manteau noir

Au crépuscule, elle descend de sa colline et mène son errance dans les quartiers du centre, là où les ruelles enchevêtrées se dépelotent sous ses pas. L’automne, l'hiver, saisons où l'ombre s’éternise dans le brouillard, on dirait qu’elle navigue plutôt qu'elle ne marche.

Sa silhouette est bien connue. Beaucoup l’ont dessinée : rythme de courbes et de creux, les hanches qui entraînent, les épaules qui attendent. une large chevelure créée pour le sommeil et pour les agonies.

Elle porte toujours un manteau noir et c‘est à peu près tout ce qu’elle montre.

Ou, les nuits de chaleur, une robe étroite et courte comme une main qui la tiendrait entièrement et qui la serrerait jusqu’au spasme. Sa nudité, lis-dessous, est alors si forte que le désir ne supporte plus sa douleur.

Des enfants la suivent, titubants. Ils ont rongé leurs mains et s’épouvantent de l'appel, qui les pousse encore.

Celui-là qui croit en l’éternité et qui vient tout juste de communier donnerait son âme pour un regard sur la peau qui se cache, qu’il ne peut même pas se représenter et dont ses rêves portent le tourment.

Et cet autre aux yeux bleus qui cherche une paupière de lèvres plus grande que lui et qui a déjà envie de mourir.

Et combien encore ! Ainsi ce garçon à genoux qui ne peut faire autre chose qu’adorer et qui ruisselle au-dedans.

Lily marche en tête et c’est comme si elle était toujours seule, en avant, au-delà de tous les désirs possibles et hors d’atteinte des supplications.

Elle va du trottoir au porche, de la fontaine au fleuve, du jardin public aux berges de la nuit. Elle court dans les escaliers. Elle entre par une porte et sort par une autre. Sa déambulation n’a ni cesse ni raison.

Elle n’est étrangère ni aux églises ni aux cimetières. Elle aime les lieux où l’on se glisse. Les grands miroirs du monde où elle est seule à se voir.

Derrière elle. Dans son dos, le long de son échine et plus bas, où la croupe se scinde, elle sent le souffle pressé de ses suiveurs - sa cour haletante et qui se croit conquérante et ne cesse de grandir, la ville des hommes à la traque de ses odeurs.

La grande Lily pute et son peuple de liliputiens.

Depuis que le sexe de la femme les a laissé choir sur le carreau, ils n’ont désir que de la retrouver. Tout ce qu’ils font, c’est revenir. Aux trousses de Lily, les éperdus se hâtent. Ils s’amalgament en soupirs, en larmes, en émanations et suintements : énorme tendresse de désespoir monomane. Elle n’aurait qu’un geste à faire, comme tendre les mains par-derrière, pour tirer, d’un coup, tous les diables par leur queue.

Mais qu'en ferait-elle ? Elle n’est pas le joueur de flûte de Hameln, même si le fleuve, ici, est aussi profond que la mer.

Le désir bourdonne mais la reine ne se laisse pas rejoindre.

Alors les rues, la nuit, ont l’air de courir en rond, les ombres d’épaissir l’ombre, les rêves de suffoquer d’impuissance. Les désirs soupirés ont une telle odeur de crasse infantile que Lily, tandis que l’aurore émerge sur cette face d’elle-même que nul n’a encore vue, est soudain prise du besoin tout entier de crier.

Ce cri, elle le retient. Elle ne veut pas qu'il lui échappe.

Elle l'offrira plutôt.
—  Claude Louis-Combet - Lily transbordée

Moment anti-relou absolument magique ce soir.

Je rentre d'une soirée poésie seule, à pieds, en passant par ce qu'Auckland nomme sa “rue des marginaux”, qui est en fait juste LA rue des boites et bars gays, queers, trans, bref toutes les minorités oppressées.
Ça fait que les soirs de weekend, c'est pas rare de faire des arrêts ou détours de trottoir pour cause de photos de groupes de travesti-e-s. J'en passe 2 facilement grâce à un trottoir large, sans les déranger et je vois un 3e plus loin, trottoir plus étroit.
La flemme de faire un détour, je lève mes écouteurs, je ralentis, le gars qui se faisait prendre en photo laisse sa place à 2 femmes, je m'arrête.
“Vous voulez passer ?”
“Non, non, j'ai le temps, vous venez de vous placer, je vais pas mourir pour 5mn d'attente.”
“Oh, t'es adorable, chérie, merci.”
Ça rigole, ça rate une photo, on se balance des blagues, ambiance bon enfant jusqu'à un beuglement de l'un des travestis dans ma direction :
“Nom mais tu te crois où, espèce de trou du cul !?”
Je bloque pendant 2 secondes, je tourne la tête et je vois 5 relous juste derrière moi, les bonnes têtes de pervers, dont un à genoux à essayer de regarder sous mon manteau (long, collants noirs, il a du croire que je portais une jupe. Pas de bol, c'était un short.)
Un des relous : “C'est tellement difficile de trouver une vraie femme ici qu'on en profite quand on en voit une, bonne en plus.”
Et là, mon corps a réagi avant moi. Un pet monumental que j'ai pas du tout calculé.
À part les relous, tout le monde éclate de rire et entre 2 hoquets, le plus petit des travestis balance : “Et maintenant, tu la vois où, ta vraie femme ?”
Moi : “Selon leurs critères, sûrement pas là où je suis.”

Ils sont partis dépités, de mon côté, j'ai eu droit à une bière, 7 câlins et une vague d'amour pour mon corps qu'elle fait trop du bien \o/

Le noir du café que j'ai bu ce matin -
Le noir du manteau que je porte toujours -
Le noir des boulevards croisés dans cette ville immense -
Le noir dans le film d'Hitchcock que j'ai vu mille fois -
Le noir de ces mots sur ce papier un peu abîmé -
Le noir du cafard qui joue avec ma rage -
Le noir de mon coeur blessé par l'amertume -
Le noir de tes cheveux abandonnés sur mes jambes -
Le noir de tes yeux qui me défient constamment -
Le noir de l'amour qui nous a consommés -
Le noir de la nuit qui nous a devorés//
—  Routine, The Cynical Idealist