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René Char, Struth (Alsace), winter of 1939–1940 - Anonymous

Les Parages d'Alsace

Je t'ai montré La Petite Pierre, la dot de sa forêt, le ciel qui naît aux branches,
L'ampleur de ses oiseaux chasseurs d'autres oiseaux,
Le pollen deux fois vivant sous la flambée des fleurs,
Une tour qu'on hisse au loin comme la toile du corsaire,
Le lac redevenu le berceau du moulin, le sommeil d'un enfant.

Là où m'oppressa ma ceinture de neige,
Sous l'auvent d'un rocher moucheté de corbeaux,
J'ai laissé le besoin d'hiver.
Nous nous aimons aujourd'hui sans au-delà et sans lignée,
Ardents ou effacés, différents mais ensemble,
Nous détournant des étoiles dont la nature est de voler sans parvenir.

Le navire fait route vers la haute mer végétale.
Tous feux éteints il nous prend à son bord.
Nous étions levés dès avant l'aube dans sa mémoire.
Il abrita nos enfances, lesta notre âge d'or,
L'appelé, l'hôte itinérant, tant que nous croyons à sa vérité.

René Char, in Le Nu perdu (Gallimard, 1971)

photo from : Mary Ann Caws (Ed). Surrealist Painters and Poets - An Anthology (MIT Press, 2001)