nuit verte

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Moni, belle aux lacs dormants

Angi nous accueille, au milieu des rizières de ses voisins. La vue est belle au petit matin. 4h30, nuit noire. Deux ojek nous font grimper le mont Kelimutu, l'un deux s'appelle Bernard. Il enseigne la religion aux enfants de Moni. On finit à pied le chemin jusqu'au sommet, juste à temps. Le voilà qui s'éveille. Il s'étire en bon empereur, se cache un peu, se découvre. Il tire en s'élevant le manteau gris de la nuit. Les voici : le vert des montagnes, le bleu du lac, le brun de la terre, et l'ocre de la pierre. L'aurore a mille couleurs.

Lorsque le jour illumine enfin les lacs, nous repartons vers Moni.

Nous traversons des cultures, croisons des hommes et des femmes les bras chargés d'eau et de nourriture. Le plus jeune a 4 ans, la plus veille 84. Les dents brunies par le gingembre rouge, la nuque cassée en deux.

“Mister Mister ! Coffee ?” Alfelinus nous invite. Nous présente sa fille, Erylin. Nous sert de son café local, artisanal. Celui qu'il a récolté aux champs, séché, moulu. Il nous habille d'ikat, de sarong. Rigole en nous déguisant. Ses mains tremblent, il a 50 ans, et son corps est épuisé par sa vie de paysan. Des touristes, il en croise de temps en temps. Il leur demande d'écrire quelques mots sur un bout de papier, d'envoyer les photos. Pour remplir sa boîte à trésors. 2014, 2010, 2008. On remonte avec lui le temps, on revit ses rencontres. On lui demande son adresse, et à notre tour, on lui fait des promesses.

“Mister Mister ! Visit the school !” Le professeur nous ouvre les portes de son école. Une vingtaine d'enfants, entre 7 et 10 ans, chemise blanche, bermuda et jupe jaune. 20 sourires timides. Ils entament une chanson, on danse ensemble au rythme des battements de leur pieds. Et c'est mon coeur qui bat avec celui de l'humanité. On prend des claques aujourd'hui. On voit l'effort, la pauvreté, la beauté, la bonté, la générosité, la curiosité. On partage, des regards, des sourires, des pensées. Le temps s'arrête, parmi ces gens qui n'ont rien et qui donnent tout.

Va, mon âme, promène-toi
Dans la nuit verte des ramures,
Nul n'écoutera mieux ta voix
Que le silence de la nature,

Nul ne pleurera mieux sur toi
Que le murmure du feuillage
Et que les larmes de l'orage
Qui s'égoutte aux branches des bois.


Cécile Sauvage

Tous m’ont menti. J’ai menti à tous de tant de mensonges divers - à tous et à moi-même. J’ai menti le jour - j’ai menti la nuit - j’ai menti vert - j’ai menti bleu. J’ai menti rouge. Et toutes les couleurs se sont mêlées en cet infâme brunâtre. Nuit de mensonge - nuit du ventre - nuit des ongles - nuit des reins - nuit du sang. Nuit. Nuit. J’ai menti - j’ai nui. J’ai nui au ventre. Nuit au coeur - mensonge d’une nuit d’automne - nuit mensongère. Tous ces êtres autour de moi qui applaudissent à mes feintes, à mes roueries, à mon savoir-faire, à ma virtuosité. Et personne au monde pour me dire le prix des demi-mensonges, des demi-vérités! Je n’ai su que plaire, plaire, plaire. Tous ces hommes qui ne voyaient en moi qu’une patère docile où accrocher leurs rêves! Tous ces êtres réduits à l’état d’allumette qu’il faut frotter pour en faire jaillir une flamme - frotter à n’importe quoi: une mode, une idée, une peau de femme - comme je vous hais! Comme je me hais! J’ai nommé plaisir ces ténèbres. Chaque fois que j’ai ouvert mes jambes, j’ai enfanté pour l’ombre. Je les vois maintenant, alignés en moi, ces foetus morts - comme des miches de pain sur l’étagère du boulanger. On n’ouvre pas ses jambes impunément. Chaque tir met dans le mille.


Histoire d’âme - Christiane Singer

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Aurore boréale et pont de Jökulsárlón by CHRISTOPHE SUAREZ

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Aurore fantasque à Mývatn by CHRISTOPHE SUAREZ