nouvelles annee

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16 Septembre 2017. C'aura été le jour de notre fausse rentrée universitaire russe, et qu'Alloulilah nous en garde !

Pour notre dernier jour à Vladivostok, on avait décidé de changer un peu de plan et de quitter le centre pour aller visiter l'université de la région, la FEFU (Far Eastern Federal University - à prononcer “fifou”, pour faire plus collégien 2009, c'est plus sympa). On savait que la rentrée y était pour bientot, aussi cela nous intéressait pas mal de visiter un campus qui se réveille pour une nouvelle annee, d'autant plus de par notre statut de petits filous d'étudiants en année de césure émancipés des galères de rentrée était confortable, pour ne pas dire jouissif. Et puis, au delà de l'idée générale d'aller à la fac, on nous avait envoyé un minimum de rêve, qu'il s'agisse de nos potos du train, des élèves de notre logeuse, ou de cette dernière elle même. On nous avait notamment avancé que c'était the multicultural place to be, avec tant d'étudiants étrangers, venus de Chine, de Corée (des deux !!), du Japon, du Mexique et d'ailleurs encore. Du erasmus à la sauce eurasie du pacifique quoi, de quoi éveiller la curiosité.

Nous nous sommes donc rendu à la FEFU pour faire une petite promenade sur le campus, accompagnés de notre pote du train Dasha, qui est elle même étudiante ici dans ce qui serait l'équivalent d'une L2 relations internationales. Au fil de la journée, on en apprend un peu plus sur les coulisses de ce gros pôle scolaire, et, un peu comme d'habitude, au fond, on constate ce qui cloche.

Tout d'abord, la situation géographique implique beaucoup de paramètres pour l'université. Elle est située sur l'île Rousski, grande île au sud de Vladi, reliée par un pont, mais tout de même à 35 minutes en transport du centre (sans confiture de trafic, bien entendu). En d'autre termes, le campus est clairement isolé, sur une île peu peuplée. Qu'en dire ? Sur le plan des causes et motifs de l'implantation sur l'île, il y à forcément plusieurs hypothèses. La plus évidente et sensée serait celle de l'espace nécessité pour la construction du complexe. Il est vrai, le campus est gigantesque et organisé selon un plan en amphithéâtre : les grands immeubles s'articulent en hauteur, sur la colline, en formant un arc de cercle qui descend vers la mer, formant une baie. Il est également vrai que le district-même de Vladivostok semble cruellement manquer de place : le choix de l'île Rousski semble donc être celui d'une réflexion éclairée d'aménagement du territoire. Certes, on y croit sincèrement, oui oui, pour de vrai. Mais on suppose aussi très aisément que la localisation du campus arrange un bon nombre de personnes hautes placées, du fait de son isolement. Premièrement, il s'agit d'une île, simple à boucler, simple à sécuriser, simple à contenir. Et de fait, fin août dernier, lorsque s'y est tenu le forum économique eurasie, ce fut un jeu d'enfant pour le gouvernement russe de purement et simplement fermer l'île et d'en militariser intégralement l'accès. On imagine de jolis et sympathiques soldats en tutus faisant une graaaaande ronde tout le long du littoral, kalash est chargée sur le coeur (PS : si un malheureux a 20 min de sa vie à perdre et veut me calculer le nombre de soldats que nécessiterait une telle opération, il y aura une coquette récompense à definir). Il se tient par ailleurs régulièrement des événements importants à la FEFU, et des hôtels de luxe sont là pour loger les hauts responsables de la planète, si besoin. Bref, s'il à été simple de boucler l'accès pour un événement economico-diplomatique, on imagine avec aisance qu'il serait simple de répéter l'opération pour tout autre motif. Un mouvement social par exemple ? A rennes, après 1968, on à splitté l'université en 2, en envoyant les dangereux philosophes chez les scientifiques histoire de préserver la wati paix sociale. Eh bah à Vladivostok, on les met tous sur l'île, un coucouchpanier-sait-on-jamais.

Il n'y à cependant pas que cette dimension politique qui intervient dans la situation de la FEFU. L'isolement de celle ci implique (prétexte de la distance) que tout ou presque soit organisé pour que les étudiants n'aient pas à quitter le campus pour vivre. Ainsi peut on trouver sur le site de l'université une poste, un minimarket, quelques cafetarias,une pharmacie, une banque et autre commodités. Le tout relié par un service de bus interne à l'université. Il y à donc de tout, mais juste ce qu'il faut, de telle sorte que chaque représentant de chaque commerce puisse jouir de son petit monopole. C'est d'ailleurs l'avis de Dasha : qu'il y a connivence flagrante entre la direction de l'université et les différents intéressés des enseignes privées qui peuplent les lieux. Ce fut une impression assez écoeurante que de voir dans l'abusement gros hall du bâtiment central un terminal de la Sberbank, banque russe de premier choix, connue pour sa proximité d'avec le régime, de tout temps et tout système politique.

Le campus se dessine donc au fil de la balade comme une sorte de cocon, de mini village fake offrant tout les services de base aux étudiants du pacifique. Cocon-village, village-prison aussi, comme en attestent le grillage enfermant tout le campus sur son arc de cercle ainsi que les trois check points d'entrée, soigneusement gardés par les agents de sécurité aux tenues militaire-toundra. A côté, Vigipirate c'est du Cluedo, et, bien entendu, chaque entrée sur le site et dans chaque bâtiment nécessite enregistrement et laisser passer délivré par la secu. On y est passé, alors même si maintenant on peut se la péter grave de la mort avec notre carte d'invitation, on encaisse encore un petit bout de securitaire, histoire de rester à la mode.

Mais le lieu de la FEFU regorge d'encore bien d'autres endroits et infrastructures. Un énorme jardin-parc relie les bâtiments à la mer, où on peut par exemple observer une sorte de collection botanique des différentes espèces végétales de Russie (j'avoue que j'ai pas pu resister, y'avait une grosse carte, ça m'a fait passer en mode cartosexuel). Pourtant, tout l'ensemble sonnait comme un gros gros gros tas de fake. A peine rentré, j'avais l'impression d'être dans une prestigieuse université américaine, et j'attendais déjà la cérémonie de rentrée, uniforme et ti punch à l'appui. Alors, même si je suis pas une reference, dans la mesure où j'ai une répulsion presque de naissance pour l'esprit corpo, ce lieu puait à des kilomètres toute la fausseté du prestige.

Mais il n'est uniquement ici question que de choix architecturaux et geographiques. L'université présente aussi son fonctionnement administratif, et celui ci également mérite d'être un peu partagé. La FEFU est une université fédérale, elle est donc publique. L'incontournable question des frais de scolarité nous a chatouillé le palais avant même d'y être (on avait posé la question déjà dans le train). Étonnement, l'accès à l'université ne se fait ici pas tant sur des critères financiers et économiques, du moins en apparence. Il s'agit plutôt d'un système méritocratique, parfois poussé à son comble. Dasha paye un somme comparable à la France pour ses semestres, mais ce parce qu'elle est boursière “au mérite”, dans la mesure donc où elle est major de sa promo. Sinon elle aurait banqué.

Lorsque les étudiants arrivent en première année, qu'ils soient russes ou etrangers, ils sont logés directement sur le campus, dans des résidences universitaires prévues à cet effet. Chambre unique, à deux ou à 4, le prix est souvent similaire ; il faut juste payer un supplément pour avoir vue sur la baie (et il est vrai que la vue est vraiment magnifique). Les choses se corsent ensuite, dans la mesure où ce sont les résultats scolaires qui définissent la qualité de vie des étudiants. Si un élève obtient de mauvaises notes à ses partiels, la scolarité de sa fac envoie une notification au pôle logement de l'administration, qui invitera l'étudiant à quitter les lieux l'année suivante. Ce qui veut dire ? Affectation dans les dortoirs de l'Est, à 1h30 ou plus de bus. On devine déjà le cercle vicieux du mauvaises notes=sanction=plus de transport=moins de temps de révision=se lever plus tôt=moins concentré=mauvaises notes. Une façon donc de creuser encore les inégalités. Et puis, on aura pas besoin d'un facetime inter-paradis avec Bourdieu pour avancer que méritocratie sous entend égalité initiale des chances, alors que dans les faits capital culturel et scolaire sont la tangente du capital économique, que ce sont donc les enfants les plus favorisés qui tiendront le coup en classe. Donc, si l'on a pu être un temps soit peu positivement surpris par l'absence de frais d'inscription démesurés, on a bien évidemment déchanté en découvrant (tout en s'en doutant) la réalité de la FEFU. Et cela sans évoquer la persistence, ici aussi, de réflexes type corruption, dans la genre arroser son professeur de cadeaux (les bijoux en or sont une valeur sure, paraît il) pour sauver son semestre, si besoin est.

En voilà donc un tableau qui nous concerne un peu plus comme étudiants. L'éducation passée sous régime marchand, tout en restant sous la chapelle étatique (et quel État, cet État russe !), que c'est alléchant. On en vient sérieusement à penser avec amour aux couloirs degeux de nos lycées et fac, qui eux ne sont pas trop encore concernés, eux restés encore sous régime public. Et puis on se dit que les choses bougent aussi à la maison, que les CA des facs comptent pour certains des acteurs privés (comme là Société Générale ou Total), et on redoute. Peut être que la FEFU sera un modèle inspirant pour le futur campus parisien de la “fusion”, et que notre Manu national fait de temps à autre des rêves sur ce genre d'établissement.

Dans tout ce décor, ça tombe bien, parce que il y a nous les filous qui ne resteront pas, et qui n'auront pas de rentrée. On aura pour autant passé un super moment avec Dasha, qui garde la pêche et à envie de finir son bonhomme de chemin dans cette université, et on espère qu'on pourra la revoir, à la maison ou dans l'édition 2.0 RUSSIA