magamerlina

“J’ai passé des après-midi, des jours entiers à boire du café en face de ce caillou, sans cesser d’élucubrer, d’errer dans toutes sortes de théories, de suppositions, de labyrinthes ésotériques.

Puis peu à peu mon bavardage mental s’est fatigué de lui-même.

Il s’est tari, il s’est perdu comme une rivière dans les sables du désert.

Il était tellement stupide !

Un jour, vers la fin de l’après-midi, il faisait déjà très froid, je venais de ranimer le feu et d’allumer la lampe à pétrole, j’ai posé le caillou sur la table, dans un rond de lumière.

Comme je le regardais encore, sans plus rien espérer de lui, je l’ai vu environné d’un vague halo et j’ai perçu, dans ses dedans, une sorte de battement.

Je me suis dit : "Bon Dieu ! Il est vivant !”

Et tandis qu’un étonnement jubilant montait dans ma poitrine, quelque chose de lui s’est approché de moi, quelque chose de lourd, de timide, d’heureux pourtant.

C’était comme un regard sans visage, sans yeux, rien d’autre qu’une force aimante semblable à la chaleur d’un regard.

Une prière muette m’a envahi le coeur.

Et je n’ai plus rien pensé, Dieu garde ! C’était trop émouvant.

J’ai salué, et j’ai goûté, c’est tout.

 

Pourquoi ne vit-on pas ces choses plus souvent ? Elles sont si simples !

Mais qui se soucie de regarder dans un caillou ?

On pousse devant soi quelques idées distraites qu’on croit indiscutables.

Un caillou ? C’est moins qu’une plante. C’est sans valeur. C’est chaotique.

Et le passant va son chemin, cherchant un ami peut-être, ou le sens de la vie, ou la maison de Dieu.

Tout était là pourtant, sur le bord de la route, dans ce morceau de roc effleuré d’un oeil vague.

Il aurait suffi de se pencher sur lui, et d’oser faire sa connaissance.

Il aurait suffi de renoncer un instant à quelques certitudes, quelques suppositions.

Il aurait suffit d’un peu d’oubli de soi, d’un rien d’amour.

Si vous aimez les choses, elles viennent, elles vous parlent, elles se mettent d’elles-mêmes à votre service.

L’amour que vous donnez à un caillou provoque l’éveil de l’amour endormi dans ce caillou, parce que dans toute chose il y a de l’amour endormi, du désir d’échange, des élans de gratitude qui n’attendent que d’être réveillés.”
- Henri Gougaud, Les Sept Plumes de l’Aigle

photo : http://www.magamerlina.com