omeyyade

Les plaisirs dans l’Espagne et la Sicile musulmanes

La cour dAbd al-Rahman III (d'après le peintre Dionisio Baixeras Verdaguer).

« Dans tous les milieux, l'homme cherche à jouir de son corps et il le peut. Un jeu très simple en soi, mais à multiples variantes, fait la joie de tous les garçons : celui de la balle ; cette activité de type sportif, qui fatigue et détend le corps tout à la fois, n'est pas seulement pratiquée par les jeunes ou dans le peuple. A Cordoue, l'émir al-Hakam Ier (796-822) en a la passion : quand il veut combler d'attentions un visiteur de marque pour lequel il éprouve de l'amitié, « il lui fait l'insigne honneur de l'inviter à jouer à la pelote avec lui ». Un autre sport, plaisir du cavalier et des spectateurs, est la course de chevaux, épanouissement de Fart de l'équitation. Le tournoi aussi est pratiqué, comme en Occident.

Parfois s'organisent, notamment dans al-Andalus, des combats d'animaux sur lesquels on est peu renseigné : on y entrevoit de curieux affrontements entre taureaux et chiens ; peut-être même la corrida, combat entre la bête et l'homme, s'esquisse-t-elle. Les jeux de science et de hasard, en tout cas, sont très répandus : le plus noble est celui des échecs, où triomphent l'habileté et la réflexion ; « les dames » sont un divertissement plus populaire ; les dés, enfin, laissent le sort s'exprimer à peu près seul, avec de nombreuses variantes. Tous ces passe-temps connaissent une vogue ininterrompue, malgré l'interdiction légale qui frappe les jeux de hasard liés à des mises d'argent et que les hommes contournent toujours : des tripots clandestins ne cessent de fonctionner.

Un plaisir tout différent est la danse, pratiquée par les hommes comme par les femmes ; mais elle n'est pas bien connue car les textes en parlent peu, le puritanisme islamique prohibant la musique qui la conditionne. Les femmes qui s'y livrent sont des esclaves, dansant chacune seule, en mettant en valeur ses formes. Plus qu'une manifestation esthétique collective, la danse est ainsi, pour les spectateurs, un plaisir erotique, assez trouble parfois, les danseuses s'habillant en garçon, à l'occasion. Les saccades, l'emballement « endiablé », la frénésie excitent les sens.

Les concerts non dansés, ou encore le simple jeu d'un instrument isolé, sont non moins appréciés, source d'émotion spirituelle et de ravissement artistique : de grands orchestres ont été organisés à certaines heures, notamment à Cordoue au IXe siècle, un ensemble de musiciennes formées à l'orientale et dirigées par trois concubines de l'émir Abd ar-Rahman II. Violes, tambourins et flûtes accompagnent ainsi l'existence, souvent avec l'accord du pouvoir, malgré les interdits que des « docteurs en Islam » font, par moments, remettre en vigueur.

On aperçoit aussi des danses populaires qui sont à l'origine de traditions andalouses, siciliennes ou même provençales maintenues jusqu'à nos jours : les castagnettes et les claquements de doigts apparaissent peut-être déjà en Espagne. Les danses provençales dites « des épées », « des oranges », « à la mauresque », remonteraient aussi aux « jeux d'ensemble » auxquels se seraient livrés les Maures de La Garde-Freinet et des alentours, les hommes exécutant une sorte de danse en courant sur une seule file, les uns derrière les autres, « chacun gambadant ou battant des entrechats, s'arrêtant de temps en temps pour boire ». Le bain donne au corps une joie toute différente et procure la détente : le hammam des pays d'Islam, continuateur des thermes de l'Antiquité, est un trait essentiel de civilisation. D'ailleurs, l'eau est l'objet d'une sorte de respect qui remonte aux traditions pré-islamiques des nomades allant d'oasis en oasis, et qu'a sacralisé la religion musulmane, en lui faisant place dans ses rites ; des ablutions sont, en effet, nécessaires avant chacune des prières de la journée. De surcroît, l'hygiène est observée : on se nettoie les mains et on se rince la bouche avant et après les repas ; dans les plus humbles maisons se trouvent des bassines où l'on peut se laver les pieds et même se doucher. Chez les riches, on utilise des baignoires que remplissent et vident les esclaves. Mais tout cela est éclipsé par le hammam, car celui-ci procure, outre la propreté, un temps de délassement, de farniente, de bavardages. Tous y vont, citadins et ruraux, femmes et hommes. Le même et bain maure » accueille en effet la clientèle féminine l'après-midi, le matin et toute la nuit étant réservés à la clientèle masculine. On y passe plusieurs heures. Des masseurs y offrent leurs services. Les femmes s'y font épiler, peigner, coiffer, parfumer, oindre d'onguents. Rares semblent les mises en garde contre ces bains. On en relève pourtant une, curieuse, dans Le Calendrier de Cordoue : il faut éviter d'aller au hammam en décembre. Est-ce à cause du froid ? Ou est-ce parce que, dans le même paragraphe, ce traité conseille de « pratiquer le coït » durant ce mois ?

Dans les scènes de société et de civilisation propres aux pays dont nous tentons d'exposer le style d'existence, une forte présence s'impose constamment, en tout cas. celle du sexe. Femmes et jeunes enfants (filles et garçons) vivent en famille dans la plus totale promiscuité. Les historiens l'ont noté : « Dès l'âge le plus tendre, les enfants savent parfaitement ce que sont les relations conjugales et ils n'ont pas besoin de la moindre initiation sexuelle quand ils arrivent à la puberté. » Les mœurs masculines sont très libres ; mais si une femme trompe son mari, elle est exposée aux pires peines, dont la moindre est de devenir son esclave ; l'homme fait ce que bon lui semble.

Dans les rues, la prostitution est développée, mais les péripatéticiennes non musulmanes n'ont comme clients que des hommes du bas peuple qui les accompagnent dans des auberges-bordels, maisons frappées d'un impôt spécial. D'ailleurs, des octobre et jusqu'au printemps « aucune fille coureuse ne met plus le nez dehors », affirme l'évêque Recemundo. Les hommes d'un certain rang trouvent toujours à satisfaire ailleurs ou autrement leurs pulsions sexuelles : les esclaves qu'ils détiennent ou que leur prêtent des amis sont là pour cela ; les beaux garçons aussi. L'écrivain hispano-arabe Ibn Hazm (994-1064) raconte le cas d'un mari qui aimait les hommes et qui était un peu ruiné : cet individu prostitue ses femmes afin d'avoir des revenus supplémentaires pour se payer des garçons. Dans toutes les grandes villes, existent des « efféminés professionnels », qui vendent leurs faveurs. D'autre part, des bordels de belles esclaves, qui ne sortent pas, fonctionnent à plein rendement.

Homosexualité et hétérosexualité se combinent : « Un homme fait facilement l'amour tantôt avec une de ses femmes, tantôt avec un homme. » Lévi-Provençal indique que, dans al-Andalus, la pédérastie est une forme quasi courante et usuelle de la vie sexuelle : souvent les maîtres possèdent leurs jeunes esclaves mâles, eunuques ou non ; bien des poèmes ou des écrits philosophiques de la grande époque cordouane évoquent des cas émouvants ou tragiques : en 925, se trouvait otage à Cordoue un adolescent léonais d'une grande beauté, âgé de près de quatorze ans ; or, écrit l'historien Simonet, « cet adolescent eut le malheur de plaire à l'émir et futur calife Abd ar-Rahman III, ce prince ayant le vice de la sensualité malgré ses hautes qualités ». Maladroitement sollicité par lui, l'adolescent se refusa et Abd ar-Rahman entra dans une si grande fureur qu'il ordonna de l'égorger ; ce qui fut fait le 26 juin ; ce jeune martyr de la virginité a été canonisé par l'Eglise : il est saint Pelage ou Pelayo, qu'honorèrent toujours beaucoup les Mozarabes. Un siècle plus tard, c'est un drame différent qui se produit, encore à Cordoue : un célèbre poète et grammairien, Ahmed ibn Klaïb, meurt de douleur, parce qu'un de ses concitoyens et coreligionnaires, « de bonne famille andalouse » ne répond pas à son amour.

Parfois, les carrières politiques sont traversées ou ébranlées par des passions sensuelles. Certaines sources présentent comme un « bel inverti » le juif Joseph ben Samuel ben Nagralla qui a été, à la suite de son père, l'un des principaux ministres d'un émir de Grenade, au milieu du XIe siècle.

Les problèmes inhérents aux différences de religion compliquent les relations sexuelles : selon la loi des Wisigoths, un mari ne doit pas se livrer sur sa femme à des « plaisirs contre nature » ; l'Islam serait plus tolérant en ce domaine, mais il met le christianisme en accusation sur un plan plus général : des « docteurs en Coran » du Xe siècle tonnent, dans al-Andalus contre certains ermitages chrétiens qu'ils dénoncent comme des lieux de dépravation, « antres de prostitution », en même temps que tavernes. D'après une consultation juridique de cette époque, des chrétiens « de mœurs faciles » osent courtiser des musulmanes, mariées ou jeunes filles : « Ces hommes dangereux et impies doivent être punis par de rudes châtiments corporels et par un emprisonnement quasi perpétuel. » Malgré cela, il arrive à des chrétiens d'enlever des musulmanes et de s'installer avec elles dans une ville où ils sont inconnus et où ils se font passer pour un ménage chrétien.

Le tourbillon des plaisirs sexuels entraîne les hommes, tant les jeunes que les moins jeunes. Un texte chrétien nous dit que la ville de Palerme est, sous la domination des Arabes, « une tour de Babel où pullulent les abjections et les plaies sociales », par contre, les chroniqueurs musulmans sont unanimes à présenter cette ville et la Cordoue de la même époque comme des lieux bénis ce où se trouvent toutes les délices de la terre », notamment dans les banlieues où l'on vit au milieu des jardins : « Les demeures des notables sont aménagées à la campagne comme des images du paradis promis par Mohammed aux fidèles d'Allah. » Le Generalife de Grenade en reste un exemple.

Là, tout est « luxe, calme et volupté ». Le libertinage règne entre amis de bonne compagnie. Ceux-ci aiment d'ailleurs à sortir ensemble hors du centre urbain. Un chrétien a décrit un jour de fête religieuse musulmane à Cordoue, en avril 850 : les jeunes gens, vêtus de beaux habits, les uns à cheval, les autres à pied, parcourent en bandes les rues de la ville, avec des palmes à la main, imitant en cela les coutumes chrétiennes du jour des Rameaux ; puis, vers le soir, ils partent vers les cimetières mahométans, qui sont tous de vrais petits jardins : « C'est sous prétexte de pleurer sur leurs morts ; en réalité, c'est pour y prendre leurs aises et s'y divertir la nuit, entre hommes. »

Bien qu'interdit par l'Islam, le vin accompagne toujours ces ébats ; les soirées à la campagne sont même, en général, de véritables orgies. Les poèmes arabes en témoignent : les poètes de Sicile et d'Espagne ont chanté les vins avec « une ferveur tout anacréonlique ». L'ivresse est fréquente dans la « bonne société », le seul péché étant de prononcer des paroles impies sous l'empire de la boisson, ce que Mozarabes ou juifs compagnons de débauche font trop facilement, dit-on. Le pire est de « maudire celui qui a interdit les boissons enivrantes ». En tout cas, dans les grandes familles urbaines, il n'y a pour ainsi dire jamais de partie de plaisir se terminant autrement que dans l'ivresse. Le vin n'est pas le seul responsable. L'hydromel fermenté semble aussi consommé. Le haschisch même apparaît dès le début du XIVe siècle au plus tard, dans le sultanat de Grenade : il est fumé dans tous les milieux, aussi bien par des gens de la plèbe que par des aristocrates, voire par des princes, tel le sultan nasride Mohammed VI.

Certains souverains essayent de réagir contre le vin : en montant sur le trône de Cordoue en 822, Abd ar-Rahman II ordonne la démolition de la Halle aux Vins, tenue par des chrétiens aux portes de la capitale ; un siècle et demi plus tard, un de ses successeurs, le calife al-Hakam II (961-976), envisage de faire arracher toutes les vignes de ses Etats, mais ses conseillers lui font valoir que les gens s'enivreraient alors avec du moût de figues. Les Almoravides et les Almohades sévissent contre la consommation du vin mais ils ne peuvent la faire disparaître. A travers les siècles, tant dans al-Andalus qu'en Sicile, à l'apogée des Etats musulmans tout comme durant les périodes de tmfas, se profilent des silhouettes de personnages qui boivent et se grisent : quand, en 895, un prince de Cordoue se décide à faire condamner à mort son propre fils qui vient de commettre un crime, aussitôt après l'exécution, il prend soin de faire enterrer son enfant « sous un myrte dans le jardin où ce malheureux aimait à faire ses libations ». Au début du XIe siècle, le calife de Cordoue Hisham II et son hadjib, Abd ar-Rahman Sanchuelo, l'un et l'autre de sang navarrais par leurs mères, sont présentés dans les chroniques comme des libertins et des « ivrognes », passant leurs nuits en compagnie de danseurs et de bouffons, de chanteurs et d'invertis, plus souvent qu'avec les femmes de leurs harems. Au début du XIIe siècle, un poète murcien, Ibn Ouahboun est, nous dit-on, un « débauché et inverti notoire ». Tel autre grand poète andalou, Ibn Khafadja, nous a laissé dans son œuvre de nombreux « tableaux des mœurs » de l'époque. Il chante un jeune échanson noir qui l'assiste dans les parties de plaisir nocturnes, aussi bien que les femmes des cabarets que, selon une tradition bien établie, on ne doit pas quitter avant le lever du jour, car ce serait « perdre une partie de la nuit ». Tout un cortège d'adolescents, à la fois chanteurs et mignons, circule dans ses vers : ils font passer les coupes de main en main au cours des soirées, « toujours prêts à se livrer de bonne grâce aux caprices de tel ou tel convive ». On ne sait plus de qui parle le poète, d'ailleurs, car comme cela est de mode dans la poésie arabe, il emploie souvent le masculin pour parler d'une femme. Faisant la cour aux beaux représentants des deux sexes, il confond volontairement les genres grammaticaux si bien qu'aux dires de bons critiques littéraires universitaires, comme Henri Pérès et Hamdan Hadjadji, on ne peut établir de distinction « entre les vers qui s'adressent à des mignons et ceux qui ont pour objet une femme ». Sans trop chercher de qui il est question, enregistrons donc les vers du poète Ibn Khafadja comme témoignage sur cette vie :

L'éphèbe se leva, pour nous verser à boire.

Il se mit à chanter :

« Sous des rameaux où roucoulait une colombe… »

Dans ses yeux, dans ses mains, sur ses joues, sur ses lèvres,

Savourons la douceur de son vin qui pénètre ! » (Charles-Emmanuel Dufourcq, La vie quotidienne dans l'Europe médiévale sous domination arabe, Hachette, 1981, pp. 114-121)