le portable

Triste société

Aujourd’hui, on ne s’engage plus. C’est inutile. Comme ils disent : « 1 de perdu, 10 de retrouvés. » Et ça n’a jamais été plus vrai ! Aujourd’hui, c’est aussi facile de se commander un être humain sur Tinder , Facebook que d’la bouffe au resto chinois.
Notre intimité est devenue une série d’émoticône. On considère qu’un petit texto veut tout dire, plus de jeu, plus de séduction. Le romantisme est mort. On devrait peut-être le réinventer. Lâcher notre portable une demi-seconde, histoire de pouvoir se regarder dans les yeux. Ah non, notification.
On a trop de choix, on passe trop de temps à évaluer les options. On est prêt à ignorer un filet mignon de peur de rater le caviar. On croit que c’est bien d’avoir le choix. En réalité, on ne sait même plus ce que ça fait d’être satisfait. L’amour est devenu un produit de consommation qu’on utilise et qu’on jette, toujours à la recherche de quelque chose de mieux.
On voudrait tout faire, tout voir, tout vivre. On peut voyager en quelques clics, faire le tour de la terre en quelques images. On peut regarder et envier la vie des autres. Voir où l’on n’ira pas, et regarder vivre ces gens que l’on ne connaitra jamais. Et puis on déprime, et on s’en veut de déprimer.
Malgré tout on rentre dans la danse. Alors, on sort nos plus beaux sourires pour la photo de profil Facebook et nos plus beaux délires de vacances sur Snapchat. On se tagg sur les images de soirée, on veut montrer qu’on est beau, qu’on est libre et puis surtout qu’on est HEUREUX, alors qu’en vérité on se sent enchainé à notre routine tout au fond notre lit ou caler dans cette chaise d’ordinateur!
On a peur du temps qui passe, et on fait tout pour le retenir. En vrai, on se rend bien compte qu’il nous file entre les doigts. Et ça fait mal. On sort nos portables pour enregistrer ce concert qu’on oublie d’écouter en live. On repasse avec nostalgie des musiques car l’on voudrait revivre ces fragments de nos souvenirs.
L’amour devient affection qui devient amitié. On ne s’attache même plus, on créer des relations à durée limitée, des « sex-friends ». Alors qu’en vrai, on n’est même plus des amis. Puis on se sépare, bien entendu. Car notre couple n’est pas assez bien, et notre vie pas assez parfaite. On se dit qu’il y a probablement mieux ailleurs.
Et on recommence. Match. Un message « Salut ». Sourire. Conversation banale. « Tu fais quoi dans la vie ». Café. Cinéma. Intimité. Et c’est reparti pour un tour.
Sauf qu’à un moment on en a marre. Marre de faire semblant. Marre de faire croire que tout va bien pour des gens qu’on ne connait même pas et qu’on n’a jamais vraiment appréciés. Alors on accepte de souffrir et même de pleurer. Finalement ces larmes ne font pas si mal et nous ne sommes pas si faibles.
Alors on décide de réapprendre à aimer et à être aimer. On aime les petits défauts qui rendent les autres sincères. On se redécouvre. On accepte la critique car elle est bienveillante. L’autre n’est plus un concurrent mais devient notre allié. On se serre les coudes, et on dessert les poings. On décide tous ensemble d’arrêter de faire semblant.
Nous vivons dans une génération ou nous devons toujours porter nos masques, nous devons tous bien jouer notre rôle comme le font les acteurs de théâtre.
Si nous voulons nous en sortir dans ce champs de bataille qu'est l'amour, soyons nous même n'ayons pas peur de nos sentiments, ressentis ou même du regard d'autrui, apprenons a aimer véritablement pour ne pas regretter un jour de ne pas avoir “essayé”…
Avoir peur n'est pas une mauvaise choses mais s'empêcher de vivre a cause d'un égo qui nous répète sans cesse “attention” ne servira seulement a obtenir peine, solitude et perte de confiance en soi…
Les héros font de leur égo un serviteur de leurs âmes, les faibles font de leur égo un refuge, une fuite, un paravent de la vie, un champ d'interdit.

Voici un petit cadeau pour l'une de mes cocottes préfère @undermemory
J'adore le AU NAJ créé par @blogthegreatrouge
J'ai voulu créer ou plutôt imaginer comment memory Sans resemblera Dans ce AU
Petite remarque le symbole N°1 se trouve sur le jacket et sur son téléphone portable
Le symbole N°2 se trouve sur le skeat board et derrière de son Pull
Voilà j'espère que vous aimeriez ^^

Avant de naître y a le silence le vrai
avant de naître y a le noir mais total
avant de naître y a une dalle mais astrale
avant de naître y a les gaz de mère
avant de naître y a la musique des gens
avant de naître y a le goût du chocolat
avant de naître y a la voix du père
avant de naître y a un moment de panique
avant de naître y a pas peur de mourir
les bébés regardent le monde ou bien ils tètent
les bébés ont les yeux ouverts aveugles peut-être
les bébés chient dorment rechient redorment rerechient reredorment puis
les bébés ne voient que dalle peut-être toi
les bébés sont adorables regarde il te ressemble tellement
les bébés pèsent sûrement plus lourds que l’enclume
les bébés c’est la vie celle qui bave
les bébés te réveillent cinq six fois la nuit
les bébés te niquent tes beaux seins en tétant
les enfants crient font chier au centre de loisirs
les enfants se bousculent au supermarché et puis merde
les enfants non accompagnés sont interdits dans ce magasin
les enfants martyrs y en a tellement et alors
les enfants rois seront vite découronnés et bien fait
les enfants savent pas la chance qu’ils ont
les enfants marchent pas ça traîne bordel de merde
les enfants mangent pas ça grignote putain de merde
les enfants une bonne gifle ça a jamais nui
les préados existent maintenant ils ont pris leurs marques
les préados moi ça existait pas à l’époque
les préados c’est pénible comme les mômes quoi
les préados c’est pas encore vraiment chiant comme
les préados qui sont devenus des vrais ados mais
les préados démarrent faut avoir de la patience alors
les préados commencent à se faire des tatouages puis
les préados commencent à se faire des piercings puis
les préados sortent leur tête trouée de l’enfance
les ados les vrais répondent plus vite que ça
les ados vous emmerdent et plus grave que ça
les ados baisent s’embrassent tombent amoureux comme ça
les ados tombent enceintes amoureusement aussi facilement que ça
les ados larguent leurs copines enceintes fastoche comme ça
les ados vous narguent des vieux cons comme ça
les ados boivent vident les bières vodkas comme ça
les ados se droguent rien à foutre de ça
les ados SMS en disant quoi toi moi ça
les jeunes adultes sont écoutez-moi bien exigeants quoi
les jeunes adultes choisissent longuement très longuement leurs vêtements
les jeunes adultes sélectionnent longuement plus longuement leurs chaussures
les jeunes adultes hésitent beaucoup en choisissant un sandwich
les jeunes adultes se téléphonent pour décrire leurs sandwichs

les jeunes adultes se téléphonent pour décrire leurs chaussures
les jeunes adultes se téléphonent se décrivent en téléphonant
les jeunes adultes se moquent des gens qui téléphonent
les jeunes adultes dépriment se font mal se suicident
les adultes disent plus rien mais crient des fois
les adultes manient mal leurs portables les jeunes rigolent
les adultes tu vois c’est le père Noël
les adultes disent ta gueule connard mais avance bordel
les adultes non consentants sont priés de s’abstenir
les adultes chialent devant Les feux de l’amour
les adultes boivent du vin crient finis ton eau
les adultes sont lâches misérables arrogants dépendants pitoyables courageux
les adultes de nos jours partent en couille quoi
les vieux trichent pas mal en rattrapant leur jeunesse
les vieux sont jamais là quand on leur téléphone
les vieux disent qu’on ne leur téléphone jamais
les vieux touchent une retraite que moi je finance
les vieux râlent parce qu’on sait plus bosser
les vieux il faut les tuer dès la naissance
les vieux jouent des coudes en prenant le métro
les vieux disent que tout existe maintenant mais tout
les vieux dépriment glissent dans le silence des adieux
les morts nourrissent la terre la mer le ciel
les morts font plus chier que par leur absence
les morts sont là au cimetière au nom seulement
les morts sont ni présents ni absents sous terre
les morts sont aussi présents qu’absents sur terre
les morts c’est bientôt toi moi lui elle
les morts sont aussi chiants qu’un enfant roi
les morts sont aussi dissipés qu’un parent alcoolique
les morts c’est le silence précisément le vrai

—  Ian Monk
Ils nous appellent la génération SMS. Ils nous disent comme quoi c'était mieux avant que les portables existe. Qu'on reste trop devant nos écrans. Faut-il leur rappeler que c'est pas nous qui avons inventé toute cette technologie?
Rouky et des satanées broutilles

Perché sur le talus, ses petites oreilles baissées, à l’affût, il me regarde passer, relève le museau pour humer l’air, puis traverse sur le passage piéton comme s’il en était un ordinaire.

Des mois qu’il est là, fidèle au poste, chaque fois que je sors du hameau. Le jour, aucune trace de ses moustaches. Dès la tombée de la nuit, il attend sur le talus. Pour quelle mystérieuse raison il croit bon de traverser sur le passage piéton ; pourquoi toujours après la voiture, il pourrait s’y risquer avant ; pourquoi dans ce sens et pas dans l’autre, autant de questions qui m’occupent et dont je n’aurai jamais les réponses puisque malgré mes tentatives d’entamer le dialogue avec lui, sa plus notable réaction fut de me fixer intensément, d’uriner sur un pissenlit et de repartir la tête dressée, plus fier que jamais.

Ce renard s’appelle Rouky.

La première fois que j’ai vu Rouky, je téléphonais au volant, faute grave s’il en est, et j’ai failli l’écraser. C’était en septembre 2016, j’ai écrabouillé mes freins et laissé une longue trace noire sur le bitume tout en balançant le portable aléatoirement sur les sièges arrière et une bordée d’injures adressées à l’animal et au Dieu auquel je ne crois pas. Le frisson qui me parcourait l’échine, l’adrénaline qui me traversait les veines, la frayeur qui m’avait secouée : j’étais une pitoyable loque accrochée fermement à son volant au cas où la voiture déciderait de reprendre la route toute seule. Devant moi, Rouky le renard, plissant les yeux dans l’aveuglement des phares, m’avait regardée longuement, puis il s’était assis sur la route lentement, paisiblement, un Dalaï Lama des forêts, imperturbable de zénitude, ce salaud, alors que j’essuyais mes dix litres de sueur et que je vérifiais si, dans la panique, je n’avais pas déféqué sur mon siège.

Un long échange de regards, je descendis ma vitre : « Tu comptes rester là longtemps ? » lui avais-je demandé – aucune réponse hormis un sautillement de l’oreille gauche. « Je peux t’appeler Rouky ? » ; pas plus de répartie. J’avais allumé une cigarette, il avait humé l’air, décrété qu’il m’avait suffisamment fait attendre et avait daigné bouger son séant jusqu’au bord de la route.

Depuis cette première rencontre, je savais désormais qu’il était là – et je pensais d’ailleurs, sans le confier à personne, de crainte d’être moquée, que tel avait été son but premier : me faire savoir qu’il était là

Là, c’est la route du CAO (Centre d’Accueil et d’Orientation) qui, comme son nom l’indique et ne l’indique pas, accueille mais n’oriente pas du tout les migrant.e.s en provenance de Calais et plus récemment de Grande-Synthe. 

Quand je descends de ma voiture, le petit J. est déjà posté devant moi, les deux poings sur les hanches, le regard sévère : « Il est où, mon bisou ?! » me demande-t-il en tentant de reproduire les sourcils froncés que je lui adresse généralement avec cette même phrase ; ses deux millimètres de sourcils produisent un microscopique V devant lequel je tente de prétendre être terrifiée, avant de lui donner bien vite ledit bisou pour éviter toutes représailles de type attaque de câlins.

Deux heures plus tard, je monte au volant du bus pour conduire des réfugiés voir un match de handball. Le rituel du départ est toujours le même, il y a une liste de prénoms inscrit sur la feuille, il en manque trois, je klaxonne, il y en a cinq en trop, je recompte, il en manque deux, on recompte, plus personne ne comprend rien, on raye des prénoms, on en rajoute d’autres, un enfant est monté derrière le volant, je le fais descendre, il remonte pendant qu’on recompte, il klaxonne, il y a trois personnes qui viennent en plus, je déchire la feuille, on abandonne l’idée de compter et on part avec une demi-heure de retard.

Quelques mètres seulement et ils entament une conversation animée ponctuée de rires, ils se racontent des blagues, ils rient, ils rient, ils rient – je ralentis en passant devant le repère de Rouky, que j'aperçois, perché sur son talus, nous échangeons un regard complice – tout le trajet se fait avec leurs rires, Ja. est à deux doigts de s’étouffer tant il pleure de rire, je ne comprends qu’une phrase sur cent mais je suis heureuse de les voir, pour une fois, autant s’amuser.

Devant le palais des sports, je gare le bus, ils descendent et foncent vers l’entrée. Je croise un journaliste qui m’arrête et me pose des questions sur la manifestation à venir, je ne reste que cinq minutes mais lorsque je tourne la tête, il n’y a plus personne, ils sont déjà tous à l’intérieur. 

Je monte dans les gradins et cherche les réfugiés du regard. Sans les trouver. Après un bon moment, j’aperçois une main qui se lève, A. me fait signe. Il est assis, tout seul. Je m’assois à ses côtés, il me sourit. Je regarde tout autour. « Ça va ? » Il acquiesce et me propose des chips. Je le fixe, dubitative. Je finis par apercevoir Ja. dix rangs plus bas sur la droite, tout seul aussi. Je le rejoins et m’assois à côté de lui. Il me sourit et me tend une pomme. Je refuse, « Ça va ? » Oui, oui, il va « super bien » me dit-il, « on va gagner ! ». Je cligne des yeux trente-cinq fois en silence. Tour d’horizon des gradins, je repère M. tout en haut, même cérémonial, non merci je ne veux pas de jus d’orange, oui il va bien, « tranquille ! ». Après avoir refusé une bière, un morceau de Savane et une autre pomme, je craque au septième, Ak., isolé lui aussi à l’autre bout des gradins. « Mais enfin, pourquoi vous êtes tous assis tout seuls comme ça ? Vous rigoliez comme pas possible y a dix minutes et maintenant vous êtes tous éparpillés, vous vous êtes engueulés ? » Il baisse les yeux, il hésite un peu et finit par murmurer, en anglais : « On sait que c’est compliqué pour vous en ce moment, il y a vos élections pour un nouveau président. Il y a une dame raciste qui peut gagner. » Ak. cherche la suite de sa phrase en tortillant le bout de ses doigts ; pas un seul n’est intact, ils sont marqués de cicatrices, plus ou moins profondes, de récits plus ou moins douloureux à raconter. « Ça n’est pas bon pour vous, poursuit-il enfin. Cette femme, qui peut devenir présidente, elle dit que nous, les réfugiés, on vous envahit. Ça n’est pas bon pour vous, en ce moment, si on nous voit tous ensemble au même endroit. Les gens vont penser qu’on vous envahit vraiment. » 

Un bloc de granit me tombe dans les tripes. Je voudrais trouver quelque chose à dire, d’intelligent, une réaction à avoir, une phrase magnifique dont ma descendance serait fière sur mille ans, mais je n’arrive qu’à fixer mes godasses, pétrie de honte et de colère, en essayant de retenir mes larmes parce que ce n’est pas à moi de pleurer ici. Ak. me prend la main et dit : « On est de quelle couleur ? » en montrant les joueurs de handball sur le terrain. Je relève la tête : « Rouge ».

               *                                              *

« Alors, quoi de neuf aujourd’hui, monsieur Torres ?

— Il fait pas chaud. »

Monsieur Torres a rallumé le chauffage, il a longtemps attendu, il n’allait tout de même pas rallumer le chauffage en avril, mais merde à la fin, il l’a rallumé parce qu’il faisait trop froid. Tandis que je mets de l’ordre dans ses papiers, monsieur Torres rajoute qu’il faisait moins froid l’année dernière à la même époque, ce dont je doute, « c’est le réchauffement climatique, me dit-il, ça fait crever les baleines alors ça viendra même à bout des gras du bide comme moi ! » 

Sur le mur, derrière monsieur Torres et son gros ventre, une photo de lui, jeune, avec sa moustache et son chapeau. Au-dessus, comme un arbre généalogique bancal, un cadre avec une petite photo de son père à gauche, sous laquelle il est écrit Papa, et un autre cadre, à droite, sans photo, portant la simple inscription Mama

Monsieur Torres est né à Pampelune, en 1934. « Je viens de Navarre, vous savez “de France et de Navarre”, eh bien moi je viens de Navarre ! » dit-il comme un refrain. Il était le premier enfant de ses parents, qui sans doute l’aimaient plus que tout. Sans doute. Le premier et le dernier, car ses parents furent assassinés par les phalangistes en 1936. 

Parfois, monsieur Torres leur en veut. « Quand on aime son gosse, on l’élève, on sauve sa peau, on se fait pas tuer pour des broutilles ! » Il serre son poing et plisse ses lèvres de rage ; je grimace sur le mot broutilles. S’ensuit toute une tirade sur la vie atroce qu’il a dû mener, ses souffrances d’enfant, terribles, la solitude qu’il a traînée toute son existence malgré les amis, les collègues, malgré le mariage, malgré les enfants et petits-enfants. Il conclut invariablement ce déversement par une phrase étrange, à l’attention de ses parents : « Qu’ils crèvent ! » Comme si, en les tuant lui-même de ses vœux, de sa propre volonté, leur mort était moins dure ; comme si, pour leur souhaiter de mourir maintenant, il pouvait les faire revivre auparavant, ne serait-ce qu’un instant furtif et imaginaire.

Quelquefois, monsieur Torres s’interroge. « Est-ce que j’ai été un bon père, vous croyez ? » me demande-t-il alors que je lui explique son avis d’impôt foncier. « C’est que, comme j’ai pas eu de modèle, je sais pas », ajoute-t-il devant ma mine décomposée. Je pose mon stylo, ma calculatrice et j’attends la suite. Est-ce qu’il aurait été heureux avec ses parents ? Est-ce qu’ils l’aimaient ? Est-ce qu’il aurait pu faire quelque chose pour empêcher leur mort ? – point sur lequel j’interviens pour rappeler que malgré toute la bonne volonté du monde, à deux ans, il lui aurait été impossible de faire quoi que ce soit pour sauver ses parents ; « Mais peut-être que c’est moi qui ai crié, qui ai pleuré, que c’est moi qui les ai fait repérer, moi qui les ai fait tuer ! » me hurle-t-il alors, avant de détourner le regard pour que je ne voie pas ses yeux mouillés de larmes.

Au bord de la route, près de la maison de monsieur Torres, il y a un élevage de chevaux. Parfois je m’arrête leur caresser le chanfrein en partant de chez lui, pour me vider l’esprit, pour laisser toute cette détresse et cette colère se détacher de moi ; souvent je me demande quelle version est pire, la rage ou la souffrance aveugle. Aucune réponse n'apparaît et aucun cheval pour me venir en aide.

Aujourd’hui, monsieur Torres n’est ni en colère, ni triste, il a simplement froid. Son chauffage, s’il ne voulait pas le rallumer, c’est surtout que le gaz, depuis quelques années, a beaucoup augmenté et qu’il va avoir une grosse facture à payer. Or sa retraite est bien maigre et ne lui permet pas de faire tourner les radiateurs à plein régime. « Heureusement, tout ça va changer ! » me dit-il. J’émets un vague « Ah ? » tout en tentant de déchiffrer l’écriture d’un agent du conseil général sur un mot qui m’est destiné. « Oui, avec madame Le Pen qui va être élue ! » 

Je relève la tête comme un coucou sort de son horloge. 

Monsieur Torres me fixe, dans l’attente d’une validation, comme toujours. Interloquée, je peine à ouvrir la bouche. « Monsieur Torres… vous… votre… vos… Monsieur Torres, vos parents ont été tués par des fascistes, monsieur Torres. » Il me regarde avec de grands yeux ronds. « Et alors ? me répond-il. Je vois pas le rapport, je vous parle du prix du gaz, moi. »

               *                                              *

« Breton !! Mettez “breton” !! » Il éclate d’un rire gras.

Je souris et je coche la case « française » en face de la question « Nationalité ? » 

Tandis que je continue à remplir sa demande de visa pour l’Inde, Pierre débat avec son compagnon de savoir pourquoi il n’y a pas la case breton dans les nationalités. « Mon père n’aurait jamais répondu “français” à cette question, il aurait fait une case en plus ! » D’ailleurs, maintenant qu’il y pense, sa mère était d’origine basque, il faudrait une autre case en plus. « Avec toutes ces bombes dans ta généalogie, il te manque plus que les corses ! » dit son compagnon et les deux se contorsionnent de rire. 

« Alors, votre numéro de passeport, s’il vous plaît ? » Pierre se redresse, réalisant qu’il s’est peut-être un peu trop laissé aller. Il me tend son passeport. J’inscris le numéro dans la case mais il ne rentre pas, j’essaie trois fois, cinq fois, dix fois, avec et sans lunettes, c’est bien un J ça, oui oui, qu’est-ce que c’est que ce bordel, je fulmine, j’en ai marre de ce formulaire, je clique partout, la page disparaît, il faut tout recommencer, je reste stoïque tandis qu’en moi un monstre se déchaîne, imaginant passer l’intégralité de la pièce au lance-flammes. « On va y arriver, il suffit d’un peu de patience », dis-je en souriant.

Le numéro de passeport ne rentre toujours pas dans la case, qui clignote en rouge lorsque je tente de passer à la question suivante. Je soupire tout à coup de ma propre stupidité : le numéro de passeport est en fait demandé dix lignes plus bas, il s’agit ici du numéro de citoyen. « Qu’est-ce que c’est que ça ? » me demande Pierre. « Pas la moindre idée. » Je trouve dans la notice la façon de répondre que, dans notre pays, cela n’est pas en vigueur. Je poursuis le remplissage du formulaire.

Il se passe un bon quart d’heure dans un parfait silence avant que le compagnon de Pierre ne dise : « Pour le moment. » Je passe les yeux par-dessus mon écran pour le regarder. « Pour le moment, c’est pas en vigueur. Qui sait ce qui pourrait arriver si elle passait. » Pierre jette sa main sur lui en riant, gêné : « Tais-toi enfin, n’embête pas la dame avec la politique ! »

Quelques secondes s’égrainent ; ils restent tous les deux dans cette position, Pierre, un sourire crispé, la main sur le visage de son compagnon ; ce dernier, sérieux, ses yeux rivés dans les miens. Sur son avant-bras, il y a un vieux tatouage Peace and Love qui tremble légèrement, suivant les oscillations de sa main. « Il n’y a rien de bon dans ce qui pourrait arriver si elle passait », je réponds. Les traits de leur visage se détendent soudain, ils esquissent un sourire léger et soupirent, un soulagement passager, de la respiration d’un plateau en montagne avant de reprendre une ascension aussi difficile que la précédente. Je repose mon regard sur l’écran : « Alors… nom et nationalité de votre père ? » Pierre rigole : « Y a toujours pas “breton” ? »

               *                                              *

Personne ne chante. 

Le camion de la CGT en tête passe ses chansons habituelles, mais loin derrière, dans notre cortège, personne ne chante. Il y a du monde pourtant, des énergies, des motivations ; la colère, d’ordinaire, nous fait scander des mots d’ordre, pousser des refrains, improviser des accroches qui finissent en éclats de rire. Personne n’a envie de rire aujourd’hui.

On regarde loin devant le groupe des camarades venus de la montagne, ils sont en pleine forme, prêt.e.s pour l’insurrection, des chansons plein la gorge, des banderoles et des panneaux colorés. Un teint vif, la peau fraîche. L’air pur sûrement. Ou le fait qu’ils attendent systématiquement qu’il se passe quelque chose pour montrer le bout de leur nez, consommateurs de révolution qu’il faut leur servir sur un plateau, prémâchée ; où étaient-ils durant la lutte pour les grévistes ? durant la lutte pour les migrant.e.s ? Je regarde les cernes des camarades qui m’entourent, cuit.e.s par des mois, des années de terrain, prêt.e.s pourtant à renquiller, mais certainement pas prêt.e.s à célébrer en chanson que les cinq années à venir vont les priver de vie, de loisirs, d’argent. Je mastique mon aigreur quand j’entends un chant clair et frais juste derrière moi : « VOTEZ MACRON ! » Je me retourne : une dame, inconnue, tient l’une de nos banderoles et scande à pleins poumons de voter Macron. Je cours vers elle.

Je dégaine un sourire et entame des tractations. Ça va pas être possible ce genre de slogans là, Ah bon et pourquoi ?! vous votez FN ??, Bien sûr que non mais on ne donne pas de consigne de vote nous, Mais c’est pas possible ça qu’est-ce que je tiens comme banderole c’est pas contre le FN ??, Si mais on ne donne pas de consigne de vote je comprends que vous votiez Macron mais je comprends aussi que l’on ne souhaite pas voter du tout donc si vous souhaitez scander « Votez Macron » vous allez ailleurs s’il vous plaît, Ah vous voulez me priver de ma liberté d’expression elle est belle la France c’est vous les fascistes !!!, Est-ce que vous pourriez vous calmer la manif est immense vous avez une place infinie pour scander votre mot d’ordre mais ne le faites pas dans notre cortège qui ne souhaite pas ces injonctions c’est tout, C’est vous qui faites gagner le FN !!! VOTEZ MACRON VOTEZ MACRON, D’accord super est-ce que vous pourriez aller crier plus loin s’il vous plaît ?, Non je ne bougerai pas VOTEZ MACRON VOTEZ MACRON FACHOS et tu as quel âge toi tu es une gamine tu as fait quoi dans ta vie pour lutter contre le FN moi je connais la vie tu vas pas me l’apprendre VOTEZ MACRON VOTEZ MACRON !!!

J’allume une cigarette. Une autre dame, amie de la première, la rejoint et la tire sur le côté. Elle lui parle longuement, je repars.

Plus tard, madame VotezMacron vient me voir dans la manif. Se présente en souriant. « Je suis psychologue », me dit-elle. Je ne réponds pas. Elle m’explique pourquoi il faut voter Macron durant quinze minutes, dit qu’elle sera là, ensuite, pour lutter contre lui, dans la rue. Puis elle disparaît. 

Je sais que je ne la reverrai jamais.

               *                                              *

Il était arrivé confiant, sûr de lui, en terrain conquis. Partout où il allait, il pouvait exprimer sa pensée, personne ne le contredisait. Au bar de la commune, il pouvait le dire haut et clair : « Moi, je vais voter FN ! » Des mois qu’il le disait, et des mois que le patron riait en lui donnant une tape dans le dos : « C’est bien mon gars ! » Hormis le jour du marché, ils n’étaient que sept clients réguliers dans ce troquet et tous les sept votaient FN. Des arabes, il y en avait trop, c’était une évidence. Dans leur commune de 700 habitants, il n’y en avait pas, mais ils regardaient tous la télévision et ils étaient unanimes : des arabes, il y en avait trop. Sur le reste, il ne savait pas. Didier, qui s’y connaissait mieux qu’eux car il avait fait des études, il était journaliste, leur avait expliqué que le Front National était le parti des ouvriers. Lui qui avait trimé depuis ses 17 ans à l’usine, il ne voyait pas pour qui d’autre il aurait pu voter.

À l’usine, il n’en parlait pas tellement, excepté avec ses collègues Pascal et Jean-Mi, qui partageaient son avis. À la pause, s’il y avait une blague à faire, ils n’étaient pas les derniers pour la déconne. Il aimait leur compagnie car ils étaient les rares collègues à ne pas aller chasser le week-end et lui avait horreur de la chasse. 

À la maison, aucun souci, son épouse épousait ses opinions. 

La télévision semblait du même avis que lui. Il ne lisait pas le journal et n’allait pas sur Internet, hormis sur le Boncoin pour des annonces de pièces de moto d’occasion.

Bar, boulot, dodo, tout son monde le soutenait. Aussi il n’avait aucune raison de se méfier lorsqu’il rendit visite à sa mère, se décapsula une bière, s’assit dans une pose décontractée et déclara sur un ton nonchalant : « Eh ben moi, j’ai voté Le Pen, je suis bien content qu’elle soit au second tour ! »

La matriarche, qui approchait les quatre-vingts ans, arrêta net le balancement de son rocking-chair. Elle fit répéter son fils, incertaine que son ouïe ne l’ait pas trompée. 

À la seconde écoute, elle se leva lentement, laissant le temps à ses genoux arthrosés de se déplier. Dans un parfait silence, elle trottina jusqu’à sa chambre, ce qui prit un bon moment, permettant à son fils de boire la moitié de sa bière. Elle revint enfin, avec un cierge énorme, d’un mètre de long, orné d’un dessin de la Sainte-Vierge. Le fils regarda la procession qui traversait la cuisine d’un œil étonné. Sa mère se planta devant lui avec son colosse de cierge, elle posa une main ridée sur la table, reprit son souffle, « Oh, ça va, la mère ? » lui demanda-t-il ; elle ne répondit pas, elle se redressa, souleva le cierge gigantesque, et BIM, en colla un grand coup sur le crâne de son fils.

« WOH ! Mais ça va pas, non !? » beugla ce dernier en bondissant de sa chaise et en se frottant le crâne avec vigueur.

Sa mère posa la moitié de cierge qui lui restait dans les mains sur la table. Elle s’adressa à lui en patois : « Tu viens dans ma maison, me regarder dans les yeux et me dire que tu as voté pour cette saloperie ? Ton père, ton grand-père, ton oncle, ils te voient là où ils sont, ils ont HONTE ! J’ai honte ! Allez ouste ! Dehors ! Tu n’es plus un gamin qui ne sait pas ce qu’il fait ! Tu rentreras dans ma maison quand tu auras retrouvé un honneur ! »

Plus tard dans la journée, elle s’approcha du téléphone fixe à énormes touches que son fils lui avait acheté exprès pour qu’elle n’ait pas de difficultés à voir les chiffres. Elle ouvrit son petit répertoire, dans lequel elle consignait les coordonnées depuis 1964. Elle composa le numéro sur le clavier.

Mon portable sonna.

« Allô ?

— Allô, c’est moi. Tu vas aller à la messe dimanche ?

— Oh putain, fous-moi la paix avec ta messe, maman !

PARLE COMME IL FAUT ! »

               *                                              *

Sur le carrelage, des petites fourmis se suivent dans une parfaite colonne, chacune portant une miette de pain – ou de brioche, qui sait. Je pose mon doigt sur leur trajet, le cortège s’interrompt brutalement, semble communiquer pour choisir une stratégie : attaquer l’ennemi, faire demi-tour, franchir le doigt, garder ou non la nourriture ; elles choisissent de contourner l’obstacle. Je retire mon doigt mais les fourmis continuent d’emprunter leur déviation comme s’il était toujours là. 

La nappe se soulève brusquement : « Vous êtes toujours là-dessous ? me demande Marie-Thérèse. Tenez, j’ai trouvé un marteau. » J’abandonne mon étude des insectes – sont-ce des insectes ? – de toute façon, l’autre fou de Werber doit bien avoir résolu la question de savoir pourquoi ces bestioles continuent à contourner l’obstacle même s’il n’est plus là – est-ce qu’on fait la même chose ? – et je prends le marteau pour fixer avec des cavaliers le tuyau à oxygène de Marie-Thérèse. Elle marmonne quelque chose que je ne comprends pas. « J’entends rien, madame G. ! Attendez que je sorte ! » Elle continue de parler, tant et si bien que j’extirpe la tête de sous la table pour voir si c’est urgent. « Qu’est-ce que vous dites ? » Je devine son sourire ridé, serein sur son fauteuil roulant. « Je disais : vous votez pour qui, dimanche ? »

Je lâche un énorme soupir et je repasse sous la table sans répondre.

Devant le placard à outils, où chaque ustensile a sa forme dessinée, je cherche celle qui correspond au marteau, en vain. Depuis l’autre pièce, j’entends Marie-Thérèse parler toute seule. « Il va où votre marteau, madame G. ? » J'allonge le cou pour capter la réponse et j’entends distinctement : « Pour Macron ou pas ? » Je lâche oh merde aux outils du placard et pose le marteau sur les tournevis cruciformes, tant pis.

Dans son fauteuil, Marie-Thérèse tient un petit carnet usé. Je m’assieds en face d’elle, à la table, prête à lui répondre puisqu’il le faudra bien, j’attends que la question revienne mais les yeux bleus se contentent de me regarder avec malice, en silence. Je soupire de nouveau, s’il en est ainsi je vais répondre sans qu’elle repose la question, à la guerre comme à la guerre, j’ouvre la bouche mais Marie-Thérèse fait un geste de la main et catapulte d’un jet le vieux carnet qu’elle tenait sur la table, qui glisse sur la toile cirée jusqu’à moi. Coup d’œil au carnet, coup d’œil à la mamie, qui me fait un signe de tête signifiant « allez-y », un allez-y que je prends pour allez-y ouvrez le carnet et lisez-le, il y a des signes de tête plus prolixes que d’autres.

C’est un carnet de guerre. De Résistance. Celui de son grand frère, maquisard. Je connais son histoire, je reconnais son nom, je tourne les pages avec précaution. « Ah vous saviez pas que je l’avais, hein ! » Elle me fait un clin d’œil fier. 

Le carnet fait une trentaine de pages, l’écriture est fine, serrée, de plus en plus serrée en avançant vers la fin où la place manquait pour tout dire. Je tourne les pages, lis quelques lignes, tourne encore, je ne sais pas ce que je suis censée faire. Je regarde Marie-Thérèse. « J’aime bien la page dix-neuf », me dit-elle. Je vais à la page dix-neuf.

« … espagnols, communistes, anarchistes, hommes du général de Londres, brigands, briscards et croix de feu ! Comment serait-ce possible ! Satanés instants qu’il nous est donné de vivre. Chaque jour éclate une nouvelle querelle, tantôt pour des broutilles : qui va se charger des vivres ? qui ira relever les missives et qui pour les pièges à oiseaux ? qui pour la tournée des fermes, tâche ingrate ? qui fera le feu, nous en sommes rendus là ! Nous nous déchirons surtout pour décider du pire : quel est le bien, quel est le mal, faisons-nous le bien ou le mal ? En tuant s’occupant des miliciens R. et T., Eclair a-t-il fait bien ? Avait-il le choix ? Ils nous auraient tués ! disent certains, d’autres rétorquent qu’en tuant nous devenons comme eux. Je reste en retrait et ne dis rien, car je pense pour ma part que personne n’a tort au fond et qu’ils ont tous raison. Notre ennemi nous divise et c’est là sa toute puissance ; son grand pouvoir est de nous moudre tandis que nous cherchons à l’identifier ; son stratagème est de nous perdre en nous-mêmes. Nous nous perdrons, je le sais, je suis déjà perdu, mes nuits ne sont que cauchemars, je pressens qu’elles le resteront ma vie entière, si je vis. Je me bats pour que d’autres vivent sans cauchemars, pour qu’ils n’aient jamais à se demander s’ils faisaient le bien ou le mal, pour nous il est déjà trop tard. »

Marie-Thérèse me sourit toujours. « Ma fille aînée, elle m’a dit qu’elle n’irait pas voter. Je lui ai dit Fais comme tu veux, ma fille ! Tu as raison. Ensuite ma fille cadette m’a dit qu’elle irait voter Macron, pour faire barrage. Je lui ai dit Fais comme tu veux, ma fille ! Tu as raison. … C’est drôlement bien installé le tuyau pour l’oxygène, vous savez bien bricoler, hein ! » Elle m’adresse un pouce en l’air et reprend : « Et vous, vous allez faire quoi, dimanche ? »

Je replie le carnet, que je redonne à Marie-Thérèse. « Des cauchemars, comme chaque nuit. »

               *                                              *

En remontant dans le bus, ils ont recommencé à rire. Seule déception de la soirée : notre équipe de handball n’a pas gagné, malgré un suspense insoutenable dans les dix dernières minutes qui m’aurait presque convaincue d’aimer le sport.

Lorsque je passe sur le passage piéton, je tourne la tête vers le talus pour saluer Rouky, mais il n’est pas là. Je ralentis, je regarde plus attentivement : rien. J’arrête le bus. Les mecs me demandent ce qui se passe, je les rassure, je cherche quelque chose, Mais tu cherches quoi ? Tout le monde regarde le talus que je fixe désespérément, et sur lequel il n’y a, désespérément, que de l’herbe, inutile.

Je descends du bus, grimpe sur le talus dans l’obscurité, j’appelle : Rouky ! Rouky ! qui n’est définitivement pas là et j’ai une boule d’angoisse dans le ventre, totalement déraisonnable, je regarde partout, je me vautre sur l’herbe mouillée, A. et Ja. sortent du bus en courant et parlent dans trois langues à la fois pour poser mille questions soucieuses ; je demande pardon, je reprends le volant, je me confonds en excuses, je ne voulais inquiéter personne, je suis vraiment désolée, je suis fatiguée en ce moment, et euh eh bien, voilà : je cherchais Rouky le renard. 

Silence de mort dans le véhicule. Une voix au fond, timidement, répète : « Rouky ?? » Le ridicule de la situation me saute à la gueule et j’éclate de rire, suivie par tous, qui n’arrêtent pas de répéter « Rouky ?? » et j’ai mal aux joues et aux côtes de rire autant, ça faisait des mois que ça ne m’était pas arrivé, j’ai perdu Rouky mais j’ai gagné dix minutes de bonheur.

Une heure et demie du matin, tout le monde est parti se coucher, le bus est garé, j’ai dit au revoir, bu un thé, je reprends ma voiture et la route pour rentrer chez moi. En sortant du chemin, je crois voir une ombre dans un champ, je ralentis mais rien de précis, je tourne sur la route et j’accélère. 

Moins de 200 mètres plus loin, une silhouette énorme déboule sur la route brusquement ; j’écrase les freins, donne un coup de volant, fais un tête à queue au milieu de la route, rétablis la bagnole comme je peux évitant de justesse d’atterrir dans le fossé ; je hurle les pires injures que la terre ait portées. Je sors de la voiture : elle n’a rien. Moi non plus. Je cherche du regard la bestiole maudite que j’ai esquivée et là, sur la route : un blaireau. Un gros blaireau qui se dandine et fait des zigzags devant les phares de ma voiture. « Tu te fous de ma gueule, mec ?! » est la phrase que je lui adresse vertement, sans doute pas la plus réfléchie ni diplomate, mais sur le coup c’est tout ce qui me vient. 

Aucune réaction ni réponse du blaireau, qui continue à gigoter son gros popotin d’un côté à l’autre de la route pour s’éloigner.

Que fout ce blaireau ici, première fois que je le vois, loin de sa puante tanière au milieu des bois. J’attends que mon cœur reprenne une allure normale, je remonte au volant et redémarre. Obligée de suivre le blaireau qui lui-même suit son ombre produite par mes phares, à cette allure-là je serai chez moi dans trois ans. Je m’arrête et coupe mes phares. J’attends une minute ou deux. J’allume une cigarette. Un cri effroyable retentit subitement dans la nuit. Je rallume les phares. 

Dans la lumière, Rouky, qui me regarde en plissant les yeux. Et qui tient dans sa bouche l’énorme blaireau, qu’il vient d’achever d’une morsure à la gorge.

Satanés instants.

#39

Elle porte du rouge à lèvres, elle dit qu'elle n'a jamais été très douée en maquillage.
Elle a des collants noirs, une jupe rouge, des talons qui font “clac clac” dans la rue. Elle dit bonjour aux gars qui entretiennent le parc, et elle regarde de travers les gosses pleurant et criant, qui mériteraient des “calottes” comme elle dit, c’est comme ça.
Toujours très chic, avec un goût pour la décoration et la mode, pas forcément du goût de tout le monde. Elle aime les gens qui réussissent, les gens qui bossent.
Elle déteste tous ces portables qu'ont les jeunes, et encore plus les fumeurs. “Tout ça c'est de la drogue de toute façon”. Ces jeunes accro aux réseaux sociaux, on se fait harceler dessus, c'est tellement mauvais, et puis les politiciens mettent le bazar avec ça… C'est de la manipulation“.
Elle méprise les sites de rencontre et internet et regrette l'époque où les jeunes allaient au bal pour rencontrer d'autres jeunes.
Il y'a cette obsession du vent aussi. Dès qu'elle porte le regard sur l'extérieur elle dit “ohlala regarde moi ça, même la glycine, regarde comment elle bouge ! Ce vent… Ce vent…” En 5 jours elle me l'a dit une bonne vingtaine de fois. Je ne trouve pas qu'il y'ait tant de vent que ça, mais bon… D'après elle c'est à cause de la tempête de 1999, il y'a beaucoup plus de vent depuis ça. C'était pas comme ça avant il parait.
A vrai dire, je n'avais que 4 ans, je ne peux pas te dire si il y'avait plus de vent ou moins que maintenant. Mais je l’écoute, et j’acquiesce.
C'est ma grand mère. Je l'aime quand même.

l’ordinateur - computer
l’ordinateur portable/PC/le laptop/l’ordi - laptop
le portable - phone
un dossier - a file
une clé USB - a USB stick
des données - data
copier-coller - cut and paste
le logiciel - software
traitement de texte - word processor
le disque dur - hard drive
une connexion internet - internet connection
la toile/le web - the internet
une adresse électronique/une adresse mail - an email address
un mail/un courrier électronique/un courriel - an email
les pièces jointes - attachments
lecteur-graveur DVD - DVD burner
un amplificateur (un ampli) - amplifier (amp)
les enceintes/les haut-parleurs - speakers
un casque - headphones
un kit mains libres - hands free (phone)
un SMS - a text
un coup de fil - a phone call
le fixe - desk phone
le réseau - the (phone) network

Verbes

brancher/débrancher - to connect/disconnect (a computer, USB etc.)
s’allumer/s’éteindre - to switch on/off
sauvegarder - to save (a file)
imprimer - to print
télécharger - to download
décrocher le téléphone - to answer the telephone
raccrocher - to hang up

edited thanks to @fritalianblr

Hello darkness my old friend.

Et ton ex-toi est revenue, elle a toqué à la porte sans prévenir, t’étais habillée comme un samedi de trop, un vieux jogging et un sweat-shirt trop grand. T’avais les cernes aux yeux malgré le nombre d’heure de sommeil horrifiant : 16heures. 16heures de rêves agités, 16 heures de léthargie, 16 heures d’apocalypse. Tu pues la nuit, t’as les cheveux tout décoiffés. La cafetière est sur le feu, la première cigarette de la journée est à moitié consumée. Le linge jonche ton sol blanc et froid. Les livres sont éparpillés un peu de partout, le sac de cours manque de te faire un croche-pied, les nouvelles de la journée s’accumulent devant ton portable rallumé. Un appel manqué de ton cousin, il voulait te demander ce que tu voulais pour Noël. Mais toi t’aimes pas Noël, t’aimes vraiment pas Noël. Terrible rituel annuel qui te donne des envies meurtrières. Pis, y’a la nouvelle du jour : Castro est mort. T’en as un peu rien à foutre, ta conscience politique a mis les voiles aujourd’hui. Tu te sens lasse, dégueulasse, à la ramasse. Le vide rempli ton cœur. T’as la nausée, encore fatiguée. T’as mis Brian Crain, normalement il arrive à t’apaiser le cœur avec son piano, c’est peine-perdue. Tu te sens comme submergée par une immense vague, t’as le vague-à-l ‘âme. Tu broies du noir comme Maman disait quand elle te voyait dans ton lit, incapable de bouger, incapable de te lever, incapable de manger. T’as l’impression que c’est revenu ce sentiment de déconvenue. T’oses pas lui dire, ça va pas lui faire plaisir. T’oses même pas en parler à Rémi, t’as pas envie de l’emmerder avec ta sensibilité à fleur de peau, et pis qu’est-ce qui pourrait bien faire lui. Tu restes dans ton foutu mutisme, t’as même pas l’envie d’aller de te doucher, non, aujourd’hui sera une journée qui n’existera pas dans ta vie, elle sera perdue, elle se résumera à tes 17 mètres carré. T’arrives à peine à te l’admettre, mais t’as trébuché, encore une fois, sur le chemin de la vie. T’as trébuché, à deux doigts de t’effondrer. Ta névrose est revenue, le mal de tête aussi, pourtant t’es pas malade. Unique refuge qu’il te reste : la littérature. Aujourd’hui t’as lu deux bouquins d’auteurs d’un temps révolu. T’as vidé la moitié de ton tabac, tu l’as pourtant acheté hier. T’oses regarder ton portable, les messages s’accumulent, vaste foutaise. T’as plus la force de leur répondre, encore une non-réponse pour ces foutus cons qui s’entêtent à rester dans ta vie. Et l’appli snap qui s’est ouverte, les snaps défilent, oh joie, douce joie, légèreté de vivre, à te faire pâlir de jalousie. C’est quoi ton problème, à toi la vaste foutaise qui croyait avoir enterré ton ex-toi, celle qui t’enterres ici-bas. T’aurais jamais dû fuir cette fois-ci. Trois mois d’accalmie, trois mois où ta vie était bien remplie. Y’a que comme ça que t’arrives à fuir, en te surmenant, ça t’évite de réfléchir. Mais ces derniers jours, tu t’es retrouvée avec toi-même, t’avais plus rien à faire, alors t’as repris tes mauvaises habitudes. Tu finis jamais par apprendre de tes erreurs, non toi tu veux bien être sûre que t’es pas assez forte. Tu fais de la peine à voir, c’est quand la dernière fois que t’as pas mangé ? Depuis trois repas non ? T’as plus faim, c’est le début de la fin. C’est pas du blues que t’as toi, c’est bien plus profond que ça non ? Faudrait peut-être que tu te l’admettes, comme ça tu pourrais l’enterrer à jamais ton ex-toi, pour qu’elle ne revienne plus jamais, que tu la tues, que tu l’achèves. Affronte la une fois pour toute, non ? Ton ex-toi est revenue, et toi, comme une pauvre conne, tu lui as ouvert la porte. Elle mettra les voiles quand elle en aura l’envie que tu te dis. Encore une nouvelle fois, tu te résignes à subir ta vie, encore une nouvelle fois, tu vas mener ta vie sans réfléchir, sans y mettre du tiens, tu seras plus qu’un ectoplasme qui fait peur aux enfants et qui méprise la Terre entière. Tu es ton pire tyran, tu ne souhaites même pas à ton pire ennemi ce genre de connerie, ce genre d’ineptie. Tu es entrain de creuser une nouvelle fois ta tombe, plus qu’un pas en avant et tu t’effondres, plus qu’un pas, et tu quittes ce monde sans gloire ni raison.

Va voir tes amis, ils vont te rendre ta légèreté que tu te dis, alors tu claques la porte, pour ne revenir qu’au petit matin. La soirée fut stupide, inutile, et ton ex-toi était affalée sur ton canapé, attendant que tu daignes rentrer, pour une nouvelle fois t'exténuer, t’achever. 

Quand je me mets à regarder toutes les photos de mon portable à 3h du matin, avec une des playlists déprimantes de payetoncelibat en fond musical.

Sauvegardé.

Je passe mes soirées à écrire, à écouter de la musique, à manger des chips, à boire de l'eau et des bières, je passe mes journées à penser à tous et à n'importe quoi, je passe tout mon temps à penser, à créer, à inventer, à écrire, à faire de la musique, j'essaie de respirer, j'essaie d'écrire sur un bout de papier ou dans le mémo de mon portable quelques lignes, un paragraphe, des pages et des pages, des phrases ou simplement des mots, pour créer, en permanence, j'ai besoin de créer, je n'en dors pas, car j'imagine, je pense, je crée, je détruit, je modèle, je modifie, je pense, je manipule mes idées, j'en fais des choses concrètes, en tout cas j'essaie, j'ai besoin de voir de nouvelles choses, j'ai besoin de renouveler sans cesse mon état de créativité, j'ai besoin de faire le vide pour avoir une page blanche et la salir jusqu'à la perfection, cette perfection que je n'ai jamais atteint, et que je ne pourrais sûrement jamais atteindre, car ici, sur cette terre, sur cette putain de planète, personne, je dis bien personne n'a jamais pu, personne n'a jamais réussit, personne n'a jamais approché même à un millimètre près la perfection, cette illusion qu'une chose puisse être parfaite, exactement comme notre esprit l'aurait imaginer, jamais, vous m'entendez, jamais et ça n'arrivera jamais, jamais !©

J'ai consulté mon téléphone: je n'avais aucun message. C'est à cela que servent les téléphones portables, à se rendre compte que personne ne pense à vous. Avant, on pouvait toujours rêver que quelqu'un cherchait à vous joindre, à vous parler, à vous aimer. Nous vivons maintenant avec cet objet qui matérialise notre solitude.
—  David Foenkinos

Merci de votre soutien et de vos condoléances. J'ai réussi à convaincre ma mère de me laisser allumer la télé et regarder pendant le repas mais du coup je serais moins sur tumblr (parce que télé OK mais le nez dans le portable ça risque de moins bien passer).

@gracie-collier spoilers are impossible to avoid, the temptation to look at all the memes is too strong!

@bretonlibre je ris
Des zones d’ombre et un cygne, en minuscule

« Ils ont relâché Madame Sauvage », me dit Kadidia* en guise de bonjour.

Ma tête part en arrière ; « woh ! » est le seul commentaire que j’arrive à faire, le seul que j’ai le temps de faire avant que Kadidia me colle son portable dans les mains et me dise : « Oui ben regarde ce qu’ils écrivent » et retourne dans la salle entourer de ses bras Mathilde*, en larmes, qui triture un mouchoir tout déchiré.

[* prénoms modifiés]

Ils, ce sont des juristes. Magistrats, avocats, principalement. La sacro-sainte séparation des pouvoirs est attaquée, ils se hérissent pour la protéger, pour protéger l’indépendance de leur justice, qui leur tient tant à cœur. Ils y croient, eux, en la Justice – ils mettent une majuscule à justice – elle se doit d’être indépendante, elle se doit d’être juste – une juste justice majuscule. Ils s’élèvent sur le piédestal de leur vocation et s’insurgent : peu importe l’affaire Sauvage, peu importe son cas, s’ils prennent la parole aujourd’hui c’est au nom de l’équité, leur devoir est de défendre la Justice, ils seront le dernier rempart pour qu’elle s’exerce de façon équitable pour tous les citoyens.

Ils, ce sont aussi des journalistes – ou des juristes, encore. Ils prétendent apporter des éléments complémentaires au public sur le « cas Jacqueline Sauvage ». Sur les zones d’ombre de cette femme. Ils insistent sur cette étrangeté : elle aurait été victime de violences conjugales – ils écrivent « aurait été » – elle aurait été victime de violences conjugales pendant 47 ans mais il n’y a qu’un seul, un seul certificat qui atteste des coups. Ah ah ! N’est-ce pas là une étrangeté !

Par ailleurs, poursuivent-ils : elle a tiré dans le dos de son mari. Dans son dos, alors qu’il ne la battait pas à ce moment-là ! Nouvelle bizarrerie !

Ils enfoncent le clou avec ses enfants : il paraîtrait – le verbe est de nouveau conjugué au conditionnel – il paraîtrait que les filles de Jacqueline Sauvage ont été violées par leur père. Eh bien alors, pourquoi n’a-t-elle rien fait ? L’« emprise » – ils mettent le mot entre guillemets –, l’« emprise », ce pseudo-état qui empêcherait – conditionnel – les femmes de se sortir de leur situation de victimes de violences conjugales, admettons, mais les femmes parviennent à dépasser cette soi-disant emprise lorsqu’il s’agit du bien-être de leurs enfants, tout le monde le sait ! Un peu de bon sens ! Si ce n’est pas là la preuve ultime que toute cette affaire n’est qu’une arnaque ; que Jacqueline Sauvage a en fait tué un homme, certes un peu bougon, chacun son petit caractère, mais qu’elle a menti, ses filles aussi, et que sa place est en prison.

Les articles sont largement partagés.

Dans la salle, les chaises sont vides, hormis celles de Mathilde et Kadidia.

« Faut leur dire, dit Mathilde entre deux sanglots. Faut leur dire que c’est pas vrai.

— Ils s’en foutent, répond Kadidia. Sinon ils poseraient des questions aux femmes comme nous, au lieu de parler de zones d’ombre et de dire des conneries. Ils préfèrent croire ce qui les arrange. »

Les zones d’ombre.

Sur les chaises vides étaient assises des femmes, actuellement ou anciennement victimes de violences conjugales. Dans ce groupe de parole, elles ont passé entre 5 et 38 ans avec leur conjoint. Entre 5 et 38 ans à subir des violences conjugales et certaines n’ont pas même un seul certificat médical attestant du moindre coup, du moindre hématome. Certaines n’ont pas un seul témoin. Pas de voisin qui pourrait venir raconter à la barre, si elles avaient tué leur conjoint, qu’il était violent ou même colérique. Le couple déménageait tout le temps ; le couple n’avait aucun ami ; Monsieur isolait suffisamment Madame pour qu’elle ne connaisse personne ; ou bien il était un être adorable en société, en public et devenait méconnaissable dans l’intimité du couple. Il y a aussi des violences qui ne laissent aucune marque ou si peu. Mathilde, dont le conjoint était médecin, frappait peu et ne laissait aucune trace. En guise des gros hématomes que l’on voit traditionnellement sur les affiches de prévention, Mathilde subissait « le gant ». Son conjoint lui appliquait un gant mouillé sur le visage « pour la calmer » jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus respirer. À l’oreille, il lui disait « ne crie pas ou les enfants vont te voir être hystérique ». Mathilde ne criait pas. Elle espérait mourir pour de bon. Aucune trace. Le mari de Kadidia lui donnait 5 francs quand elle avait été « gentille ». S’il estimait qu’elle n’était pas gentille, il l’enfermait dans la chambre et la forçait à boire son urine. « Je tuerai tes parents » lui disait-il. Elle obéissait. Pas de trace. Les victimes de violences conjugales qui n’ont aucune preuve de leur calvaire sont légion. Pas de certificat médical, pas de témoin, elles n’ont que leur histoire, leur parole.

Toutes, elles ont toutes pensé à tuer leur conjoint. Certaines ont même essayé. Elles n’ont pas trouvé la force ; elles n’ont pas réussi ; elles ont arrêté leur geste, leur plan en route. Dix fois, cent fois, elles ont imaginé comment le tuer. L’une a songé l’empoisonner. L’autre droguer son café avant qu’il prenne la route. Une autre s’est armée d’un couteau la nuit, quand il dormait, et l’a tenu au-dessus de son cœur. Elles ont toutes imaginé le tuer parce qu’elles ne voyaient pas comment s’en sortir autrement. Elles ne l’ont pas fait chacune pour des raisons différentes. « Je l’aimais encore trop », « J’ai eu peur », « Je devais être là pour mes enfants » , « Je suis incapable de tuer »… 

Le propre de l’emprise est de persuader la victime que son agresseur est surpuissant, qu’il a tout pouvoir sur elle, qu’il est invincible, littéralement. Ce n’est pas un processus rapide, c’est une mise en place excessivement lente, un déplacement de la réalité qui se construit petit à petit. La victime de violences conjugales est persuadée que son agresseur pourra la retrouver n’importe où, elle se retourne dans la rue, sûre qu’il est derrière elle même à l’autre bout du monde, elle est convaincue qu’il est surpuissant, plus fort que tous, y compris que d’autres formes de pouvoir (forces de l’ordre, justice, administration, services sociaux, etc.). À un certain degré d’endoctrinement, la fuite n’est plus une solution que la victime parvient à envisager – et pour cause : une victime de violences conjugales a toujours tenté de partir de multiples fois, avec échec. Elle est revenue, la première fois de son plein gré, la fois suivante parce qu’il insistait trop, utilisait des moyens de pression, les fois suivantes, tout devient confus : il est impossible pour elle de distinguer quelle est sa part de libre-arbitre, elle n’est plus elle-même.

Le départ, la fuite ne fait plus partie des options qu’elle envisage. Combien de fois, au tribunal, la question « pourquoi n’êtes-vous pas partie ? » est-elle posée ? Cette question n’a aucun sens. Cette question est d’une violence inouïe, d’une indécence sordide. Elle rappelle chaque jour qu’un manque total de formation sur les mécanismes de la violence conjugale existe dans notre pays, que les premiers à en être démunis sont ceux qui devraient écouter et comprendre les victimes ; qu’au lieu de cela, ils s’étonnent de ce dysfonctionnement au prisme de leur propre normalité. « Si on m’avait demandé de boire de l’urine, je serais partie vite fait, je te garantis ! » entend-on dans les couloirs du palais de justice. L’éléphant dans le salon.

La fuite n’est plus une option, « il va me retrouver », « la police ne peut rien pour moi », « il saura où je suis », « il me tuera, il me l’a dit, si je pars il me tuera ». Oui, elles pensent à le tuer. Elles pensent à mourir. Elles pensent que la seule façon que tout s’arrête est la disparition de l’un des deux. 

Le tuer en lui tirant dans le dos ? Et comment aurait-elle dû le tuer pour que ces Messieurs-Dames soient satisfaits ? Elle aurait dû se laisser castagner, une autre fois, et là, dans un réflexe de survie digne des plus grands films, elle aurait dû trouver quelque arme à sa portée, s’en saisir et dans un geste de défense, le tuer. Car c’est cela qu’il faut pour contenter la foule : il faut un geste de défense. C’en était un pourtant – au sens commun, pas au sens légal de légitime défense.

Oui, il y en avait d’autres. Non, elle n’a pas pu les envisager.

Non, tuer son conjoint violent n’est pas la solution. Le quitter est la solution. Encore faut-il que l’on puisse être entourée, accompagnée, soutenue, avant, pendant, après cette démarche. Encore faut-il que le pays tout entier, que chacun.e dans ce pays prenne conscience des enjeux de ce combat, ouvre les yeux, s’interroge, se forme, remette en question ses croyances, ses jugements hâtifs, prenne le temps de tendre la main plutôt que de passer son chemin. Encore faut-il que les politiques légifèrent, que les professionnel.le.s se forment, que tous parlent avec attention.

Des zones d’ombre.

Il est des hontes que les victimes porteront toute leur vie et qu’elles ne se pardonneront jamais. Hontes qui touchent au sexe, au mensonge, aux délits. Hontes qui touchent majoritairement à leurs enfants. Ces mères, aujourd’hui seules, ou parfois en couple de nouveau, élèvent leurs enfants avec amour et dévotion. Et pourtant. Hors du groupe de parole, car ces secrets-là ne se disent qu’à une seule confidente, elles racontent parfois les mères qu’elles ont été. Négligentes, inattentives, complices des maltraitances de leur compagnon car elle les ont tues ou y ont assisté sans rien dire, sans rien faire. « Comment j’ai pu, comment j’ai pu », elle hurle, pleure, se plie en deux d’une douleur invisible mais qui emplit pourtant la pièce d’un cri sourd. Le simple fait de n’avoir pas réussi, physiquement, à empêcher leur conjoint de frapper leurs enfants les hante. « Je me mettais devant mais j’arrivais pas à l’arrêter, j’arrivais pas. Il m’assommait et après il passait à mon fils. » Des années durant il faudra les aider à se reconstruire. Inutile, chers journalistes et consorts, d’encourager la plèbe à déverser sa haine sur ces mauvaises mères ; jamais le peuple ne pourra les haïr autant pour ce qu’elles ont fait qu’elles se haïssent elles-mêmes.

Il n’y a pas d’étrangeté, pas de bizarrerie, pas d’arnaque ni de foutues zones d’ombre. Jacqueline Sauvage est, tristement, une victime de violences conjugales comme les autres. Si vous vous intéressiez quelque peu au sujet, vous le sauriez.


Quant aux amoureux de la juste justice majuscule, je suis ravie de les voir ainsi s’insurger pour davantage d’équité envers les citoyens et de lutter pour l’indépendance de leur enfant chérie. Considérant les longs textes qu’ils ont pris la peine d’écrire et de partager à ce sujet, je suppose que je vais, sans nul doute, retrouver d’autres écrits de leur part, anciens ou à venir, qui défendent cette cause noble. Des textes rageurs, à propos de la Haute Cour de Justice ou de la Cour de Justice de la République, ces instances dérogatoires au fonctionnement ordinaire de la justice juste majuscule équitable et indépendante. Ces tribunaux spéciaux, qui permettent de soustraire à la justice pénale ordinaire les gouvernants jugés par trois magistrats et… douze autres gouvernants. Une belle indépendance de la justice majuscule que voilà. Je ne trouve pas leurs textes, sans doute une mauvaise recherche de ma part.

Cherchons-en d’autres, avec une date, ce sera plus précis : le 22 juillet 2016. Cette fois-ci, plus de doute, ils ont dû écrire des kilomètres de textes, ces défenseurs de la séparation des pouvoirs ! Le Conseil constitutionnel, saisi d’une QPC (question prioritaire de constitutionnalité) jugeait le 22 juillet 2016 que le « verrou de Bercy » était conforme à la Constitution, dans l’affaire d’un pharmacien poursuivi pour fraude à la TVA. Le « verrou de Bercy » permet au ministre du Budget, et à lui seul, de choisir de poursuivre pénalement un fraudeur fiscal ou de lui proposer de payer quelques amendes en plus de ses impôts. Recommençons, voulez-vous bien : le ministre du Budget, et non les magistrats, choisit qui sera poursuivi et s’exposera à d’éventuelles peines de prison et qui pourra s’en sortir en alignant seulement des liasses de billets. Quid de la séparation des pouvoirs ? Quid de l’indépendance de la justice juste majuscule ? Pas de trace de manifestation de mes juristes outrés.

Peut-être faut-il alors quitter l’inéquitable traitement des gouvernants et puissants par la justice et se tourner vers les justiciables broyés, ceux qui n’ont ni le pouvoir, ni les liasses pour s’offrir un tribunal dérogatoire ou une absence de procès. Ceux qui, chaque année, sont contrôlés au faciès par les représentants du pouvoir, qui meurent entre leurs mains lors d’interpellations ultérieurement qualifiées d’« accidents », de « malaises », d’« infections », d’« allergies », de « crises cardiaques » et j’en passe. Ceux qui devront se battre des années pour arriver devant un tribunal et en repartir anéantis, les responsables de la mort de leur proche arrivant libres par la grande porte, et repartant libres par la grande porte. Quelle mansuétude de la justice majuscule pour des personnes soupçonnées d’un crime. Combien, combien de suspects ont le privilège de rester libres, de ne pas être placés en détention provisoire alors qu’ils sont accusés d’un crime ? Ceux qui sont sur le banc des parties civiles sont incrédules ; toute leur vie durant, ils ont vu les représentants de l’État se saisir de ceux qu’ils considéraient suspects, les contrôler sans ménagement, pour une couleur de peau. Poursuivis, les suspects ont toujours été placés en détention provisoire. Ils ont toujours perdu leur travail. S’ils étaient ensuite relaxés, jamais la justice – minuscule – ne s’excusait, ne dédommageait. Alors, sur les bancs des parties civiles, ils regardent ces autres suspects, dans leur uniforme qui n’est qu’un rappel de ce qu’eux ont toujours leur travail. Ces autres suspects qui bénéficient, sans que cela ne soit écrit nulle part, d’un régime dérogatoire. Leur parole est plus précieuse, plus véridique, davantage écoutée. Quel que soit le crime reproché, les collègues viennent en masse pour assurer un soutien, légitimation par ses pairs, qu’ils soient fiers de leur violence ou effrayés que cela leur arrive un jour. Moi aussi j’aurais pu le faire

En faut-il des années de lutte pour arriver à un début d’espérance. Quand la technologie permet de filmer, en direct, les interpellations, les violences, et de montrer, de prouver les mensonges de forces de l’ordre, alors quelques condamnations tombent. Mais lorsque l’on doit s’assurer, à chaque moment de sa vie, d’être prêt à filmer, pour apporter à la justice plus que sa parole, car l’on sait d’avance que sa parole ne vaudra rien, où est l’équité ?


De la part de ces soudain paratonnerres immaculés de la Justice, je n’ai pas trouvé d’autres foudres. Peut-être que leur stock d’éclairs est limité à un seul par an. Peut-être que leur vision de la justice est biaisée par le fait qu’ils en sont des acteurs – qui aime à reconnaître qu’il participe à un système d’injustice, plus particulièrement lorsque ce dernier se nomme justice ? 


Rien n’est plus minuscule que la justice en France, qui n’a les moyens de rien mais se croit toujours au-dessus de tout. Des palais – quel mot merveilleux – des palais de justice délabrés, ou, selon la ville, affichant des façades resplendissantes, et à l’intérieur des bureaux vides de personnels, vides de matériels, et débordants de dossiers jusqu’à la gorge. Des délais de traitement inhumains qui voient régulièrement des personnes mourir avant que leur affaire ne soit traitée – record en la matière : la CNITAAT, juridiction méconnue, traitant des appels des tribunaux du contentieux de l’incapacité. Située à Amiens, elle met en moyenne 3 à 4 ans à traiter une affaire pour des personnes en situation de handicap dont la plupart exige un règlement urgent.

Des palais de justice où parade une cour en costume qui se pense supérieure au vulgum pecus. Régulièrement, ces instruits se gaussent des ignares qui ne comprennent rien au droit, matière noble s’il en est, science des dominants conçue par eux et pour eux – seule matière à n’être aucunement enseignée aux collégiens et lycéens, pas même de façon fragmentaire, il ne faudrait pas que tout un chacun puisse maîtriser les principes du droit, qui se réserve à une élite. Un article tout récent de la Voix du Nord titrait Les perles de l’année au tribunal et reprenait les propos des prévenus, visant à faire rire les lecteurs. Il fut partagé des milliers de fois par des internautes hilares, qui ne voyaient pas le problème à rire, notamment, de cette phrase : « Si vous m’incarcérez, cette fois trouvez-moi en même temps quelque chose pour ma sortie, sinon je reviendrai. » 

Ou de celle-ci : « Je le sais d’avance. Quand ses yeux sortent de sa tête, c’est qu’il va frapper. »

La justice française est minuscule et traite ses justiciables minusculement.

Ce n’est pas en gesticulant pour défendre l’honneur bafoué de votre canard boiteux qu’il va subitement se transformer en beau cygne blanc. 

anonymous asked:

quand tu dis star wars heroes, tu veux dire le jeu on mobile star wars galaxy of heroes ou..? si oui, t'es à quel niveau?? t'as qui dans ta team principale (l'arène quoi)??

Oui Star Wars Galaxy of Heroes!!!!!! Je ne suis que au niveau 64 parce que j’ai du le supprimer de mon portable pendant genre un an parce qu’il n’avait plus de place mais maintenant que j’en ai un nouveau et que j’ai 128gb en rab, j’ai retéléchargé l’application!! 

Je suis dans le guild Jet mais j’aimerais bien changer parce que je ne connais personne. Si tu connais un guild français ou autre, je suis chaud!!

anonymous asked:

Bonsoir, serais-tu en mesure de nous donner la marque et le modèle de la guitare utilisée? Merci d'avance!

alors il dit : la marque c'est vintage et c’est le modèle V100BB
PS, il rajoute : mais je fais la même chose avec une strat chinoise à 50 euros xD
PPS, il rerajoute : mais bon l'ampli est dans un sac enplastique parceque j'ai la flemme de le déballer à chaque fois, et c'est enregistré avec le micro du pc portable
alors le son est mosh

Frères et Sœurs !

Le soleil se lève et nous voilà encore en cette aurore de troisième millénaire, spectateurs de nos échecs, acteurs de nos futurs. On avait pourtant juré et de Nüremberg à Sarajevo, rien n'a changé, juste la manière, comme si l'humanité elle même s'infligeait sa propre sélection naturelle, comme si le sang nourrissait le progrès et le progrès le sang. C'est étrange, internet est là mais y'a plus d'éducation et les symboles ont pris feu, sous des slogans de paix, la crise est née, sous des rêves d'amour, sida et latex ont enterré le Rock, aujourd'hui c'est disco 2000 et dragées pour baiser. Mais putain n'y a t-il rien à foutre ici que supporter le cul de cette société bien assise entre un restant d'humanité et un confort capitaliste que chacun serre dans sa main comme on sert le sein d'une nourrice. Et puis la France…
Un américain disait : “ La France, ah oui, c'est le pays qui se range toujours du côté des vainqueurs ”, espèce d'inculte bâtard d'américain, t'avais bien raison.

J'en ai marre d'entendre les mêmes conneries à longueur d'ondes, la même merde qu'on livre par kilotonnes à des milliards de crétins qui n'ont pas le choix.
Non la terre n'est pas ronde, elle est carrée, câblée et nos cœurs avec. Et puis les extrêmes montent et puis les gens ne lisent plus, la violence devient une communication et la réflexion meurt sous les millions d'assauts quotidiens que nous livrent les Microsoft et autres fascistes de la communication. Ah la “ communication ”, quel grand mot.
Aujourd'hui le bruit rassure et le silence fait peur.
Ce soir je viens de te laisser un message pas très joyeux car ce soir… c'est la fin d'une histoire d'amour, en tout cas, la fin physique.. les êtres aimés des dieux meurent jeunes. Au moins les lettres ont plus le parfum des souvenirs et des cœurs que les conversations de nos portables.
Quand je regarde un peu en arrière, j'ai le sentiment d'un jour et d'une nuit qui se sont croisés sans jamais vraiment accoucher du crépuscule ou de l'aurore qui font véritablement la beauté de la lumière, et des ténèbres. Un jour…

Posée comme une étoile, y'a cette photo de toi, posée sur le bureau de cette chambre d'hôtel, cette photo que je n'ai pas mais que j'imagine. Mais ce n'est pas toi qui me manque, en fait il me manque celui que je fuis, je voudrais fuir ce que je connais, fuir ce qui nous appartient, fuir ce que j'aime, je voudrais m'en aller vers un endroit. Mais dieu que c'est dur d'avoir vingt et un ans tout seul et j'ai mal à la tête et à l'univers entier et putain que c'est bon d'aller vite, car nos jours sont comptés chère sœur d'aventures, car nos jours sont comptés cher frère de luxure, et le décompte va vite…
La nuit est si belle ce soir. Il pleut et le chuchotement des gouttes berce un monde qui s'endort..C'est Dieu qui pleure ! C'est Dieu qui pleure ! Au moins nous ne sommes pas seuls, finalement c'est un peu ça, le ciel est un vrai compagnon de larmes, c'est un peu triste mais c'est déjà ça.

A nous,

Damien

—  Damien Saez