murailles

La salle du Castel de Blaye
abrite un chef-d’œuvre accompli:
draperies couvrant la muraille
et provenant de Tripoli

Où la princesse Mélisande
les tissa très habilement,
puis les broda de la légende
où chante son lointain amant.

“Jaufré Rudel sur le rivage
paraît pour la première fois,
elle reconnaît le visage
qui pour toujours promit sa foi.

Et le héros de ce voyage,
par son amour si loin conduit,
contemple enfin la douce image
qui le hantait à chaque nuit.

Mais il est mourant de son rêve…
elle le presse sur son sein…
l'embrasse encore… ainsi s'achève
la trame d'un si beau dessein!…

Car ce baiser premier délice
et dernier gage de bonheur
d'un seul trait vida ce calice
de suprême joie et douleur.”

—  Romancero. Henri Heine

« La mer était bleue, d’un bleu-vert assez peu fréquent sur nos côtes et qui m’évoquait celui d’une gravure admirée dans le numéro de Noël d’un riche magazine, illustrant une histoire de boucaniers à l’île de la Tortue. Au large des Méloines nous croisâmes une bande de marsouins, dont les bonds au-dessus de la mer étaient l’image même de la liberté, et comme nous approchions cette forteresse de granit, nous parvinrent les cris des mouettes dont les nuées s’élevaient au-dessus des tours d’angles et des chemins de ronde, et le ronflement terrible de la mer s’engouffrant dans les criques ouvertes comme des brèches dans la muraille démantelée, au point que nous devions hurler pour nous faire entendre. Mollement couché à l’avant , la tête reposant sur une glène de filin, je regardais par dessus la lisse monter et descendre la ligne d’horizon, le long de laquelle des cargos se dirigeaient vers les ports d’Espagne et d’Afrique, éclaboussant le ciel de leur fumée comme une seiche répand son encre dans l’eau claire d’une mare, ou bien le vol rapide, au ras des vagues, de cormorans, le cou tendu. Le soleil chauffait le pont autour de moi et le vent ronflait dans la toilure établie au-dessus de ma tête. La nausée qui m’avait pris pendant les premières heures de navigation s’était dissipée, et l’estomac rempli de la purée d’oignons préparée par Auguste et servie dans des assiettes grossières, je jouissais de la torpeur où me plongeaient le vent et la chaleur du milieu du jour. Les élancements des blessures que je m’étais faites aux mains me procuraient une agréable titillation. Heureux de sentir vivre sous moi le Roi-Arthur, heureux d’avoir quitté la maison trop familière du Moguérou et les lieux connus de mon enfance, pour me trouver en compagnie d’êtres que j’admirais et que j’aimais, je me laissais aller à mille rêveries agréables sur l’avenir. Ainsi s’écoula la plus grande partie de notre première course en mer. Privé de tout souci, sans désirs, confiant dans la robustesse du navire, ayant remis mon sort entre les mains du capitaine, rien ne comptait pour moi hormis la brûlure du soleil sur mon visage et le goût du sel sur mes lèvres. Enfermé dans les murs de toile et d’espars d’une cellule précaire échafaudée par miracle sur l’immensité de la mer, je savourais une incroyable liberté. »

Michel Mohrt, La prison maritime. Gallimard.

“ Les seuls édifices qui tiennent sont intérieurs. Les citadelles de l’esprit restent debout plus longtemps que les murailles de pierre. ”
Hélie Denoix de Saint Marc

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Escapade dans la face nord des Droites

Jour 1 : Repérage

Lorsqu’on met le pied dans le bassin d’Argentière, on ne peut qu’être impressionné par la dimension des faces nord qui nous surplombent. S’enchaînent la Petite Verte (3512m), l’Aiguille Verte (4122m), les Droites (4000m), les Courtes (3856m), le Triolet (3870m) et le Mont Dolent (3823m); offrant aux alpinistes une muraille sombre et glacée de plusieurs kilomètres de long

Mais les longs mois de sécheresse et de chaleur de cet été ont fait des ravages sur ces faces : elles sont toutes empierrées. Seuls subsistent quelques filons de glace noire. Les parties moins raides sont recouvertes de la neige tombée en novembre. En bref, pas les conditions idéales pour une ascension.

Pourtant, depuis le bas, un itinéraire semble sortir son épingle du jeu. Il s’agit du couloir Lagarde direct (TD), en face Nord-Est des Droites. 

Pour en avoir le coeur net, nous remontons un escarpement du glacier jusqu’au pied de la goulotte. Son accès est défendu par une rimaye béante et légèrement surplombante. Nous essayons de la franchir, chacun notre tour, mais la neige n’offre aucun ancrage pour nos piolets. Finalement, après avoir creusé, déblayé, juré, et sué, nous arrivons à surmonter le passage. Une rapide reconnaissance de la première longueur nous laisse penser que l’opération est jouable.

Nous chaussons les skis et redescendons le glacier, négociant un passage en glace vive grâce à rappel sur abalakov et un petit saut. Nous arrivons au refuge d’Argentière à la tombée de la nuit, où nous fraternisons avec 2 catalans et 3 allemands. Le local d’hiver est un vrai frigo et la nuit sera fraîche..

Jour 2 : Le jour sans fin

Il fait nuit noire lorsque à 4h20 nous chaussons les skis pour descendre la moraine jusqu’à prendre pied sur le glacier. Nous mettons les peaux et suivons nos traces de la veille jusqu’à l’attaque de la voie. 

La rimaye est franchie cette fois du premier coup, et nous déroulons les 4 premières longueurs de goulotte agréablement grimpantes. C’était censé être la portion la plus technique de la voie, mais pour nous les difficultés ont commencé après.. 

En effet, une fois que nous avons pris pied dans le couloir Lagarde proprement dit, grande pente entre 50° et 60°, nous avons compris que ça n’allait pas être une mince affaire. La neige totalement inconsistante dissimulée sous une fine croûte ne nous offre aucune prise et nous oblige à un brassage épuisant. Nous mettrons une éternité à avancer, en nous relayant à intervalles réguliers pour faire la trace. 

Progressant toujours en corde tendue, nous attaquons les dernières encablures de mixte avant l’arête, normalement guère compliquées en bonnes conditions. Mais aujourd’hui, nous ne pouvons compter sur aucun ancrage. Ni en glace, ni en neige. C’est comme si nous grimpions une dune de sable s’écroulant sous chacun de nos pas, et sans protections. Heureusement, le terrain n’est pas trop raide.

Après un labourage en règle, nous débouchons enfin sur la belle arête sommitale, à 4000m. Progressant sur le fil, nous arrivons au sommet alors que le soleil se couche, nous offrant un embrasement de couleurs sur le massif du Mont Blanc, en ce solstice d’hiver.

Nous attaquons les rappels dans la nuit qui est déjà d’un noir d’encre. Pour tous les deux c’est notre première fois sur le sommet des Droites. Sans connaître le terrain, nous descendons à l’aveuglette dans le noir

Enfin arrivés dans les pentes de la face SE, je suis, pour une raison qui m’échappe, persuadé que le couloir en dessous de nous est fermé par des barres rocheuses et que nous devons traverser pour rejoindre un autre couloir. Nous entamons donc une diagonale descendante. La trace est éreintante. A chaque pas, nous enfonçons jusqu’à mi-cuisse. N’ayant quasiment pas bu ni mangé depuis 4h du matin, la journée commence à se faire longue… Nous essayons de chausser les skis, mais la mauvaise qualité de la neige ne permet pas une descente sereine dans ce terrain escarpé. Nous continuons à pied.

A la lueur d’une lune chétive, le couloir initial nous apparaît sous un angle différent. Il semble qu’il n’y ait aucune barre rocheuse en réalité. Sur la suggestion de Guillaume nous choisissons de tenter le coup et faisons demi-tour

Bonne pioche : cette pente SE devient débonnaire et nous nous laissons tranquillement glisser sur les skis jusqu’au glacier de Talèfre. Tout ceci aurait été tellement facile de jour ! Mais parcourir ces espaces de nuit a aussi un immense charme : celui de ressentir la sauvagerie et la solitude de ces lieux.

La lune s’est maintenant cachée derrière les nuages et nous devons trouver le refuge du Couvercle afin d’aller y dormir le reste de la nuit. Il fait très sombre et nous ne savons pas bien par où passer. Nous choisissons la sécurité : remonter les pentes glaciaires sous l’Aiguille du Moine jusqu’à retrouver la trace montant à l’Aiguille Verte, en nous fiant à des souvenirs flous… Après une éternité, nous arrivons à ces traces. 

Nous descendons à skis dans la nuit silencieuse jusqu’au refuge du Couvercle. Ou du moins, la petite cabane historique nichée sous un immense bloc, qui sert de refuge d’hiver. Il est 4h30, voilà une bonne journée de 24h de sport ! 

Jour 3 : retour parmi les hommes

Qu’il est dur ce réveil à 8h.. Après 3 petites heures de sommeil, il faut se rééquiper pour affronter la descente sur la Mer de Glace dans le brouillard. Il fait assez doux et il neigeotte. La neige croûtée est inskiable et après quelques virages nous décidons de continuer à pied. Comme le bas du glacier de Talèfre est déneigé, nous devons descendre par la via ferrata des Egralets. Un bel enchaînements de cables et d’échelles au coeur d’une grande falaise mise à nu par le retrait glaciaire. Nous restons attentifs car nous évoluons décordés et certains cables sont enfouis sous la neige. 

Arrivés dans le chaos morainique du glacier de Leschaux, nous remettons les peaux pour traverser jusqu’à la Mer de Glace. Et puis c’est un schuss tout droit jusqu’au Montenvers, évitant quelques cailloux et petites crevasses. Il pleut, en plein décembre, à 2000m. Il est tout déréglé ce climat !

Dans le petit train à crémaillère du Montenvers on se sent lessivés mais avec des images plein la tête, et déjà on rêve à d’autres aventures… 

Cette histoire se termine en bonne et due forme : autour d’une bière et de quelques burgers. Des petits plaisirs insignifiants du quotidien qui obtiennent, après l’aventure montagnarde, une saveur décuplée !