les plus belles rues de paris

A l’université, j’avais deux girlfriends. L’une était secrète. C’était elle que j’aimais. Un jour, je l’ai invitée à déjeuner et je lui ai demandé si elle m’aimait. Elle a répondu… (chuchotant) “Non”… Oh ! c’était dur… Ensuite j’ai pensé à elle pendant vingt ans. Elle revenait sans cesse dans mes rêves. Même pendant mes mariages. Combien de fois ai-je été marié ?… Quatre, c’est ça… Eh bien, durant mes quatre mariages, je continuais à rêver d’elle. Mais, vous savez, elle m’aimait. Quelques années après, elle me l’a dit. Elle ne s’en était juste pas rendu compte à ce moment-là. Un jour, il y a quelque temps, j’ai décidé de l’appeler. Et vous savez quoi ? A la seconde où j’ai entendu sa voix (il claque des doigts), à la seconde même, tout était fini. La liberté. (silence) Les choses que vous imaginez sont beaucoup plus belles que la réalité, vous savez cela, n’est-ce pas ?
—  Extrait d’un entretien promotionnel avec David Lynch, réalisé le 29 août 2011 au Silencio, rue Montmartre, Paris II

il y a ceux.

ceux qui vivent et ceux qui attendent.

elle faisait partie de la deuxième catégorie. elle attendait. quoi ? on ne savait pas exactement. quand on lui demandait, elle répondait “le déluge” en riant nerveusement. le déluge, il lui avait déjà ravagé la tête depuis longtemps.

c'était bien elle, tiens. elle attendait toujours, quel que soit la situation : le métro, que le feu passe au vert, que son plat chauffe, que sa manucure sèche, qu'on la laisse tranquille, qu'on la voit un peu, qu'on lui sourit dans la rue. elle attendait à minuit, à midi, à 16h10 de l'après-midi, à 37h60 de l'après- minuit.

elle attendait que ça passe, elle attendait que ça casse et qu'on en finisse enfin d'elle. elle attendait dans sa voiture, quand elle allumait la radio, sa chanson favorite, un peu électro. mais on ne la diffusait plus.

elle était d'un autre siècle, d'un autre temps.

elle ne s'appelait pas daniela, lorenza ou quelqu'autre nom atypique qui la démarquerait un peu des autres. non, elle s'appelait léa, sarah, louise. elle ne s'en plaignait pas.

elle aimait bien rire en attendant, parler au gens, mais jamais pour bien longtemps. elle aimait bien les soirs devant sa télévision, “plus belle la vie” au programme suivi des “feux de l'amour”. c'était niais, fleur bleu, débile à souhait mais c'était beau à ses yeux.

elle attendait ça aussi, le beau, le grand beau dans le ciel et peut-être même à côté d'elle.

elle attendait l'amour, sans grand feu, un peu doucereux. la haine indifférente, l'indifférence marquée, la solitude partagée, la compagnie solitaire.

mais pourquoi faire ?

elle marchait dans les rues de Paris, des fois. ça la prenait. elle mettait une de ses robes larges qui lui arrivaient aux genoux, ses bottes intemporels. et son sac sur le dos, elle claquait la porte de chez elle. quand ça lui arrivait, elle marchait pendant plusieurs jours, elle rencontrait des inconnus qu'elle connaissait, et des connaissances oubliées.

elle attendait le miracle, qu'on vienne à elle en courant et en criant son nom. “ comme tu m'as manqué, mais où t'étais passé ?”

elle attendait un rêve trop grand.

CE rêve trop grand :

elle attendait qu'on la secoue, qu'on lui ouvre les yeux sur ce qu'était vraiment de vivre. elle ne voulait plus qu'exister, elle, ça lui était monté à la tête. elle trouvait ça triste, mais elle n'y pouvait rien.

elle attendait qu'on la fasse tournoyer dans le noir, dans les allées, sur les dalles en pierres et sur le gazon d'une prairie, même artificiel lui convenait. elle attendait sur le pas des portes, sur les trottoirs vides à 5h du matin, et même des fois, dans les bars miteux, calamiteux.

calamité.


c'était une calamité à elle toute seule. c'était de ceux.

ceux qui ne vivaient pas. ceux qui attendaient .