la racaille

La bibliothèque dans la littérature

“J’ai commencé ma vie comme je la finirai sans doute: au milieu des livres. Dans le bureau de mon grand-père, il y en avait partout ; défense était faite de les épousseter sauf une fois l’an, avant la rentrée d’octobre. Je ne savais pas encore lire que, déjà, je les révérais, ces pierres levées : droites ou penchées, serrées comme des briques sur les rayons de la bibliothèque ou noblement espacées en allées de menhirs, je sentais que la prospérité de notre famille en dépendait. Elles se ressemblaient toutes, je m’ébattais dans un minuscule sanctuaire entouré de monuments trapus, antiques, qui m’avaient vu naître, qui me verraient mourir et dont la permanence me garantissait un avenir aussi calme que le passé. Je les touchais en cachette pour honorer mes mains de leur poussière mais je ne savais trop qu’en faire et j’assistais chaque jour à  des cérémonies dont le sens m’échappait : mon grand-père – si maladroit, d’habitude, que ma mère lui boutonnait ses gants – maniait ces objets culturels avec une dextérité d’officiant. Je l’ai vu mille fois se lever d’un air absent, faire le tour de sa table, traverser la pièce en deux enjambées, prendre un volume sans hésiter, sans se donner le temps de choisir, le feuilleter en regagnant son fauteuil, par un mouvement combiné du pouce et de l’index puis, à peine assis, l’ouvrir d’un coup sec « à la bonne page » en le faisant craquer comme un soulier. Quelquefois je m’approchais pour observer ces boîtes qui se fendaient comme des huîtres et je découvrais la nudité de leurs organes intérieurs, des feuilles blêmes et moisies, légèrement boursouflées, couvertes de veinules noires, qui buvaient l’encre et sentaient le champignon”.

Jean-Paul Sartre, Les mots, Éditions Gallimard, 1964


“L’univers (que d’autres appellent la Bibliothèque) se compose d’un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales, avec au centre de vastes puits d’aération bordés par des balustrades très basses. De chacun de ces hexagones on aperçoit les étages inférieurs et supérieurs, interminablement. La distribution des galeries est invariable. Vingt longues étagères, à raison de cinq par côté, couvrent tous les murs moins deux ; leur hauteur, qui est celle des étages eux-mêmes, ne dépasse guère la taille d’un bibliothécaire normalement constitué. Chacun des pans libres donne sur un couloir étroit, lequel débouche sur une autre galerie, identique à la première et à toutes. […] A proximité passe l’escalier en colimaçon, qui s’abîme et s’élève à perte de vue. Dans le couloir il y a une glace, qui double fidèlement les apparences.

[…] Comme tous les hommes de la Bibliothèque, j’ai voyagé dans ma jeunesse ; j’ai effectué des pèlerinages à la recherche d’un livre et peut-être du catalogue des catalogues ; maintenant que mes yeux sont à peine capables de déchiffrer ce que j’écris, je me prépare à mourir à quelques courtes lieues de l’hexagone où je naquis. […] La Bibliothèque existe ab aeterno. De cette vérité dont le corolaire immédiat est l’éternité future du monde, aucun esprit raisonnable ne peut douter. Il se peut que l’homme, que l’imparfait bibliothécaire, soit l’œuvre du hasard ou de démiurges malveillants ; l’univers, avec son élégante provision d’étagère, de tomes énigmatiques, d’infatigables escaliers pour le voyageur et de latrines pour le bibliothécaire assis, ne peut être que l’œuvre d’un dieu. Pour mesurer la distance qui sépare le divin de l’humain, il suffit de comparer ces symboles frustres et vacillants que ma faillible main va griffonnant sur la couverture d’un livre, avec les lettres organiques de l’intérieur : ponctuelles, délicates, d’un noir profond, inimitablement symétriques.”

Jorge Luis Borges, Fictions, Éditions Gallimard, 1957 et 1965


“Dès l’entrée, j’étais saisi d’une crainte révérencieuse et un peu abasourdi, comme si mon cœur était prié de se déchausser, de marcher sur la pointe des pieds et de respirer poliment, la bouche fermée, comme il se doit.

Excepté un portemanteau en bois foncé qui dressait ses patères, un pan de mur nu et un tapis brodé de couleur sombre, le hall était entièrement recouvert de livres : les étagères, tapissant les murs du sol au haut plafond, supportaient des ouvrages dont certains étaient rédigés dans des langues dont je ne connaissais même pas l’alphabet, il y avait des livres debout, sur la tranche desquels d’autres étaient couchés, de splendides manuels, bien épais, prenaient leurs aises quand d’autres, empilés les uns sur les autres, tels des réfugiés entassés sur des châlits à bord de vieux rafiots, vous regardaient misérablement, de lourds bouquins respectables à la reliure de cuir gravée de lettres dorées, et d’autres tout légers, à la fragile couverture en papier, des seigneurs prospères et gras, des mendiants décolorés et dépenaillés, parmi lesquels grouillait une foule d’opuscules, gazettes, pamphlets, journaux, revues, bulletins, magazines et brochures, la racaille suante et bruyante, agglutinée autour de la place ou aux abords du marché”.

Amos Oz, Une histoire d’amour et de ténèbres, Éditions Gallimard, 2004

Pensée aux potos lgbtq, out ou non, qui poussent un gros soupir de soulagement. Je suis triste qu'il faille se soumettre à ces racailles de la finance et au capitalisme putassier pour pouvoir préserver ces droits et rester safe.
On lâche rien. Même si on ne tient pas grand chose…

C'est des jeunes un peu bêtes, pas très gentils et qui prennent toute la place dans le parc.
—  La définition des racailles/weshs par mon petit frère de 6 ans.
youtube

I heart MTLRD so hard.

On voyait parfois, aux carrefours, sur un banc au parc, dans la rue tout simplement, ce groupe de jeunes, qui ne demandait rien à personne, excepté la liberté de vivre au jour le jour. Ils dormaient sous des ponts, dans des halls qu'ils squattaient, sous un abribus… Un peu partout, en fait. Apparemment, ils gênaient. Ils gênaient la journée, quand ils étaient là, à ne rien faire, juste parler et rigoler entre eux, demandant parfois à un passant une cigarette ou un peu de monnaie pour acheter un sandwich. Ils gênaient quand ils donnaient leur bouffe à leur chien avant de se nourrir eux-mêmes, par peur de finir seuls sans cet ami cher à leur cœur. Ils gênaient le soir aussi, quand ils buvaient un peu de bière, et rigolaient, dans le parc, à l'écart de tout et tout le monde. On les entendait à peine rire quand on passait devant le parc, mais ils gênaient. Ce n'était pas physiquement qu'ils gênaient. C'était mentalement. Ils étaient là, dehors, à ne rien faire de leurs journées, à rester entre potes et maudire la société qui leur avait tout enlevé, à juste survivre et être libre. De la graine de racaille. De la graine de racaille qui tenait la porte aux gens, qui discutait parfois avec vous même sans vous demander d'argent, simplement pour le plaisir de découvrir une personne intéressante, qui restait polie, qui ne faisait de mal à personne, mais qui survivait. C'est comme si l'on observait une cellule que l'on croit cancérigène subsister et même se battre plus vaillamment que les autres contre le cancer. Du dédain, du dégoût, envers ceux qui, au final, ne réclament rien de plus qu'être reconnus comme des êtres humains.