sarah hilarity

Je préfère être dans mon lit les yeux dans le noir allongé sur le dos la nuque contre un oreiller moelleux qu’au désert (…), le désert est un endroit extraordinairement inconfortable, et je ne parle même pas du désert de sable, où l’on bouffe de la silice à longueur de journée, à longueur de nuit, on en a dans tous les orifices, les oreilles, les narines et même le nombril, mais du désert de pierres à la syrienne, des cailloux, des rocailles, des montagnes rocheuses, des tas, des cairns, des collines avec, de-ci, de-là, des oasis où l’on ne sait comment affleure une terre rougeoyante, et la badiyé s’y couvre alors de champs, de blé d’hiver ou de dattiers. En Syrie, il faut dire que “désert” était un nom tout à fait usurpé, il y avait du monde jusque dans les régions les plus reculées, des nomades ou des soldats, et il suffisait qu’une femme s’arrête pour uriner derrière une butte au bord de la route pour qu’aussitôt un bédouin pointe son nez et observe d’un air blasé l’arrière-train laiteux de l’Occidentale ahurie, Sarah en l’occurrence, que nous avons vue courir vers la bagnole, débraillée, retenant son pantalon d’une main, comme si elle avait aperçu une goule : Bilger et moi avons d’abord cru qu’un chacal, voire un serpent ou un scorpion s’en était pris à ses fesses mais, remise de sa frayeur, elle nous a expliqué en riant aux éclats qu’un keffieh rouge et blanc était apparu derrière un pierre, et que sous le kefieh se tenait un nomade hâlé, debout, les bras croisés, le visage inexpressif, observant en silence ce qui pour lui aussi devait être une apparition étrange, une femme inconnue à croupetons dans son désert. Un vrai personnage de dessin animé, disait Sarah hilare en se reculottant sur la banquette arrière, quelle trouille j’ai eue, et Bilger d’ajouter avec superbe : “Cette région est habitée depuis le troisième millénaire avant Jésus-Christ, tu viens d’en avoir la preuve”.

Boussole, Mathias Enard (2015)