the-osion

Les bêtises (2/2)

Encore pardon pour ceux qui aiment.

Elles étaient parties pour rester des mois, voire des années. Le plus terrible était que, comme nous avions acheté, aucun déménagement proche ou lointain ne se profilait. Rien ne viendrait soulager la culpabilité de précipiter ces encombrantes et très relatives sucreries dans le gouffre à ordures. Nous n’osions pas non plus les proposer à des amis, cela va sans dire. Heureusement, il se trouva des âmes charitables pour nous les prendre. Pour nous les demander, même.

Des bonbons ou la vie… A la toussaint, des hordes de petits monstres qui avaient trop regardé les fictions venues d’outre-Atlantique sonnèrent au portail. A cette époque-là, les médias, les confiseurs et l’industrie du déguisement faisaient le forcing pour que la France célébrât Halloween. Cela m’agaçait au plus haut point. Ce n’était pas parce que le marché du chrysanthème s’essoufflait qu’il fallait le remplacer artificiellement par d’autres.  Anti-américanisme primaire ? Moi, je dis : « Chacun ses traditions ». Fêter Halloween, c’était comme accepter sans sourciller qu’on écorchât mon nom. Pire, c’était comme l’écorcher moi-même, me rendre complice d’une aliénation dictée essentiellement par la loi du profit. Intolérable.

Bien évidemment, nous n’avions pas acquis de douceurs à l’attention des nains. Cela n’empêchait pas la sonnette de chanter toutes deux minutes. Invivable. Mais nous tenions bon : nous faisions les morts (ce qui, d’une certaine manière, était de circonstance). Pas question de céder à ces petits maîtres-chanteurs… Jusqu’à ce que l’un d’entre eux se permette d’ouvrir, de franchir la grille sans y être invité, de frapper à la porte. Mon sang ne fit qu’un tour. J’ouvris, l’air mauvais.

Des bonbons ou la vie. Il avait bien appris la leçon de Sainte Télévision. J’étais prête à l’envoyer sur les roses comme le malappris qu’il était, mais j’eus soudain une illumination. Le sans-gêne du gamin venait d’éveiller en moi les pulsions criminelles les plus viles : je radoucis hypocritement mon visage et l’exhortai à attendre un instant. Je me dirigeai vers un tiroir en calculant : pourquoi donner une dose de cheval à cet enfant, quand un seul carré suffisait à l’éliminer définitivement de la liste des importuns ? Et la liste était longue. Trop longue. Une distribution raisonnée s’imposait. Ce qui advenait là d’instinct, sans préméditation, serait répété en série, méthodiquement, sans le moindre remords et jusqu’à épuisement des munitions. Je revins vers lui, satisfaite de mon plan, l’air désolé : « Navrée, nous n’avons presque plus rien ». Et sur un ton magnanime : « Bon, allez, tiens, je t’en mets un deuxième ». Le garçon s’en alla avec ses deux chasse-couillons en poche, content.

Il n’est jamais revenu. Les autres non plus d’ailleurs. S’ils n’en sont pas morts, je gage qu’ils gardent une dent contre moi. Ainsi finirent les bêtises amenées par les cousins du Nord. Pour servir, elles avaient servi…