les grandes maisons

L'amour est mort
Jacques Brel
L'amour est mort

Ils n'ont plus rien à se maudire
Ils se perforent en silence
La haine est devenue leur science
Les cris sont devenus leurs rires
L'amour est mort, l'amour est vide
Il a rejoint les goélands


La grande maison est livide
Les portes claquent à tout moment
Ils ont oublié qu'il y a peu
Strasbourg traversé en riant
Leur avait semblé bien moins grand
Qu'une grande place de banlieue
Ils ont oublié les sourires
Qu'ils déposaient tout autour d'eux
Quand je te parlais d'amoureux
C'est ceux-là que j'aimais décrire


Vers midi s'ouvrent les soirées
Qu'ébrèchent quelques sonneries
C'est toujours la même bergerie
Mais les brebis sont enragées
Il rêve à d'anciennes maîtresses
Elle s'invente son prochain amant
Ils ne voient plus dans leurs enfants
Que les défauts que l'autre y laisse


Ils ont oublié le beau temps
Où le petit jour souriait
Quand il lui récitait Hamlet
Nu comme un ver et en allemand
Ils ont oublié qu'ils vivaient
A deux, ils brûlaient mille vies
Quand je disais belle folie
C'est de ces deux que je parlais


Le piano n'est plus qu'un meuble
La cuisine pleure quelques sandwichs
Et eux ressemblent à deux derviches
Qui toupient dans le même immeuble


Elle a oublié qu'elle chantait
Il a oublié qu'elle chantait
Ils assassinent leurs nuitées
En lisant des livres fermés
Ils ont oublié qu'autrefois
Ils naviguaient de fête en fête
Quitte à s'inventer à tue-tête
Des fêtes qui n'existaient pas
Ils ont oublié les vertus
De la famine et de la bise
Quand ils dormaient dans deux valises
Et, mais nous, ma belle
Comment vas-tu?
Comment vas-tu?

On détapisse le couloir de la grande maison et voir le blanc apparaître sous la vieille tapisserie me fait un bien fou et me vide agréablement l'esprit.

Save The Last Dance For Me.

Le froid vivifiant de Décembre. L'enchaînement terne de ces jours gris tirant sur le blanc qui comporte pour moi un enchantement indescriptible. Tout semble métallique, la vie s'est lentement retirée. Ce n'est pas les fêtes, dont j'ai horreur, que j'espère. Je ne sais même pas si j'espère quelque chose. Je me promène sur les quais. Un vent espiègle caresse son visage comme je ne saurai jamais le faire, d'une tendresse dure. Je le jalouse en secret. Mais je tiens sa petite main dans la mienne. Elle la serre un peu plus fort. Trouver chaleur et réconfort. Éphémère placebo.

Je sais de quoi elle rêve emmitouflée dans son petit manteau. Mais je suis bien incapable de le lui procurer. La grande maison à la campagne, le chien qui dort paisiblement au coin du feu, lire la journée et trinquer une fois la nuit tombée, les ballades en forêt, si possible à cheval, voguer à grande vitesse dans un cabriolet sur les petites routes bordées d'une mer verte impassible, fendre la brume opaque, calme et sereine au petit matin, nos sentiments sur la banquette arrière, nos espoirs dans la boîte à gants, et aller parfois voir la mer. Rien d'extravaguant, ce qui est encore plus envoûtant, ce qui la rend si différente. Sa simplicité m'émerveille. Elle ne ressemble en rien à celles que j'ai connues avant, petites bourgeoises sophistiqués et superficielles attirées par mon côté bad boy. Et même si elle ne ressemble en rien à ce que j'ai toujours cru vouloir, elle me donne envie d'y croire.

Son parfum emprisonne mes pensées dans un délicieux cocon. Je ne saurai comment le décrire précisément. Elle qui a toujours les mots qu'il faut pour me réconforter alors que j'hésite, que je trébuche maladroitement à chaque virgule. Elle s'évertue encore à m’offrir des livres que je n'arrive pas à lire. J'aimerai tant lui écrire une chanson, une ode intemporelle, une symphonie onirique. Mettre en volutes son charme assassin, y emprisonner définitivement sa beauté pénétrante, la noblesse de son âme à la pureté angélique. Elle possède une grâce intimidante que seuls les écrivains, que seuls les poètes savent capturer.

C’est un soir comme un autre. Il fait déjà nuit. Le miroir me renvoie une pauvre image de ma personne. Je fais pitié. Abjecte personnage. Pâle copie de ce que je fus un jour. Je vide mon verre de whisky. Le Velvet joue dans le salon. Mes pseudos amis ont l’air de s’amuser. Des éclats de voix, des rires francs et puissants, des bribes de conversations me parviennent. Je me tape un rail sur la cuvette des chiottes et déverrouille la porte de la salle de bain. Encore la même soirée entouré de ces gens atrocement sans talent. Heureusement, elle est là. Toujours. Je ne sais pas ce qu'elle me trouve. J'évite de me poser la question trop souvent. J'ai cette propension à psychoter délétèrement pour un rien. Je devrais sans doute prendre mes médicaments. Je n'en ai pas franchement envie. Elle sait apaiser le bouillonnement frénétique de mes pensées nauséabondes. Sa simple compagnie dilue mes maux. Et puis elle me divertie, petite ingénue m'entretenant de littérature, de musique comme de ce qui la révolte dans notre société. J'aime lorsqu'elle s'emporte sur les sujets lui tenant à cœur, que son visage s'empourpre, que sa voix s'élève tandis que ses mains fendent l'air en faisant de grands gestes comme si elles étaient possédées.

Je la regarde depuis le canapé où je m'enfonce inexorablement, tant métaphoriquement que physiquement. Elle est plus douce et sucrée qu'une nuit estivale à la chaleur naissante. Je voudrai la serrer dans mes bras et lui susurrer des mensonges acidulés au creux de l'oreille. Passablement déchirée, elle danse avec Aiden. Du moment qu'elle me réserve sa dernière danse et qu'elle couche son corps brûlant contre le mien lorsque le sommeil l'emportera.  

L'autre fois au musée, je n'ai pas osé lui avouer que pour moi, elle était la plus belle oeuvre de la collection.

Clochards Célestes.