litterature française

Lalla, née dans le désert, a vécu une enfance heureuse dans le bidonville d'une grande cité marocaine.

Adolescente, elle doit fuir et se rend à Marseille.

Elle y découvre la misère et la faim, « la vie chez les esclaves ».

Lalla continue à marcher, en respirant avec peine.

La sueur coule toujours sur son front, le long de son dos, mouille ses reins, pique ses aisselles.

Il n'y a personne dans les rues à cette heure-là, seulement quelques chiens au poil hérissé, qui rongent leurs os en grognant.

Les fenêtres au ras du sol sont fermées par des grillages, des barreaux.

Plus haut, les volets sont tirés, les maisons semblent abandonnées.

Il y a un froid de mort qui sort des bouches des soupirails, des caves, des fenêtres noires.

C'est comme une haleine de mort qui souffle le long des rues, qui emplit les recoins pourris au bas des murs.

Où aller ?

Lalla avance lentement de nouveau, elle tourne encore une fois à droite, vers le mur de la vieille maison.

Lalla a toujours un peu peur, quand elle voit ces grandes fenêtres garnies de barreaux, parce qu'elle croit que c'est une prison où les gens sont morts autrefois ; on dit même que la nuit, parfois, on entend les gémissements des prisonniers derrière les barreaux des fenêtres.

Elle descend maintenant le long de la rue des Pistoles, toujours déserte, et par la traverse de la Charité, pour voir, à travers le portail de pierre grise, l'étrange dôme rose qu'elle aime bien.

Certains jours elle s'assoit sur le seuil d'une maison, et elle reste là à regarder très longtemps le dôme qui ressemble à un nuage, et elle oublie tout, jusqu'à ce qu'une femme vienne lui demander ce qu'elle fait là et l'oblige à s'en aller.

Mais aujourd'hui, même le dôme rose lui fait peur, comme s'il y avait une menace derrière ses fenêtres étroites, ou comme si c'était un tombeau.

Sans se retourner, elle s'en va vite, elle redescend vers la mer, le long des rues silencieuses.

Jean-Marie Gustave Le ClézioDésert, 1980.

DISCOURS SUR LE COLONIALISME - Aimé Césaire

Le Discours sur le colonialisme a paru pour la première fois en 1950 aux éditions Réclame, puis en 1955 aux éditions Présence africaine dans une version revue et actualisée par l'auteur.

Une civilisation qui s'avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente.

Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte.Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde.

Le fait est que la civilisation dite « européenne », la civilisation « occidentale », telle que l'ont façonnée deux siècles de régime bourgeois, est incapable de résoudre les deux problèmes majeurs auxquels son existence a donné naissance :

le problème du prolétariat et le problème colonial ;

que, déférée à la barre de la « raison » comme à la barre de la « conscience », cette Europe-là est impuissante à se justifier ;

et que, de plus en plus, elle se réfugie dans une hypocrisie d'autant plus odieuse qu'elle a de moins en moins chance de tromper.

L'Europe est indéfendable . 

Il parait que c'est la constatation que se confient tout bas les stratèges américains. En soi cela n'est pas grave.

Le grave est que « l'Europe » est moralement, spirituellement indéfendable. Et aujourd'hui il se trouve que ce ne sont pas seulement les masses européennes qui incriminent, mais que l'acte d'accusation est proféré sur le plan mondial par des dizaines et des dizaines de millions d'hommes qui, du fond de l'esclavage, s'érigent en juges.

On peut tuer en Indochine, torturer à Madagascar, emprisonner en Afrique Noire, sévir aux Antilles. Les colonisés savent désormais qu'ils ont sur les colonialistes un avantage. Ils savent que leurs « maîtres » provisoires mentent. Donc que leurs maîtres sont faibles. Et puisque aujourd'hui il m'est demandé de parler de la colonisation et de la civilisation, allons droit au mensonge principal à partir duquel prolifèrent tous les autres.

Colonisation et civilisation ?

La malédiction la plus commune en cette matière est d'être la dupe de bonne foi d'une hypocrisie collective, habile à mal poser les problèmes pour mieux légitimer les odieuses solutions qu'on leur apporte. Cela revient à dire que l'essentiel est ici de voir clair, de penser clair, entendre dangereusement, de répondre clair à l'innocente question initiale :

qu'est-ce en son principe que la colonisation ?

De convenir de ce qu'elle n'est point ;

ni évangélisation, ni entreprise philanthropique, ni volonté de reculer les frontières de l'ignorance, de la maladie, de la tyrannie, ni élargissement de Dieu, ni extension du Droit, d'admettre une fois pour toutes, sans volonté de broncher aux conséquences, que le geste décisif est ici de l'aventurier et du pirate, de l'épicier en grand et de l'armateur, du chercheur d'or et du marchand, de l'appétit et de la force, avec, derrière, l'ombre portée, maléfique, d'une forme de civilisation qui, à un moment de son histoire, se constate obligée, de façon interne, d'étendre à l'échelle mondiale la concurrence de ses économies antagonistes. Poursuivant mon analyse, je trouve que l'hypocrisie est de date récente ;

que ni Cortez découvrant Mexico du haut du grand téocalli , ni Pizarre devant Cuzco (encore moins Marco Polo devant Cambaluc ), ne protestent d'être les fourriers d'un ordre supérieur ;

qu'ils tuent ; qu'ils pillent ; qu'ils ont des casques, des lances, des cupidités ;

que les baveurs sont venus plus tard ;

que le grand responsable dans ce domaine est le pédantisme chrétien, pour avoir posé les équations malhonnêtes : Christianisme = civilisation ; paganisme = sauvagerie , d'où ne pouvaient que s'ensuivre d'abominables conséquences colonialistes et racistes, dont les victimes devaient être les Indiens, les Jaunes, les Nègres.  Cela réglé, j'admets que mettre les civilisations différentes en contact les unes avec les autres est bien ;

que marier des mondes différents est excellent ;

qu'une civilisation, quel que soit son génie intime, à se replier sur elle-même, s'étiole ;

que l'échange est ici l'oxygène, et que la grande chance de l'Europe est d'avoir été un carrefour, et que, d'avoir été le lieu géométrique de toutes les idées, le réceptacle de toutes les philosophies, le lieu d'accueil de tous les sentiments en a fait le meilleur redistributeur d'énergie. 

Mais alors, je pose la question suivante :

la colonisation a-t-elle vraiment mis en contact ?

ou, si l'on préfère, de toutes les manières d'établir le contact , était-elle la meilleure ? 

Je réponds non . 

Et je dis que de la colonisation à la civilisation , la distance est infinie ;

que, de toutes les expéditions coloniales accumulées, de tous les statuts coloniaux élaborés, de toutes les circulaires ministérielles expédiées, on ne saurait réussir une seule valeur humaine.

La fonction de l'art n'est pas, comme le croient même certains artistes, d'imposer des idées ou de servir d'exemple. 
Elle est de préparer l'homme à sa mort, de labourer et d'irriguer son âme, et de la rendre capable de se retourner vers le bien.
—  Le Temps scellé : de L'Enfance d'Ivan au Sacrifice (1989) - Andreï Tarkovski
3

[…]
Le débat entre ceux qui affirment que l'univers a été créé par Dieu et ceux qui pensent qu'il est apparu tout seul concerne quelque chose qui dépasse notre entendement et notre expérience.
Autrement réelle est la différence entre ceux qui doutent de l'être tel qu'il a été donné à l'homme (peu importe comment et par qui) et ceux qui y adhèrent sans réserve.

Derrière toutes les croyances européennes, qu'elles soient religieuses ou politiques, il y a le premier chapitre de la Genèse, d'où il découle que le monde a été créé comme il fallait qu'il le fût, que l'être est bon et que c'est donc une bonne chose de procréer.
Appelons cette croyance fondamentale  accord catégorique avec l'être.

Si, récemment encore, dans les livres, le mot merde était remplacé par des pointillés, ce n'était pas pour des raisons morales.
On ne va tout de même pas prétendre que la merde est immorale !
Le désaccord avec la merde est métaphysique.
L'instant de la défécation est la preuve quotidienne du caractère inacceptable de la Création.
Deux choses l'une: ou bien la merde est acceptable (alors ne vous enfermez pas à clé dans les waters !), ou bien la manière dont on nous a créés est inadmissible.

Il s'ensuit que l'accord catégorique avec l'être a pour idéal esthétique un monde où la merde est niée et où chacun se comporte comme si elle n'existait pas.
Cet idéal esthétique s'appelle le kitsch.
C'est un mot allemand qui est apparu au milieu du XIXe siècle sentimental et qui s'est ensuite répandu dans toutes les langues.
Mais l'utilisation fréquente qui en est faite a gommé sa valeur métaphysique originelle, à savoir :
le kitsch, par essence, est la négation absolue de la merde ;
au sens littéral comme au sens figuré :
le kitsch exclut de son champ de vision tout ce que l'existence humaine a d'essentiellement inacceptable.“

[…]

Extrait du livre de Milan Kundera: "L'insoutenable légèreté de l'être”, éd. Folio, sixième partie/ chapitre 5, pages 356 et 357.

Tout s’oublie, même les grands amours. C’est ce qu’il y a de triste et d’exaltant à la fois dans la vie. C’est pour ça qu’il est bon quand même d’avoir eu un grand amour, une passion malheureuse dans sa vie. Ça fait au moins un alibi pour les désespoirs sans raison dont nous sommes accablés.
—  Albert Camus

L'amour


«L'amour qui m'émerveille c'est l'amour cynique ou l'amour triste - je vois dans l'un et dans l'autre ce désespoir subtil qui refuse les bêtises, les servitudes, les hontes d'une satisfaction arrêtée.

Je crois que l'avenir de l'amour n'appartient ni aux fats ni aux benêts, mais aux salops et aux fous.»

Jean d'Ormesson

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“Tout conte de fées est un miroir magique qui reflète certains aspects de notre univers intérieur et des démarches qu'exige notre passage de l'immaturité à la maturité. Pour ceux qui se plongent dans ce que le conte de fées a à communiquer, il devient un lac paisible qui semble d'abord refléter notre image ; mais derrière cette image, nous découvrons bientôt le tumulte intérieur de notre esprit, sa profondeur et la manière de nous mettre en paix avec lui et le monde extérieur, ce qui nous récompense de nos efforts.”

- Psychanalyse des Contes de Fées - Bruno Bettelheim