la ligne de vie

Ce matin comme tous les matins je prends mon tram au pied de la maison. Je m’assois pour lire (je lis debout aussi mais aujourd'hui c’est palace).

Il y a un type avec son garçon de 5 ans. Je les reconnais sans les connaître, nous prenons la même ligne aux mêmes heures, forcément ils font partie de ma vie dans le tram. Et puis je me souviens de lui, c’était au lendemain de l’impossible. Trump remportait les élections et les résultats étaient rendus officiels très tôt. Nous en parlions avec une collègue, atterrées. Il n’était pas au courant et nous a entendu, nous étions donc trois atterrés. Depuis, chaque fois que je croise ce type et son garçon je pense à Trump.

Ça me pose un cas de conscience parce qu'il a une bonne tête, mais depuis ce jour-là nous n’avons plus jamais échangé. Moi j’aimerais pas que ça m'arrive qu’on m’associe à Trump, même si je n’en saurais rien.

On fait un arrêt juste après chez moi et les contrôleurs montent. Je montre ma carte. Si ma fille avait été là elle n’aurait rien montré du tout. Je n’ai jamais de ticket pour elle. Aucun contrôleur d’ailleurs ne demande jamais rien. C’est un seuil de tolérance en quelque sorte, ils s’amenuisent mais celui ci tient bon. Lui non plus, pas de ticket. Il a sa carte d’abonnement mais rien pour son fils

Quel âge a votre fils ?

5 ans

Ah mais faut un ticket Monsieur alors vous descendez en acheter un tout de suite et puis c’est tout.

Il y a l’école encore, il lui dit qu'il va être en retard mais rien n’y fait. Le contrôleur avait enfilé un costard par dessus le sien, sans plis, un costard qui joue à Jacques a dit a dit sans qu’on puisse jouer. Il joue tout seul avec ses gros bras.

J’ai coupé court parce que ça n’allait pas s’arrêter là. Par chance j’en avais un de ticket. Je lui ai donné, il l’a poinçonné devant le contrôleur. On aurait dit que ça lui avait foutu les boules, ne sachant plus comment gagner son Jacques a dit a dit. Le contrôleur s’est rhabillé, il est descendu.

Il a cherché à me filer un euro et quelques. J’ai refusé, il y a encore des choses gratuites, c’est tout. Et puis je lui ai dit pour Trump, il m’a rendu service en quelque sorte comme ça je n’y penserai plus. Il a ri. Finalement il m’a tendu un billet de 10 euros parce que mon ticket avait 10 voyages et même s’il était déjà poinçonné de 4 voyages, il m’a dit, il y a encore des choses gratuites et aussi des billets qui valent beaucoup moins que ce qu’ils prétendent.

Trump s’est fait dégagé.

Le contrôleur ça lui passera.

Je suis sortie du tramway en traversant le parvis légère, plus légère que d’habitude. Un petit rien de deux mains qui s’attrapent et se sourient.

La revelation du present (The Revealation of the Present) by René Magritte, 1936. Oil on canvas

“Je sentais que le monde, que la vie pouvaient être transformes et répondre davantage à la pensée ia pensée, aux sentiments.”

“I felt that the world, that life could be transformed and made more in keeping with thought and feeling.”

–René Magritte, La Ligne de vie (Lifeline), 1938.

Plus on avance dans la vie, plus le coeur est marqué de ces lignes de douleur, imperceptibles pour
tous ceux qui n’ont pas vu ou pas connu, mais déchirantes par tout ce qu’elles contiennent de
délicatesse brisée, comme des soies fines qui se sont rompues avec des crissements.
Heureux encore ceux-là que des souffrances invisibles purifient !
—  Léon Degrelle, Les âmes qui brûlent

J'y suis retournée portant avec moi, le poids de tout mon être. J'avais l'impression que les escaliers avaient grandi de deux tailles en une semaine. Et je persiste à croire, encore aujourd'hui, que je n'aurais plus à les monter. Je pris une grande bouffée d'air pour éviter de voir à nouveau les murs danser. La salle était bondée, et dans ma tête aussi, ça débordait. Mon regard se posa instinctivement sur les murs recherchant à nouveau quelque chose à quoi me raccrocher. L'effritement de la peinture, que je suivais comme ligne de vie. Je suis le friable, ce qui n'est plus, ou à moitié encore. L'apparition d'une ombre me coupa la trajectoire. C'était comme tomber dans le néant. J'essayais de reprendre mon souffle et levais les yeux vers lui. La première chose que je remarquais fut ses lèvres occupées par une clope mal roulée. Je suivais du regard la nouvelle porte de secours qu'il m'offrait. La fumée s'enfuyait derrière lui, laissant place à un chemin

que j'aurais tant voulu emprunter.