suum cuique tribuere

fiction pratique

B. E. — C'est une révolution aussi fondamentale que celle de la Déclaration des Droits de l'Homme dans l'ordre politique et public. L'idée même du droit d'auteur a fait partie de cet immense mouvement d'individualisme juridique ; et, en ce sens, on peut être d'accord avec Michel Foucault qui voit dans sa reconnaissance « un moment fort de l'individualisation dans l'histoire des idées ».

J. S. — Dans le même article, Foucault envisage pourtant la mort de l'auteur ! Il conviendrait aujourd'hui, écrit-il, de « repérer l'espace laissé vide la disparition de l'auteur, suivre de l'œil la répartition des lacunes et des failles et guetter les emplacements, les fonctions libres que cette disparition fait apparaître »… Cela peut-il se faire sans en passer par une relecture critique du système juridique ?

B. E. — Le juriste est obligé de reconnaître à chacun son dû : suum cuique tribuere. S'il ne le reconnaît pas, alors tout appartient à tout le monde et rien n'appartient à personne. La « mort de l'auteur », pour le droit, cela ne veut rien dire. C'est en totale contradiction avec notre culture, dont on considère que le grand moment a été la naissance de l'individu. Pour Foucault, la personne est non seulement un montage, mais c'est un montage de discours. Même si la personne est un fiction, il faut pourtant admettre que c'est une fiction pratique. Pas une fiction spéculative.

Jacques Salomon, Bernard Edelman, « De la propriété littéraire et artistique », in Feux pâles, Catalogue de l'exposition, capc-musée d'art contemporain, Bordeaux, 1990, pp. 155-156.