starfoullah

Mon identité n'est pas une blague.

Ça y est, à 27 piges, je crois que je commence enfin à arriver à saturation. Le-la prochain-e qui me fait une blague raciste, je pense que je lui fais bouffer ses pompes. Et ça s’adresse même à mes proches, aux gens que j’aime de tout mon coeur et qui - je le sais - ne pensent pas à mal, mais continuent à m’en faire quand même. Quitte à passer pour une casse-couilles, je vais arrêter de fermer ma gueule et de prendre sur moi - et ceux-celles qui ne se sentent pas capables de m’écouter et de me respecter pourront prendre la porte, ils-elles ne me manqueront pas.

Je suis métisse, à moitié kabyle, et ça fait 27 ans qu’on me renvoie très régulièrement mon identité à la gueule. Ça fait 27 ans qu’on en rit, qu’on se moque de mon prénom, de mon nom de famille, de l’accent et de la langue de mes grands-parents, de ma culture, et je ne peux plus le supporter. J’en ai chié pour assumer mes racines. Je galère encore, régulièrement. C’est un combat quotidien, surtout avec le climat actuel qui pue la merde et qui fait flipper. Je suis régulièrement mise dans une case, écartée, pointée du doigt pour ma “différence”. Tout prétexte est bon pour me rappeler que je ne suis pas “comme vous”. On fait des blagues avec des “vous autres” et des “chez vous” alors que je me considère des vôtres, et chez “vous”.

Je suis des vôtres et je suis chez moi.

Aujourd’hui, après une longue bataille, je peux enfin dire que je suis fière de ma culture et de mes racines. L’histoire de mon peuple, de ma famille, est riche et passionnante et fascinante. Je ne supporte plus de la voir réduite aux mêmes stéréotypes merdiques sans arrêt. Je suis enfin heureuse d’être celle que je suis, de porter le prénom que je porte, de porter cet héritage. Venez pas me chier dans les bottes pour une histoire d’humour et de liberté d’expression. Si vous voulez vraiment parler de ma culture, faisons-le, posez-moi des questions, écoutez-moi, soyez curieux, renseignez-vous. Mais si vous n’abordez le sujet de mes origines que pour en rire, pour faire des généralités et de l’humour “noir”, c’est même plus la peine de venir m’adresser la parole.

Des réflexions, au premier comme au second degré, je m’en prends toutes les semaines dans la gueule. Souvent par des gens qui ne “pensent pas à mal”. Des gens bien intentionnés, pas méchants, qu’on qualifierait de maladroits. Mais ça me gave, j’en peux plus, c’est insupportable d’être sans cesse ramenée à ma “condition”, à ma “différence”. L’humour n’est pas un prétexte, arrêtez avec vos blagues de merde, je vous en supplie.

Arrêtez de venir me taper sur l’épaule quand vous tombez sur un truc vaguement arabisant.

Arrêtez de me demander si machin est mon/ma cousin-e sous prétexte qu’on vient du même continent.

Arrêtez de me parler couscous, tajine, danse du ventre et youyous.

Arrêtez de me répondre “boah c’est pareeeeiiil” même “pour rire” quand je vous dis que je ne suis pas arabe, mais kabyle, et que j’essaye de vous parler de ma culture. Surtout quand c’est vous qui me posez la question sur mes origines. Ayez le respect d’écouter.

Arrêtez de dire “vous autres”.

Arrêtez de dire “chez vous”.

Arrêtez d’imiter l’accent arabe pour imiter ma famille.

Arrêtez de dire “de toute façon vous êtes tous les mêmes”.

Arrêtez de vous tourner vers moi quand on parle de vol.

Arrêtez de vous tourner vers moi quand vous parlez de terrorisme.

Arrêtez de dire “eh, c’est ta chanson !” quand vous passez Rachid Taha en soirée parce que Gad Elmaleh a fait une blague sur les gens qui disent “eh, c’est ta chanson” quand ils passent Rachid Taha en soirée.

Arrêtez de me dire “haaan attention, c’est du poooorc tu vas aller en enfer c'est haram !” à chaque fois que je prends une rondelle de saucisson.

Arrêtez de me dire “tu me le voles pas hein, j’vous connais vous autres !” quand vous me laissez à proximité d’un objet qui vous appartient.

Arrêtez de me dire “psartek starfoullah hamdoullah ma soeur”. D'autant plus que les kabyles ne parlent pas arabe.

Arrêtez de dire “ooooh ça vaaa, on rigooooole” quand je vous demande d’arrêter.

Arrêtez de chouiner parce que “ah vous vous avez le droit de faire des blagues racistes mais pas nous, c’est pas juste !” parce que vous n’avez aucune idée de ce dont vous parlez.

Je ne suis pas un tas de chair à canon dans lequel on peut se permettre de piocher quand on veut balancer une blague. Je ne suis pas un accessoire. Je ne suis pas une soupape de décompression, sous prétexte qu’on est proches et que je sais que vous déconnez. Je suis pas votre défouloir ou votre bouffonne. Je suis pas un putain de pokémon qu’on sort qu’à des occasions précises pour gagner des points auprès de ses potes.

Ça ne me plaît pas, ça ne me fait pas rire, et ça me fait du mal - et ça devrait suffire à vous convaincre. Vous n’avez pas besoin de plus d’arguments que ça, vous n’avez pas besoin de vous trouver des excuses pour justifier votre recours à cette forme d’humour. Ça vous tuera pas d’arrêter, ça vous enlèvera pas grand chose, ça vous fera pas de mal. Je ne vous ampute pas d’un droit fondamental.

Je vous envoie pas des photos de Maxime Le Forestier en vous demandant si c’est votre cousin, putain. Je vous envoie pas de photo dès que je passe devant une fromagerie en vous demandant si ça vous rappelle votre pays. Alors foutez-moi la paix, trouvez autre chose, y a mille façons de faire des blagues mais lâchez-moi la grappe avec votre humour raciste-mais-pour-rire à la con - c’est vieux et moisi et revu et j’ai vécu ça tous les jours de ma vie alors putain, faites preuve d’un peu d’originalité pour une fois.

Rendez-vous compte, une bonne fois pour toute, que c’est mon identité toute entière que vous tournez à la dérision. Vous faites de mon prénom, de mon nom, de ma famille, de notre histoire, de notre culture, une putain de blague. Ouais, j’ai un prénom original, mais il est beau et sa signification est belle et son origine est belle, et si vous ne le prononcez et ne vous y intéressez que pour vous en moquer, bah vous pouvez aller vous faire foutre. Ouais mon nom de famille est difficile à prononcer et à écrire, mais c’est le nom de ma famille, celui qui me rattache à mes racines et à mon histoire personnelle et culturelle, celui que portent tous les gens qui comptent le plus au monde pour moi. Il pourtant été synonyme de souffrance pour tous ceux qui l’ont porté - on nous l’a renvoyé à la gueule, on l’a prononcé avec dégoût et mépris, il a été craché, rejeté, moqué, et aujourd’hui j’aimerais le voir traité avec un peu plus de respect, le respect humain et basique qu’il mérite.

Si vous voulez vraiment vous démarquer de tous les “vrais” racistes, commencez par arrêter de faire les mêmes blagues qu’eux. Arrêtez de reprendre leurs termes pour vous en “moquer” - parce que c’est pas à eux que vous faites du mal, ils vous entendent pas et ils s’en branlent bien de vos moqueries, et nous on continue à trinquer. C’est pas parce que vous votez à gauche, que vous manifestez contre le FN et que vous mangez du couscous deux fois par an que vous pouvez vous permettre de prendre tout ça à la légère. C’est pas parce que vous avez conscience que ce que vous dites est révoltant que ça en devient marrant.

Apprenez à entendre et écouter ce qu’on vous dit, apprenez à regarder un peu plus loin que le bout de votre nez et à arrêter de voir cette forme d’humour comme un privilège dont vous ne pouvez pas vous passer.

Je suis coupable aussi, d’avoir laissé faire aussi longtemps, de vous avoir laissé croire que c’était pas grave et que vous pouviez vous permettre tout ça, d’avoir ri à vos blagues de peur de passer pour une relou et de pourrir l’ambiance. Mais c’est terminé, j’arrête, on arrête, on repart sur de nouvelles bases.

On repart de zéro, on oublie ce qui a été dit et fait avant, et à partir de maintenant on arrête les conneries, s’il vous plaît.

Mon identité n’est pas une blague.

[Edit : Puisque cet article est en train de tourner et de passer d'article de blog perso à manifeste public, je tiens quand même à rappeler que ce point de vue est le mien, ce ressenti est le mien, et je ne parle qu'en mon nom. Certain-e-s n'ont rien contre les propos et blagues dont je parle et les vivent parfaitement bien et c'est leur choix - je vous invite donc, par précaution, à dialoguer avec les gens et à les laisser vous dire ce qu'ils en pensent selon leur vision des choses et leur sensibilité, au lieu de décider à leur place.]