jovialist

Calmez vos balls.

Le web québécois, surtout le web québécois masculin, semble se demander jusqu’où ira le féminisme après tous ces droits acquis dans les dernières décennies. Les femmes n’ont-elles pas assez de pouvoir voter pour les mêmes politiciens ambitieux qui n’amélioreront le sort de personne sinon leur fortune personnelle et leurs amis proches? Comment ça, elles en veulent plus?

Avant de m’attarder jusqu’où le féminisme doit aller, je dois m’exprimer sur ce que je considère comme son cheval de bataille principal, le nerf de la guerre de l’égalité : l’avortement.

Si je mentionne l’avortement c’est seulement parce que des individus plutôt lents ont été influencés par des vlogueurs locaux manifestant leurs peines ou leur indignation ou surtout, disons, leur incompréhension totale de ce sujet, et que tel un professeur qui soupire parce qu’un élève a collé des ciseaux sur son front, il me faut faire quelques rappels élémentaires, même si ça ralentit tout le monde.

Ok, comprends : l’avortement est un droit absolument nécessaire à l’épanouissement des femmes et de la société en général. La rhétorique de « elle a juste à dealer avec ses erreurs comme tout le monde » est quasiment magique tellement elle est débile à plusieurs niveaux. Sommes-nous une société punitive à ce point que l’erreur sexuelle d’un duo ponctuel doit mener à neuf mois d’incapacités physique absolue, ralentissant la femme dans son milieu de travail, dans sa carrière, dans ses sorties, ses capacités physiques, ses décisions de vie, ses consommations?

Et après ça, boum, un autre être humain de qui on doit s’occuper, et ce à temps plein pendant au moins les deux premières années de son existence, parce que hey, un bébé ne demande qu’à mourir si t’es pas constamment en train de le nourrir et de lui replacer la tête…

Il faut préciser, ici : la maternité, comme la paternité, est un des grands paradoxes de l’humanité : c’est le plus grand cadeau pour celui qui le souhaite et la pire prison pour celui qui ne le cherchait pas. C’est une soumission totale aux besoins d’un autre individu non souhaité, pendant au moins 18 ans, précédé par une transformation physique rendant la femme incapable d’opérer normalement.

L’équivalent d’obliger une femme à garder l’enfant serait d’emprisonner le père biologique qui  ne veut pas s’en occuper pendant dix-huit ans.

Et c’est vraiment drôle d’entendre des leçons de responsabilité parentale venant de gars, qui n’auront jamais à souffrir de ces mêmes obligations ou de cet ostracisme social.

Mais l’avortement fait partie d’un plus grand principe féministe, qu’on pourrait qualifier d’humaniste, qui va un peu comme suit : c’est pas de tes caliss d’affaires. C’est pas à des asti de vieux hommes blancs et riches de décider du cours d’une vie de femme suite à une activité sexuelle seulement parce que l’idée leur déplait, et c’est pas de tes affaires non plus. Mais ça tu le sais pas, parce que t’as vraiment l’impression que le corps de la femme a sa place dans le débat publique général : comme on la juge selon ses courbes avec des notes dans un bar ou dans un concours télévisé, comme on la sauve en lui interdisant le voile ou le bikini, on a un droit de regard sur le corps des femmes.

Tu vois, t’as l’impression que t’as un droit de regard, mais t’en as pas. Tu ne devrais pas en avoir. As-tu vu passer la vidéo d’une femme barbue qui décide d’assumer sa barbe? On entend dans le reportage qu’elle a reçu des menaces de mort, et on ne s’y attarde pas tant que ça. Des menaces de mort, pour une barbe? Bin oui. Tant et aussi longtemps qu’on aura l’impression qu’on peut collectivement juger le mérite ou la légitimité du poil pubien, du poil sous les aisselles, des moustaches, des courbes, du surpoids, de l’apparence, de la tenue vestimentaire, des décisions personnelles d’un individu qui n’ont aucun impact sur la société, sinon l’impact d’influencer esthétiquement le milieu qui l’entoure directement, on sera une société d’orhtos-retardés incapable de comprendre quoique ce soit aux luttes féministes.

Comprends : t’as absolument rien à dire sur le corps d’une femme. Le seul moment où t’as de quoi à dire, c’est dans une discussion consensuelle avec ta copine. L’étrangère cherchant un avortement, ou voulant garder sa barbe, ou portant le voile, elle se calisse royalement de ce que tu penses de ses choix de vie. Tu crois que c’est important, parce que t’es un dude et qu’on est dans une période où l’opinion c’est full valorisé, mais sérieusement, t’as pas rapport dans cette conversation. Just get the fuck out.

Maintenant, tu te demandes, en tant que garçon inconscient de son propre privilège immense : jusqu’où ça va aller? Qu’est-ce que ça va prendre pour qu’elles arrêtent de brûler leurs brassières, de manifester dans les rues, de partager des liens féministes en exprimant leur indignation? Qu’est-ce qu’elles veulent?

La réponse c’est simple. Tout. Tout ce que tu considères normal pour toi, tout ce que tu considères comme acquis, comme nice, mais que si une fille le fait c’est bizarre ou vulgaire ou étrange ou offensant ou irresponsable, et bien sache que la fille à coté de toi elle a autant le droit de le faire. Elle a tous les mêmes droits que toi. Non, en fait. Elle ne les a pas mais elle devrait. T’as rien de spécial parce que t’as un dick. En fait, t’es même légèrement stupide si tu penses que c’est le cas.

Pour moi, on gagnera une victoire lorsqu’on créera une réécriture du passé. On aura eu une réelle victoire quand on aura écrit des livres d’histoires qui nous donneront envie de cracher dessus tellement c’est dégoûtant. On devra arrêter de faire apparaître les femmes comme étant des mignonnes sufragettes exigeant le droit de vote dans des photos en noir et blanc, imaginant la chose rêglée quand sont apparues des photos en couleur. Fuck cette lecture jovialiste d’un passé sympathique.

La vérité, c’est qu’on a opprimé la moitié du globe (et bien plus) pendant des siècles et des millénaires, et qu’on devrait collectivement en avoir honte. Combien d’esprits brillants on a censurés parce que c’étaient des femmes? Combien de Tesla, d’Einstein, de Newton, de Platons, de Hawkings n’ont pas eu droit à une certaine éducation leur permettant de s’épanouir professionnellement et scientifiquement? Combien d’inventions avons-nous perdu en ignorant des femmes? Quels progrès nous sommes-nous privés collectivement parce qu’il ne fallait pas qu’une femme puisse lire?

Voilà jusqu’où j’irai, moi : jusqu’à une relecture dégoutée de notre histoire, pour une écriture égalitaire de notre avenir.