une bobine

En qué se reconoce lo que se ama. En ese arrebato de calma, en ese golpe que alcanza el corazón y en la hemorragia que le sigue —una hemorragia de silencio en la palabra. Lo que se ama no tiene nombre. Se nos acerca y posa su mano sobre nuestro hombro antes de que hayamos encontrado una palabra para pararlo, para nombrarlo, para detenerlo nombrándolo.
—  Un simple vestido de fiesta, Christian Bobin
Beaucoup de femmes écrivent ainsi, dans leurs maisons gelées. Dans leur vie souterraine. Beaucoup qui ne publient pas. Ma vie me fait souffrir. Ma vie me tue le jour, la nuit je tue ma vie. J’attendais d’être reine. Je ne sais plus que mendier. Je voulais vivre de bel amour. Je meurs de sale blessure. Et pourtant je suis là : indemne. Je souffre de ma vie intacte dedans ma vie ruinée. Je meurs de trop de chant dans trop peu de feuillage.
—  Christian Bobin, Une petite robe de fête
Tu ouvrirais ce carnet. Tu verrais qu'il y serait question du ciel, de cette part du ciel qui reste en nous, électrisée, nocturne ; sauvage, inaliénable. Tu verrais sur le bleu de ces pages la blancheur d'une étoile, qui est celle aussi du sel, du feu. Des mots passeraient sous tes yeux, dans le matin de tes yeux. Un mot comme celui-là : “âme”. L'âme. Un linge frais au soleil, amoureusement plié. Un drap d'or pour la couche des amants, liséré de noir, brodé avec les initiales conjointes de l'orage et de l'aurore. Tu lirais encore, plus loin. Vers d'autres mots. Tu lirais les mots précieux, les mots ruisselants, les mots princiers, ceux du désespoir, ceux, les mêmes, de l'espoir. Tu comprendrais alors. Tu comprendrais que dans chacun de ces mots, sur chacune de ces pages, il n'aurait été question que de toi, que de cette merveilleuse coïncidence entre toi et l'amour que j'ai de toi. Entre toi et ces mots conçus dans la nuit, engendrés par ce désordre qui suit ton entrée en mon âme et qui la pacifie. Tu comprendrais que tu ne m'as jamais empêché d'écrire. Tu comprendrais que je n'ai jamais écrit que pour toi, même avant de te connaître, même dans le temps, dans l'immensité sombre du temps précédant notre rencontre. Dans ce désert. J'écrivais alors dans l'attente de l'amour, dans l'attente de sa venue, dans l'impossibilité de sa venue. J'écrivais des mots plus orageux que la nuit, plus sombre que la nuit, dans l'espoir de la passer, de défaire la nuit par plus de nuit. A présent j'écris. Dans l'amour, dans la lumière, j'écris. Avec des mots plus lumineux que la lumière, pour passer la lumière, pour atteindre ce qui en elle n'est plus sujet aux éclipses, pour gagner cette clarté que ne désoriente plus la lente rotation des jours. Avec toi, je vois que les mots sont les mêmes. J'écris dans ce savoir que nous sommes seuls à connaître. Je t'écris. Dans ce carnet mais aussi dans tout ce que j'écris. Tu es présente aussi bien, d'un bout à l'autre présente dans ces textes que j'envoie à Montpellier. Dans cette impossibilité où je suis de parler de toi et qui n'est que circonstancielle. Dans cette nuit où tu es en moi, dans cette nuit brûlante où tu es qui se confond avec celle d'où viennent les mots, j'écris, je t'écris. Je t'appelle. Sur ces pages je t'appelle. Dans ces forêts, près de cet étang, sur ces routes, sur ces terres que nos pas en les mesurant portaient à l'infini, je t'appelle.
—  Christian Bobin, Un carnet bleu (carnet envoyé à “la plus que vive” en 1980)
Quand elle n'écrit pas dans des carnets, quand elle ne lit pas dans les miroirs, elle regarde les hommes qui l'approchent. Elle a pour eux des manières brûlantes et froides. Elle séduit sans connaître sa séduction, elle séduit en raison de cette méconnaissance. Elle est comme lasse de plaire, fatiguée de vous et d'elle-même et de tout : présente, elle est absente.
—  Christian Bobin, Une petite robe de fête
Elle a parfois ce cri que poussent tous les enfants, cette demande de la terre au ciel, et du ciel à la terre, cette phrase partout mendiante : regarde-moi, regarde moi. Vous vous dites : les chevaux aussi demandent ça, et les arbres, et les fous et les pauvres, et tout ce qui se passe dans le temps - pour un temps. Partout l'appel, partout l'impatience de la gloire d'être aimé, reconnu, partout cette langueur de l'exil et cette faim d'une vraie demeure - les yeux d'un autre. Regarde-moi, regarde-moi.
—  Christian Bobin, Une petite robe de fête
Un jour nous comprendrons que la poésie n'était pas un genre littéraire mal vieilli mais une affaire vitale, la dernière chance de respirer dans le bloc du réel.
—  Christian Bobin, Un assassin blanc comme neige