine. On le rappelle pour une futilité. Il nous renvoie un e-mail (« excusez une fois de
plus la longueur »), inquiet : « Il y a un point qui me tracasse, c'est ma quasi-absence de réponse à votre question sur l'amour de mon pays. Répondre par la France des Lumières est évidemment trop court. En y repensant, je me dis que si j'ai du mal à m'expliquer, c'est que je suis de la dernière génération qui peut se souvenir de la France envahie et opprimée, et de la lutte pour la libérer. On peut aimer son pays d'une façon jugée aujourd'hui irrationnelle sans être un nationaliste. Je suis, je crois, profondément internationaliste. Disons que, là encore, il y a le coeur et la raison, qui ne s'opposent pas forcément. Aimer le pays - comme la langue - où l'on est né, c'est aussi être exigeant envers lui, plus qu'envers tout autre. […] Bon, je suis probablement hors sujet - mais vous devez commencer à avoir l'habitude… »

Non, monsieur Maspero, continuez longtemps à être « hors sujet ». Inutile, d'ailleurs, de vous paraphraser. Vous avez si bien résumé, dans Les Abeilles et la Guêpe, votre parcours de vie : « Finalement, qu'ai-je tenté d'autre que ce que fit don Pedro d'Alfaroubeira, qui, avec ses quatre dromadaires, courut le monde et l'admira ? Il est encore permis de rêver d'un monde sillonné d'innombrables dromadaires conduits par des hommes occupés, le temps de leur passage sur terre, à l'admirer plutôt qu'à le détruire. »