terrain de jeu

Car nous vivons dans un monde de fous qui deviendra encore plus fou si nous laissons les minorités, que ce soit les nains ou les géants, les orangs-outans ou les dauphins, les partisans du nucléaire ou de l’hydraulique, les défenseurs de l’informatique ou les Néo-Luddites, les sots ou les sages, se mêler d’esthétique. La réalité est le terrain de jeu où il appartient à chaque groupe de légiférer. Mais le bout du nez de mon livre, de mes nouvelles ou de mes poèmes marque l’endroit où leurs droits s’arrêtent et où mes impératifs territoriaux entrent en vigueur. Si les mormons n’aiment pas mes pièces, qu’ils en écrivent de leur cru. Si les Irlandais détestent mes histoires sur Dublin, qu’ils se louent des machines à écrire. Si les professeurs et éditeurs de manuels scolaires trouvent mes phrases difficiles à prononcer pour leurs bouches habitués à mâcher de la guimauve, qu’ils mangent leurs gâteaux rassis trempés dans le thé léger de leurs propres cornues. Si les intellectuels chicanos veulent retailler mon Merveilleux Complet couleur glace à la noix de coco de façon qu’il fasse “zazou”, puissent la ceinture se dénouer et le pantalon tomber.

Ray Bradbury

 LES DISPARUS DES RUES

Je l’appelle pour lui souhaiter un très joyeux et très vieil anniversaire. Elle a encore toute sa tête et notre discussion la ramène jusqu’à la rue de Vaugirard, la plus longue rue de Paris, son terrain de jeu de petite fille où le pavé lui appartenait, où en ce temps-là il lui fallait seulement éviter les fiacres et les voitures à bras (et assurément quelques rares autos). En lui parlant je regarde par ma fenêtre la rue des Pyrénées, la deuxième plus longue rue Paris, les voitures, les bus et les motos passent en trombe. Ils ne sont plus là. Des rues de Paris, le progrès tel un ogre affamé de légende, a dévoré les pavés et les enfants des pavés.