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Un album culte et fondateur ? Colossal Youth de Young Marble Giants.

Le punk avait jeté à la face du monde un credo exaltant : faire table rase du passé. Une résolution coup-de-poing qui restera tristement confinée au rang de théorie. Car les acteurs de cette “révolution” musicale ne tardèrent pas à tomber les masques et assumer leur amour pour la pop amphétaminée des sixties ou les embardées travesties du Velvet Underground, entre autres référents certifiés. L’évidence semblait alors de mise : vingt ans après sa naissance, le rock’n’roll tournait déjà en rond.

Mêmes les courants les plus radicaux nés au crépuscule des années 70, no-wave américaine et autres post-punk britannique, n’étaient point les orphelins que l’on tentait de nous faire adopter. La forme avait beau être neuve, le fond, lui, n’était pas sans ascendance. Car, après tout, ces gens-là avaient surtout eu le génie d’associer des genres que d’aucuns, jusqu’alors, pensaient antinomiques. En puisant, par exemple, dans la musique concrète ou répétitive, dans la soul et le funk, pour mieux les confronter aux carcans si rigides du rock. Il n’y avait plus qu’à se faire une raison : il n’y aurait plus de création intrinsèque, “juste” une réappropriation, plus ou moins pertinente, plus ou moins conséquente. Avec une basse, une guitare, il semblait désormais impossible de créer un nouvel idiome : le musicien pouvait bien s’ingénier à ne pas respecter les règles en vigueur, même (et surtout) les plus élémentaires, il n’en était pas moins l’héritier d’une tradition.

Et puis, un beau jour de février 1980, surgit Colossal Youth.Pochette monochrome et chansons au diapason. L’œuvre d’un groupe dont le nom, Young Marble Giants – piqué dans un livre sur l’architecture grecque – évoque en même temps robustesse et fragilité. Il est né l’année précédente, à Cardiff, Pays De Galles.

Son principal instigateur s’appelle Stuart Moxham. C’est lui qui compose la majeure partie des musiques et écrit la plupart des textes. Son expérience est nulle. Ou peu s’en faut. Il a appris tout jeune à jouer de la guitare. Il a même poussé son frère cadet, Phil, à l’imiter. Ensemble, ils ont rejoint une formation baptisée True Wheel, qui s’amuse à reprendre des standards. Des standards de rock. Dans ses rangs, on trouve une choriste. Elle se nomme Alison Statton. Et ne va pas tarder à filer le parfait amour avec le benjamin des Moxham. L’aîné, lui, ne pense qu’à son grand œuvre. Il veut créer un projet qui sera “différent de tout ce qui se fait. Nous ne voulions surtout pas être conformistes”. Le punk ne l’a jamais touché. Ses faiblesses se nomment Devo et Kraftwerk, The Idiot d’Iggy Pop, Brian Eno, mais aussi Neil Young ou Joni Mitchell.

Avec son frère, il est également émerveillé par les synthétiseurs et les boîtes à rythmes. D’ailleurs, un de leur cousin, Pete Joyce –un temps, quatrième membre fugitif de l’aventure –, leur en fabrique une. Stuart est à la guitare et aux claviers, Phil, à la basse. Alison, elle, chante. Ils se donnent “trois mois” pour réussir. Pour fuir la grisaille d’une ville industrielle et ennuyeuse que le compositeur en chef a en horreur. Rapidement, ils enregistrent à la maison une cassette, qu’ils gavent de leurs chansons. Ils en éditent une cinquantaine d’exemplaires. Un peu moins peut-être. Mais tous sont agrémentés d’une pochette rouge gribouillée. Stuart profite de son boulot de vendeur au magasin Virgin pour tenter de les écouler. Le trio donne aussi quelques timides concerts face à un public qui ne les comprend pas toujours.

Pourtant, un label du coin, Z-Block, place deux de ses morceaux sur la compilation Is The War Over?, que doit distribuer Rough Trade. Lorsqu’il a le loisir de les écouter, son éminence grise, Geoff Travis, ne tergiverse pas un seul instant. Il prend son téléphone et propose aux trois jeunes gens une offre qui ne se refuse pas : “faites ce dont vous avez envie”. Young Marble Giants n’en demandait pas tant. “Nous pensions que nous aurions plus d’impact si nous débarquions de nulle part avec un album plutôt qu’un simple 45 tours”, confiait Stuart au journaliste Dave McCullough en mai 1980, trois mois à peine après la sortie de Colossal Youth. Savait-il seulement alors à quel point il avait eu raison de prendre cette décision ?

Tout bonnement inclassable. On a beau chercher au plus profond de sa mémoire, dans le rayons les plus poussiéreux de sa discothèque, impossible de trouve à ce disque d’équivalent. Ni antérieur, ni contemporain. Encore moins postérieur. Avec son minimalisme vertigineux en guise de déclaration d’intention, il ressemble à s’y méprendre à un OVNI musical. Quelque chose que l’on peine à décrire. Au risque de passer pour fou. Une boîte à rythmes crachotante, une basse caoutchouteuse assurent les fondements de morceaux miniatures, à peine décorées par un riff de guitare ou un clavier lancinant. Souvent, Alison pose sa voix atone, désespérément blanche, comme si elle se refusait à laisser transparaître le moindre sentiment. Et pourtant…

Enregistré en cinq jours, constitué essentiellement de titres qui déjà figuraient sur la cassette inaugurale, Colossal Youth affiche en même temps une naïveté confondante et une insolence aveuglante. Ici, les chansons, drapées dans un rigorisme effronté et tourneboulant, ne dépassent que rarement les trois minutes. La rythmique asthmatique de Searching For Mr Right tient l’auditeur sur le qui vive, les synthés inquiétants de N.I.T.A. l’hypnotisent. Music For Evenings donne presque l’envie d’esquisser, gauchement, un pas de danse, Wurlitzer Jukebox égrène une répétitivité étourdissante, alors que Brand – New – Life abat la carte d’une sensualité presque véhémente…

Accueilli à sa sortie par une presse dithyrambique, l’album est en passe d’ouvrir à ses trois concepteurs les portes d’une autre existence. Dans la foulée, ils sortent un single, le vulnérable Salad Days, puis un étrange Testcard Ep, fort de six instrumentaux en hommage à la… télévision. De l’autre côté de la Manche et de l’Atlantique, le trio suscite la même dévotion. La même admiration. Oui, mais…

Stuart vit mal son rôle de mentor, d’homme à tout faire, perdu entre son rôle de chef d’orchestre et celui de manager improvisé. Et puis, il jalouse secrètement la relation qui unit son frère à la menue Alison. Vite, les tensions dépassent le strict cadre musical. Les non-dits succèdent aux réprimandes. De retour d’une tournée américaine, le groupe implose. La demoiselle s’échappe dans Week-End ; Stuart imagine The Gist. Et Young Marble Giants de laisser son album orphelin. Peut-être en est-il mieux ainsi, d’ailleurs. Car, déjà rééditée par deux fois, cette œuvre déconcerte à chaque fois qu’on la réécoute par son atemporalité échevelée, par la justesse de ces compositions en forme d’haïku, qu’elles revêtent leur forme définitive ou qu’elles s’offent dans leurs versions originelles, comme c’est le cas sur un deuxième Cd reprenant dans son intégralité le disque posthume réalisé en l’an 2000 par Vynil Japan.

Et l’on ne peut s’empêcher de penser aux dires de Brian Eno au sujet du Velvet Underground. Puisque, à l’instar du groupe de Lou Reed, ces colosses aux pieds d’argile ont eux aussi donné l’envie à la plupart des mélomanes qui sont un jour tombé sur ce disque insolite l’envie d’en découdre avec un instrument. De l’Espagne (Le Mans) à la France (Étienne Daho), des États-Unis (la galaxie K Records, Kurt Cobain et Courtney Love, qui a repris avec Hole Credit In The Straight World) à la Grande-Bretagne (toute la scène indépendante post-1980), les témoignages d’admiration n’ont cessé d’affluer depuis plus d’un quart de siècle. Pourtant, personne, jamais personne, n’a osé recréer cette musique d’une simplicité aussi apparente que confondante.