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Mauriac. Feux intérieurs.

« Le parfum de résine brûlée imprégnait ce jour torride et le soleil était comme sali. » Thérèse Desqueyroux

 

           De lui, il reste l’image d’un écrivain catholique, héritier d’un moralisme qui dénonce, par l’action narrative, l’égoïsme d’une certaine bourgeoisie provinciale et le détournement des valeurs par des êtres ambitieux et hypocrites. Mais aussi : un réalisme parfois cruel auquel se mêle l’évocation poétique d’une nature qui n’est autre que la métaphore de l’intériorité de ses personnages.

           Une œuvre devenue « un classique » en somme, intégrée par des générations de lecteurs, disséminés dans des centaines de manuels scolaires, adoubée par l’Académie française et canonisée par le prix Nobel. Pourtant, quarante ans après sa mort, à l’aube des années 2010, certains ont voulu fendre l’armure de l’écrivain « classique » : à titre d’exemple, l’historien Jean-Luc Barré publia une impressionnante biographie de Mauriac dans laquelle il révéla une caractéristique jusqu’ici étouffée par tous ses exégètes, un feu intérieur que Mauriac s’employa à cacher jusqu’à son dernier souffle : son homosexualité.

           L’image du feu intérieur n’est pas anodine et elle dépasse largement la « révélation » posthume de l’homosexualité de Mauriac. De fait, en s’orientant progressivement vers l’analyse psychologique et spirituelle de personnages déchirés par des passions et des difficultés à communiquer, l’Œuvre de Mauriac ne laissait-elle pas transparaître, de son premier roman L’Enfant chargé de chaines (1913) au dernier qu’il publia de son vivant, Un adolescent d’autrefois (1969), des feux intérieurs dans lesquels le lecteur pouvait entrevoir la figure de son auteur ?

           Pour illustration, Le Fleuve de feu[1], roman paru en 1923, cristallise, sous couvert d’une trame romanesque très classique, cette idée d’intériorité brûlante, de désirs inassouvis :

           Daniel, « parisien débauché » dont l’éducation catholique le pousse à « chercher sur la figure de petites prostituées les linéaments de la virginité perdue », est l’unique client d’un hôtel de campagne qu’il s’apprête à quitter parce que l’ennui lui devient insupportable. Lorsque Gisèle, une jeune fille, fait son apparition et inscrit son nom à la suite du sien sur le registre, Daniel, avide de corps et vite lassé par ses conquêtes, voit en elle un « jeune gibier ». Seulement, Gisèle se refuse à l’homme qui la désire, lui offrant seulement de rares entretiens durant lesquels, par l’entremise de ses mots, elle attise chez lui un feu intérieur. Les pensées de Gisèle sont tournées vers l’arrivée imminente d’une amie, Lucile, et de sa petite fille, Marianne. Lorsque cette dernière fait son entrée dans l’univers de l’hôtel, Gisèle ignore soudainement Daniel et semble s’éteindre sous l’autorité de Lucile, personnage trouble qui, sous l’apparence d’une « directrice de conscience » appartient à ce genre « de femmes pour qui les dispensaires, les syndicats, ne sont rien que des viviers que, des réservoirs de gens à sauver. »  Très vite, Daniel comprend que Marianne est en fait la fille de Gisèle et que cette dernière est une « fille-mère ». Furieux que la jeune fille lui ait fait croire qu’elle était vierge, il ne voit désormais en elle qu’un « objet qui a servi » et tombe dans une forme de monomanie centrée sur la virginité perdue de la jeune femme.

           Il faut relire certains passages de ce court récit à haute voix (notamment le moment où Daniel et Gisèle s’abandonnent enfin l’un à l’autre) pour comprendre  qu’en fait, ces deux personnages sont marqués par le même tourment éthique et religieux qui bloque leurs corps autant que leurs sentiments, quand bien même ils sont emportés l’un et l’autre par ce « fleuve de feu » dont ce roman analyse les ravages et les échecs.

           La sexualité, telle qu’elle est exploitée dans le roman, répond elle aussi d’une esthétique classique mais qui agit non par pudeur littéraire ou simple pudibonderie, mais qui tente de « coller » à l’empêchement des corps qui traversent l’œuvre. Pour Mauriac, le « feu de sang qui nous brûle » et la « marrée furieuse » du mouvement sexuel est un mirage : nous ne faisons que « nous persuader qu’un corps peut être possédé » car le désir de volupté n’est qu’une poursuite vaine.

[1] L’ensemble des citations sont extraites de l’édition Le Livre de poche, 1975.