omoplate

Mère qui tombe

Mère, depuis quelque temps déjà, ne tient plus l’équilibre, et tombe, et se casse quelque chose : les os fragiles de sa charpente, de sa cage thoracique, de son dos. Elle est tombée dans son salon, elle est tombée en faisant son lit, elle est tombée dans le bus. Ses vertèbres se sont tassées, ses disques usés. Et les os de sa cage thoracique ont été fragilisés par les séances de rayon. Il lui manque un poumon. Et aujourd’hui, c’est son omoplate qui a pris. Elle ne peut pas se servir de sa main droite. Elle n’arrête pas de se faire mal et ça lui fout le bourdon, c’est bien normal, même s’il est difficile de se mettre à sa place. Je ne suis pas dans sa tête, je ne sais pas ce qu’elle ressent, les pensées qui lui viennent le soir quand elle s’endort sur son canapé. Depuis qu’elle s’est cassée l’omoplate, elle dort sur le canapé, c’est plus facile pour elle, quand l’envie de pisser lui vient et interrompt son sommeil. Elle doit se sentir bien seule la nuit, quand elle titube jusqu’aux toilettes. Elle ne se plaint pas, sa plainte n’est pas audible, elle est devenue dure à la douleur, elle garde en elle ce qui la fait souffrir, ça ne sort pas. Sa voix légèrement enrouée, elle répond au téléphone, mais des fois, elle n’entend pas la sonnerie du téléphone. Elle n’appelle pas souvent, elle attend qu’on l’appelle. Depuis que ma mère ne tient plus l’équilibre, peut tomber à tout moment, elle encaisse les coups, vit avec ses douleurs. Et le fils au loin appelle sa mère de temps en temps, mais ça ne suffit pas, il lui faut prendre le train pour la soutenir à son tour dans ses tâches quotidiennes, prendre le relais des sœurs qui, chacune leur tour, la veillent, viennent manger avec elle, la distraient de ses douleurs, regardent la télé avec elle, dorment dans son lit, ou par terre. Mère a toute sa tête, et c’est peut-être tout ce qu’elle a dans la tête qui lui pèse, fait qu’elle ne tient plus debout, c’est trop lourd à porter, le corps devient fardeau. Son centre de gravité s’est déplacé, quelque chose dans l’oreille interne s’est déglingué, son champ visuel s’est réduit, les voix familières se sont éloignées, l’aiguillon de son désir s’est émoussé, elle n’a plus vraiment faim, plus vraiment soif, sauf si quelqu’un l’accompagne, s’assoit en face d’elle, la regarde manger toujours aussi vite, parce qu’elle aime manger chaud, et boire son verre de vin. La semaine prochaine, je passerai le week-end avec elle, cohabiterai avec elle, observerai ses gestes, ses mains, ses petits pas, et puis je repartirai avec, cela m’envahira, ou bien je résisterai tant bien que mal à l’engourdissement, au bourdon. À mon tour de me présenter vieux garçon, avec ses manies, ses petits pas. Et c’est ainsi que les forces de vie foutent le camp. Mère me précède dans la voie étroite. Un jour, elle s’en ira, et je serai triste. Elle me rendra visite dans mes rêves, je lui parlerai, lui inventerai un corps de jeune fille, elle retrouvera la vitalité de ses vingt ans, je la regarderai virevolter sur la piste de danse, reconnaîtrai son sourire, ses dents du bonheur, l’intonation de sa voix. Je prendrai sa place.

Les omoplates de Rhoda se rejoignent au milieu de son dos comme des ailes d’un petit papillon. Et tandis qu’elle regarde les chiffres tracés à la craie, son esprit gîte dans ces cercles blancs ; il tombe à travers ces boucles blanches dans le vide, tout seul. Ces chiffres n’ont pas de sens pour elle. Elle n’a pas de solution pour eux. Elle n’est pas comme les autres ; elle est dépourvue de corps. Je ne la crains pas comme je crains les autres.  


Les Vagues - Virginia Woolf