une introspection

Le jour où j'ai découvert le terme “asexuel/aromantique” ça a changé ma vie en fait. Genre, de savoir que t'es pas obligé de tomber amoureux comme les autres, que c'est normal si tu n'es jamais sorti avec quelqu'un ou eu un “crush” c'est incroyablement rassurant. L'amour c'est certainement très beau mais c'est tellement représenté dans notre société maintenant que ne pas s'y intéresser ça paraît anormal. Mais quand j'ai découvert que ce n'était pas par insensibilité comme ce que j'avais été amenée à croire, que c'est juste parce que je suis, certainement, asexuelle et/ou aro, et que c'est bon, c'est pas grave, pas exceptionnel et parfaitement normal -et bah ça m'a délivrée d'un poids énorme.

Photo non datée du saxophoniste ténor américain Lester Young . Surnommé “Prez”, il a créé un style d'improvisation qui a jeté la plupart des bases formant la structure du solo dans le jazz moderne. • Crédits : STF - AFP


Au-delà de son expression musicale - le jazz cool -, le cool traduit un état d'esprit, une prise de distance ironique avec le monde.

Ayant exercé, au cours d’une carrière journalistique pleine d’imprévu, la fonction de critique musicale, j’avais tendance à considérer le cool comme un simple courant du jazz. Une tendance qu’on désigne souvent par la référence à un grand ancêtre commun : Lester Young.

Billie Holiday, que Lester Young a souvent accompagné au saxophone dès les années 30, l’avait baptisé « Prez » - pour président. Une manière de définir l’impression que produisait sur tous ceux qui l’ont approché cette étonnante personnalité. Portant des chapeaux foncés à larges bords, des costumes croisés à pochette, Lester pouvait jouer du ténor, tout en conservant sa cigarette dans la main droite. Il affichait en permanence une élégance décontractée, une impassibilité et un détachement, qui contrastaient avec la sensibilité à fleur de peau de son jeu au saxophone. A une époque où il était de bon ton de faire le clown au moment de lancer son solo, il manifestait, au sein de l’orchestre de Count Basie, une forme de retenue qui pouvait passer soit pour de la timidité, soit pour de l’arrogance. Il était vraiment « cool ».
Techniquement, son jeu est caractérisé par un quasi-effacement la différence entre les temps forts et les temps faibles, un décalage presque imperceptible sur la barre de mesure, dont Miles Davis saura se souvenir, à la trompette. Le son était léger, l’inspiration, introspective. Un critique a écrit qu’on imagine souvent Lester, jouant, comme on médite, allongé sur le lit d’une chambre d’hôtel. Il arrivait aussi à ce grand introverti de porter des lunettes de soleil en pleine nuit – une mode adoptée ensuite par les « cool cats » de l’après-guerre. En tous cas, Lester Young est l’inventeur non seulement du style cool, mais du mot dans son sens actuel : élégance, maîtrise de soi, distance ironique, décontraction songeuse. C’est donc lui qui, le premier, a utilisé le mot cool dans son sens actuel. Il avait d’ailleurs tout un argot personnel, comme l’usage du mot « bread » (pain) pour désigner l’argent - qui s’est répandu progressivement hors du milieu du jazz et demeure en usage aujourd’hui.

Le cool, ce « style frais », dont Lester aura été le précurseur avant la guerre, devait triompher dans le jazz durant la décennie qui court de 1949 à 1960, alors que Lester lui-même, détruit par son expérience dans les geôles de l’armée américaine et par l’alcool, n’était plus que l’ombre de lui-même. Le jazz cool venait à point pour calmer le jeu, après l’exubérance du be bop, illustré par Charlie Parker, Dizzie Gillepsie et Thelonious Monk. A ces improvisateurs déchaînés, jazz cool opposait une musique détendue, aux sonorités feutrées, donnant un rôle déterminant aux arrangeurs. Miles Davis, toujours à la pointe des modes musicales, quitte Charlie Parker, pour enregistrer Birth of the Cool en 1949 et 1950. Un album très élaboré, dont les arrangements sont dûs à Gil Evans. C’est Birth of the Cool qui lance véritablement le « jazz cool », le jazz frais. Il va être adopté par nombre de musiciens blancs de la côte ouest, comme le saxophoniste Stan Getz et le trompettiste Chet Baker, en opposition au be-bop new yorkais. Comme si la côte ouest devait apaiser le jazz, le rendre plus détendu – cool en un mot.

L'actualité du cool est éditoriale. Joel Dinerstein, un professeur d’histoire de la civilisation américaine à l’Université de Tulane, vient de publier un essai intitulé The Origins of the Cool in Postwar America. Il avait déjà étudié l’histoire du swing dans l’entre-deux-guerres. Pour lui, le cool, avant de caractériser un courant du jazz, imprègne tout un climat culturel qui émerge dans l’après-guerre. Il le situe aux confluents de trois tendances : le jazz, le film noir et l’existentialisme. Un courant fait d’échanges entre les deux rives de l’Atlantique. Issu de la minorité noire, il a été progressivement adopté par la jeunesse blanche.

Pour Joel Dinerstein, en effet, cela ne fait aucun doute : le cool est d’origine noire. Le mot lui-même reprendrait un concept venu de la langue Yoruba, une langue nigéro-congolaise – que traduit le mot ititu. Comme cool, ititu désigne à la fois une température modérée et un état d’esprit. L’adjectif cool aurait ainsi exprimé, au sortir de la deuxième guerre mondiale, une attitude typique des Africains-Américains, comme on dit à présent. Il s’agissait, en particulier, de rompre avec le « tomming_ ». C’est-à-dire de refuser de jouer le jeu de « l’Oncle Tom », cette caricature du « bon Noir », jovial, hilare et roulant des yeux. Ce personnage dans lequel le public blanc tendait à cantonner « l’amuseur noir », qu’il soit musicien ou danseur de claquettes, avait été assimilé, bien malgré lui, à Louis Amstrong.

Le cool, selon Joel Dinerstein, serait donc une manière spécifiquement noire de tenir tête au racisme, omniprésent dans la société américaine de l’après-guerre. Elle prendrait la forme d’une réserve ironique envers le monde environnant, d’élégance détachée et de contrôle de soi. L’écrivain noir américain LeRoi Jones l’analyse en ces termes : « être cool, c’était rester calme, et même non affecté par quelque horreur qui puisse se présenter. » Bref, une manière de tenir tête au racisme, en contredisant par son attitude tous les stéréotypes associés par lui à la négritude. Et cette espèce de détachement tranquille, d’élégance négligente aurait progressivement imprégné toute la culture jeune américaine, à partir des années 50.

Nekfeu : Prométhée et le don du ‘Feu’


Je découvre Nekfeu au début de l’année 2012, sans doute lors d’un après-midi de Février ou de Mars. Ce jour-là, exclu de mon lycée et, comme tout bon branleur, je cherchais à combler l’ennui en me perdant sur YouTube.

Bref.

De fil en aiguille, je tombe sur un clip: ‘Monsieur Sable’, un morceau élaboré par deux rappeurs (qui me sont) inconnus. La vidéo commence… Un bruit assourdissant… Celui des roues d’un skate qui gratte l’asphalte… Un gringalet qui remonte une pente, assis sur ce même skate, accompagné par des potes qui marchent à reculons… D’accord. C’est du montage, on effectue un retour vers le passé. Puis, silence. Carton. Et là… Là… j’entends le sample, le fameux ‘pom pom pom pom pom’, extrait de ‘Mister Sandman’ de The Chordettes. Je suis séduit. La production me semble brillante. Et je suis bien plus ébahi encore par l’aisance que ces types ont à magner les mots. Particulièrement le p’tit gringalet blanc à l’air arrogant.

On est si impressionnable quand on a 15 ans.

Trois ans plus tard. Nous sommes en juin. Le gringalet est devenu une des figures de proue du rap indépendant français. Lui qui évoluait dans quatre groupes différents - le S-Crew, initialement; puis P.O.S, rebaptisé ensuite 1995; L’Entourage, un collectif qui réunit différents artistes (mais surtout des rappeurs); et 5 Majeur, un crew de MCs issus des quatre coins de la France - se décide enfin à sortir son album solo ! Grande était la hype ! Ouais, parce qu’à la base, ce type est quand même le mec le plus populaire des groupes dans lesquels il apparait. Les groupies ne juraient que par sa p’tite tête de grec et les jeunes boutonneux, pas forcement habitués à écouter du rap, s’identifiaient à son attitude, plus sobre que celle des rappeurs mainstream, souvent jugés bien trop extravagants.

Je dois dire que j’attendais son album avec impatience. Pourtant, Nek’ avait bien fini par me blaser, je trouvais sa popularité injustifiée et ses pirouettes techniques ne m’impressionnaient plus. Il me fallait quelque chose en plus… Je voulais des paroles sensées, pas des amoncellements de rimes multi-syllabiques. Toutefois, je me suis ravisé.

Grâce un album.

En 2013, 5 Majeur sort son deuxième projet, intitulé ‘Variation’. La progression, déjà perceptible sur ‘Paris Sud Minute’, est désormais indéniable. Nekfeu joue déjà avec la rythmique, il accélère puis marque des temps de pause. Il s’adaptait aux productions, maintenant il se les appropries. Sa maitrise du storytelling est bien moins maladroite. Nekfeu évolue et ça se confirme ! Les quatre crew qu’il représente, aux influences et aux styles bien différents, lui auront appris à s’adapter. Le Nek’ qu’on retrouve chez 1995 (aux inspirations très éclectiques) est ainsi différent de celui du S-Crew (plutôt proche du ‘rap de la rue’ ; Scred Connexion, 113, la Mafia K’1 Fry…) qui est aussi différent de celui de 5 Majeur (souvent boom bap et toujours dans la démonstration technique) ou encore de celui de L’Entourage (là aussi, aux influences très variées) !

Le 8 juin arrive. ‘Feu’, le premier album de l’artiste originaire de Nice (representin’), sort.

Un bruit de fond ambiant, quelques notes au piano… L’atmosphère est similaire à celle d’un film d’horreur des 70s… La voix de Ken se fait entendre. Différentes références à différents animes… à un jeu vidéo aussi… Puis, l’explosion !

Une détonation artistique !

Les productions sont variées - ce qui s’explique par le nombre de producteurs différents - et flirtent avec des genres jusque là rarement abordés dans le rap français, tels que la Dream Pop. Ainsi, le morceau ‘Rêve d’avoir des rêves’ dévoile l’intérêt que Nekfeu porte au groupe britannique The XX et on notera aussi ‘Reuf’, en featuring avec Ed Sheeran, qui prend des accents de Synthpop moderne et festive, finalement rompue dans une outro en Chopped and Screwed. Des influences trap sont perceptibles dans des titres comme ‘Martin Eden’, ‘Tempête’ ou encore ‘Laisse Aller (de manière assez similaire chez Drake aussi, notamment dans sa dernière mixtape).

Mais…!

Que les pseudo-puristes se calment, l’influence old school est toutefois toujours présente sur le beat, comme dans le track ‘Point d’interrogation’ - en featuring avec Alpha Wann, véritable florilège technique, les rimes s’entrecroisent, les phases sont pertinentes - ou encore dans ‘Princesse’ qui permet au MC de placer un shout out au Doc.

La forme s’emboite finalement avec le fond, l’un repose sur l’autre, dans une harmonie dialectique. Nekfeu s’inspire de Kendrick Lamar, Drake et Eminem pour ajouter une véritable musicalité à son flow. Sa voix est tantôt grave tantôt nasale, elle s’étire lors des ego-trips (’Égérie’, ‘Martin Eden’) puis devient saccadée et part dans les aiguës lorsqu’il accélère son débit (’Nique les clones pt. II’). L’aspect rythmique, sur lequel il se concentre plus intensément depuis ‘Variations’, est maîtrisé comme jamais auparavant, chaque syllabe, chaque accent est pensé pour coller à la structure de l’instru’, le Fennek recherche la symétrie sonore. Ses phases sont travaillées avec intelligence. Les jeux de mot se multiplient, tout comme les mesures polysémiques qui, nécessitent pour certaines, plusieurs écoutes avant d’être pleinement comprises. L’écriture de cet album est le fruit d’une réflexion poussée (certaines bribes de texte remontent à quelques années en arrière et ont été repensées depuis) où l’argot se mêle au langage soutenu (’Être Humain’, ‘Martin Éden’) où le rap prend même des accents rimbaldiens (’Des astres’).

Cependant, la cohérence et l’unité se trouvent bien plus dans l’aspect thématique de l’œuvre. Ken Samaras est en plein cheminement existentiel, perdu dans ses propres contradictions. Perdu entre Nekfeu, le rappeur réfléchis, souvent pessimiste, et Nek Le Fennek, celui qui prend le dessus lors des egotrips, l’insolent, l’impertinent. Perdu entre des relations futiles, celles qui ne sont stimulées que par le désir, par les pulsions, et l’intérêt qu’il porte aux filles un peu paumées (celles de ‘Elle en avait Envie’, ‘Princesse’ ou ‘Risibles Amours’) et à certaines conquêtes qu’il ne peut oublier (‘Des astres’). Perdu entre le sentiment de révolte qui s’empare de lui lorsqu’il parle des institutions comme l’Éducation Nationale (’Nique les clones pt. II’) et le pessimisme qu’il exprime lorsqu’il décrit des destins en perdition (’Tempête’, ‘Elle en avait envie’). L’album est ainsi jonché d’oppositions, d’antithèses, de dissonances. Comme le souligne l’intéressé, son rap est une conversation.

‘Feu’ est une œuvre introspective mais sa portée est universelle. Nekfeu se cherche, se questionne, tente de trouver en lui les fils conducteurs avant de comprendre, finalement, que ‘les seules vraies réponses sont des questions’.

Cette seule maxime pourrait résumer l’idée exprimée par cette album. L’existence est une perpétuelle confusion, un amas de contradictions, mais plutôt que de chercher à expliquer la réalité, ne serait-il pas préférable de l’appréhender en la questionnant ? Ces mêmes questions ne permettent-elles pas d’obtenir un semblant de compréhension, d’élever les consciences ?

Bon, je m’arrête là, ça commence à partir en couilles, façon devoir de philo’.