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JOE MCPHEE “SHAKEY JAKE”

Ibid, Désmarches, Ibid
  • Ibid, Désmarches, Ibid
  • DJ Spooky
  • Optometry [2002]
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DJ SPOOKY  -  Ibid, Désmarches, Ibid
From Optometry (Thirsty Ear, 2002)

DJ Spooky: double bass, kalimba, laptop treatments, producer
Matthew Shipp: piano
Joe McPhee: tenor sax
William Parker: electric bass
Guillermo E. Brown: drums

“So is this jazz? Hip Hop? Sound collage? I sure don’t know. And if you asked any of the artists involved what they’d call this music, my guess is they’d shrug and mutter, ‘Who the hell cares?’ The world has more than its fair share of closed-minded individuals who care about things like genres, who scoff when they see a laptop on stage, who openly equate turntablism with plagiarism. But this record wasn’t made for them. Optometry’s intent, it would seem, is to celebrate the meeting of new worlds - not to appease those who would rather see them remain separate.” ~ Pitchfork

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2015 CFDA Fashion Awards

Fashion in the captions ↑

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MERZBO-DEREK 2008 (2)

INTERVIEW PAR FABRICE FUENTES

Pinkushion (Fabrice Fuentes) : Pour revenir à l’époque de tes premiers fanzines, au-delà de l’horizon musical, j’ai le sentiment qu’un critique pouvait couvrir un large éventail de disciplines artistiques, chose qui s’est perdue avec les années. Quelqu’un comme Thierry Jousse - qui est d’ailleurs aussi passé par Jazz Magazine - avait par exemple un esprit frondeur qui m’a particulièrement marqué dans les années 1990, surtout lorsqu’il était simultanément rédacteur en chef des Cahiers du cinéma et écrivait aussi dans Les Inrockuptibles sur John Zorn ou Amon Tobin. Une même pensée reliait alors tous les domaines qu’il abordait, des domaines qui n’avaient rien d’antinomiques. Est-ce aussi cette perspective de croiser les disciplines qui te motivait, comme si la critique était moins une question d’objets a priori que de point de vue transversal ?

Merzbo-Derek : Évidemment, tous les domaines artistiques n’ont rien d’antinomiques, à n’en pas douter ils se nourrissent même les uns les autres. Effectivement, comme tu en fais la remarque, il fut un temps où cela coulait tellement de source que ça devait aussi être une évidence pour le lecteur. Jean-Louis Comolli, d’ailleurs devenu réalisateur, a ainsi écrit de très belles pages sur le jazz, notamment en compagnie de Philippe Carles (pour l’incontournable Free Jazz, Black Power), ce qui ne l’empêchait pas d’écrire sur le cinéma, et, en quelque sorte, de tracer la voie qu’utiliserait Thierry Jousse. Idem pour Philippe Garnier, autrefois pigiste puis reporter pour Rock & Folk, qui outre d’être une fine plume et un archiviste de première, peut passionner son lectorat en écrivant sur le groupe Pere Ubu, le cinéma américain ou les seconds rôles les plus obscurs, comme il arrive à dresser un portait plus vrai que nature des États-Unis à partir de l’histoire des barbelés ou du DJ Radio Wolfman Jack ! A l’instar de Jean-Louis Comolli et de la plupart des gens passés par les Cahiers, Thierry Jousse est un critique, quelqu’un qui parle des films comme on en réalise (ce qu’il a donc fini par faire en s’inscrivant dans une « tradition » entre autres initiée par des gens comme Eric Rohmer ou Jean-Luc Godard), et qui se fait écho de la musique comme on en enregistre (il a je crois participé à l’expérience de la Poésie B., sans compter qu’il a un regard sur le sujet, comme en témoigne son premier court-métrage dans lequel l’improvisation musicale tient une place de choix - ndlr Le Jour de Noël, sorti en 1998). Le second, Philippe Garnier donc, serait plutôt un écrivain ayant fait ses classes dans la presse rock, à l’instar d’un Lester Bangs, d’un Richard Meltzer, d’un Nick Tosches, d’un Nik Cohn - un homme féru de culture américaine au point de se lancer dans la traduction et d’indirectement participer à la découverte, par chez nous, de Charles Bukowski et John Fante.
En même temps que je le dis, je remarque que ces personnes ont un rapport très fort à la musique et au cinéma. Je réfléchis plus avant et je me dis que ce ne sont pas les seules. On pourrait citer Michel Chion, qui a écrit sur la musique, le son et la voix au cinéma, mais aussi sur l’électroacoustique, et qui est également compositeur. De mémoire, je me souviens d’un beau numéro hors-série des Cahiers consacré à la musique au cinéma (ndlr hors-série, paru en 1995), concocté je pense par Thierry Jousse, entre autre avec la complicité de Noël Akchoté (étiqueté musicien, ce qui s’avère restrictif dans son cas) et Jean Rochard (producteur visionnaire s’il en est)… Noël Akchoté s’intéresse à beaucoup de choses (acteur chez Jousse dans Les Invisibles, metteur en scène d’audio-films, critique tous terrains pour le magazine autrichien Skug, etc.) ; Louis Skorecki, connu par ses papiers à Libération, est écrivain et ne s’intéresse pas qu’au cinéma et aux séries ; Jérôme Soligny de Rock & Folk a signé des paroles pour Étienne Daho ; Joseph Ghosn des Inrocks écrit aussi sur la bande dessinée et a réalisé un film ; François Bégaudeau jouait dans un groupe punk avant de sévir dans les Cahiers, d’écrire un roman puis de sortir un excellent livre sur les Stones… A Revue & Corrigée, presque tout le monde est musicien (Jérôme Noetinger ou Dominique Répécaud pour ne citer qu’eux) et ça se ressent. Pierre-Yves Macé écrit dans Mouvement, parallèlement à son travail de compositeur. En Grande Bretagne c’est carrément monnaie courante : entre autres, Bruce Russell, Alan Licht, Dan Warburton et David Toop, tous musiciens, collaborent à Wire, sans compter Bob Stanley du groupe St Etienne qui sévit dans Mojo. Tu vois, on n’en finirait plus l’énumération de ces gens qui exercent leur talent dans différents domaines, même encore aujourd’hui ! Musique et arts plastiques font aussi bon ménage : Mike Kelley, Dan Graham et Kim Gordon sont, chacun, à l’origine de corpus critiques conséquents sur le sujet… Tous ces domaines sont toujours reliés, heureusement, beaucoup de ceux qui écrivent s’y intéressent…
Tu sembles sous-entendre qu’en France, la situation aurait changé, que les esprits frondeurs se feraient rares. Peut-être bien, certainement même, ce qui n’est d’ailleurs pas le cas chez les Anglo-saxons. Quand j’avais les mains totalement libres, je veux dire par là quand j’écrivais un fanzine, la chose qui me motivait le plus était de croiser les disciplines, d’interviewer Richard Pinhas, puis Romain Slocombe, c’est-à-dire un musicien, puis un graphiste. Cela participait d’un même esprit, d’un même élan, d’un même geste. L’idée de point de vue transversal, je dirais « oui » en ce qui me concerne : si j’évoque le musicien Toshimaru Nakamura dans un article, peut-être y parlerai-je également du plasticien Barnett Newman ? L’idée que la critique soit pour moi moins une question d’objets a priori ? Non, je ne suis tout bonnement pas à la hauteur ! Peu y sont arrivés : Roland Barthes, Gilles Deleuze, Serge Daney

Comment conçois-tu ton activité de critique dans les grandes lignes ? Est-ce toi notamment qui choisis systématiquement les disques à chroniquer, mets-tu par principe l’accent sur des musiciens en particulier qui obéiraient à une certaine filiation musicale ?

« Critique » me semble un bien grand mot. A juste titre, le musicien, écrivain et théoricien André Hodeir, surtout connu dans le milieu du jazz, a fait remarquer que la plupart du temps, dans les magazines, on ne bénéficie - au mieux - que de l’opinion d’un amateur plus ou moins éclairé. Sans que le terme d’« amateur », d’ailleurs, ne revête quelque connotation péjorative que ce soit. Ici, je renvois à l'entretien que tu as réalisé avec Richard Robert, qui explique très bien tout ça. Allons-y donc pour « chroniqueur », histoire de faire simple, et bien que tout le monde aujourd’hui semble s’autoproclamer de la sorte, notamment à la télévision ! Je dis « chroniqueur » parce que je n’ose pas dire « passeur » - et je suis encore d’accord avec Richard : c’est certainement l’un des plus beaux métiers du monde !
Est-ce que je choisis systématiquement les disques à chroniquer ? Presque. Je n’accepte les propositions que rarement, et encore faut-il que j’apprécie l’album. Sinon, dans 99 % des cas, je propose un ou plusieurs disques, et le rédacteur en chef tranche. Je tiens à préciser que je reçois peu de disques. J’ai des rapports privilégiés avec quelques rares distributeurs, dont Orkhêstra, et quelques labels, tous indépendants (Ecstatic Peace !, XI Records, Pogus, Important Records, Emanem, Cuneiform, Leo). J’achète énormément de disques, quasiment tous les jours, depuis très longtemps. J’en chronique également beaucoup que j’achète… En ce moment m’interpelle tout ce qui touche de près ou de loin à No Fun Productions, et donc à Carlos Giffoni, Aaron Dilloway de Wolf Eyes, Ju Suk Reet Meate de Smegma, Deathroes, Dead Machines, Metalux, Monotract, John Wiese, Burning Star Core, etc.
Dans la presse de kiosque, force est de reconnaître que j’ai eu tendance à mettre l’accent sur des musiciens pour qui l’idée d’expérimenter est primordiale. Cela parce que j’avais l’impression - pénible - qu’ils étaient très largement sous-représentés.

Dans quel format de chronique te sens-tu le plus à l’aise ?

Entretien, article, dossier, chronique : ça m’est égal. Peu importe le format à partir de l’instant où tu es libre, où tu as choisi le sujet. Par contre, ce qui m’ennuie à l’heure actuelle, et la tendance ne s’inversera pas de sitôt sauf miracle, c’est la réduction de plus en plus drastique des formats. Une chronique est ainsi devenu un timbre poste laissant peu de place au développement d’arguments. On ne lit plus qu’accumulations extrêmement ramassées de formules chocs. « Un nouveau groupe sidérant, entre Velvet et Can survoltés saupoudrés d’ambiances proches du néo-folk ! ! ! ». Une chronique qui pouvait faire jusqu’à 3000 signes pour certains titres est tombée à 1200 signes, sachant que la moyenne se situe aux alentours de 900. Le pire étant qu’il en est de même pour les articles, de moins en moins fouillés, sauf dossiers ou numéros hors séries comme ceux des Inrocks. Un magazine doit désormais pouvoir se lire en dix minutes, dans le métro. Triste époque.

Le fait que tu privilégies un certain type de musiques, disons plutôt exigeantes, ne te condamne-t-il pas, en quelque sorte, à écrire pour un auditoire ciblé ?

« Musiques exigeantes » ? Bien que je n’aime pas beaucoup cette façon de les présenter, allons-y, pourquoi pas, si l’on veut bien admettre qu’en la matière, tout n’est qu’affaire d’écoute. Ceux qui qualifient les musiques, disons « expérimentales » afin de faire simple, comme étant globalement inécoutables (ils sont légion, il n’y a qu’à voir la polémique autour de Metal Machine Music qui n’a pas lieu d’être en dehors de l’ambiguïté qu’a savamment entretenue Lou Reed), ne se situent tout bonnement pas dans l’écoute, mais dans autre chose, à un autre niveau. Or, il me semble que s’il est bien une chose à laquelle la musique fait appel : c’est l’écoute ! Une écoute profonde, immersive, de musiciens comme Charlemagne Palestine ou Phill Niblock, permet d’accéder à des choses a priori insoupçonnables. La musique, me semble-t-il, exige l’écoute. Qu’il s’agisse de Nick Drake, des Stooges ou de La Monte Young. Le reste n’est que remplissage sonore.
Ceci étant posé, je ne me vois évidemment pas « condamné » à écrire pour un auditoire « ciblé ». Ces musiques « exigeantes » s’adressent à tout le monde. Mais voilà : tout le monde ne le sait pas, parce que l’écran de fumée déployé par la société du spectacle est sacrément opaque. Mon travail à moi consiste à essayer de dissiper cet écran, en faisant le plus simple possible. Il est donc inutile de préciser que je ne m’adresse pas à cette élite fantasmée par les détracteurs des musiques hors normes.

Je crois que tu as fait des conférences sous forme d’écoutes commentées. En quoi consistaient-elles ?

A choisir un thème (par exemple Le Renouveau du folk et ses racines) et à développer, comme on le ferait dans une émission de radio, en présentant des extraits sonores. J’ai eu la surprise de découvrir que ça fonctionne très bien, et même surtout avec un public non averti. Les médiathèques apprécient ce genre d’interventions. Les Écoles d’art aussi, sous forme d’atelier avec elles - une expérience également très enrichissante, encore basée sur le dialogue, le partage. Il ne s’agit donc pas tant de conférences, terme inapproprié pourtant utilisé par ceux qui me sollicitent. L’idée d’un orateur cramponné à ses notes et à son sujet m’effraie. Je laisse une part à l’improvisation - une des choses m’ayant marqué étant une performance de Jean-Paul Curnier intitulée La Pensée improvisée. Une parole en marche, c’est captivant. Bien que je ne me situe pas à ce niveau, j’essaie de m’y référer de temps en temps, afin d’accéder à une plus grande souplesse.

Dernièrement, tes papiers dans les magazines se font rares, cela est-il dû à une certaine lassitude ?

Effectivement, je n’ai presque pas écrit de papiers depuis janvier 2008. L’écriture ne m’a pas lassé, non. Par contre, la situation de la presse de kiosque, quasiment dans son ensemble, oui. En dehors des sujets conventionnels et d’actualité, il est devenu extrêmement difficile pour ne pas dire impossible, aujourd’hui, de faire accepter des papiers singuliers dans les rédactions. Tous les magazines ayant la musique pour sujet, moulinent les mêmes choses (je mets Mouvement à part, ainsi que Noise, un nouveau venu prolongeant ce qui avait été initié par Vs). On n’est certes pas obligé de tous les lire, et en général le lecteur ne choisit qu’un titre, ce qui peut parfois aller de paire avec une approche dédiée à un style plutôt qu’à un autre (lire sur le hard, le rap ou le jazz plutôt que sur le seul rock). Cependant, quand on regarde le fonds des articles, on voit partout les mêmes choses. Plutôt que d’écrire ne serait-ce que deux pages sur Ben Chasny et Six Organs Of Admittance, on préfère en faire six sur Devendra Banhart (et encore ce n’est pas le pire exemple, même si sa musique actuelle, c’est le moins qu’on puisse dire, laisse beaucoup à désirer). Il n’est pourtant jamais autant sorti de disques intéressants, qu’il s’agisse de nouveautés, de rééditions ou d’inédits. Hors, en France, exception faite des fanzines d’ailleurs de moins en moins nombreux, dans le meilleur des cas, on n’en voit que des traces, une poignée de signes en filigrane, tout au plus un millier, dans un coin, en bas d’une page en forme de ghetto. Sur Vibracathedral Orchestra, Sunroof !, Wooden Wand And The Vanishing Voice, Sunburned Hand Of The Man ou Wolf Eyes, pour ne citer qu’eux, j’ai lu assez peu de choses, c’est tout bonnement catastrophique. Tout ça semble carrément ne pas exister pour Rock & Folk, Muziq, Vibrations et d’autres (c’est le même problème dans le jazz).
Les Inrocks prennent un peu le relais, mais ce n’est pas assez si l’on veut bien parler de musiques plutôt que de business. Transformer quatre pages intitulées « musiques » en deux pages « world jazz chanson », n’est-ce pas symptomatique ? Le rouleau compresseur de l’uniformisation ratiboise tout ce qui dépasse. On n’a plus que des articles sur des « artistes » montés en épingle par des maisons de disques ayant les moyens de s’offrir une promo. OK, ce n’est pas nouveau, sauf que ça s’est considérablement accéléré. Il y a quelques années en arrière, tu pouvais encore proposer quatre pages de blind test en compagnie de Richard Pinhas. Maintenant, au mieux, tu as droit, une fois de temps en temps, à 4000 signes sur Trees Community ou John Jacob Niles. Le pire, c’est que ce ne sont pas les journalistes compétents qui manquent ! Autour de moi, je le vois bien : ceux qui lisent encore des magazines en doutent, ce qui ne les empêche pas d’acheter beaucoup de disques, et certainement pas ceux dont il est question à longueur de colonnes. J’habite une région qui n’a pas la côte en matière culturelle, eh bien il s’y écoule beaucoup de bons disques. Hier encore, je discutais avec quelqu’un que je ne connaissais pas la veille : un fana de noise semble-t-il, qui travaille le son dans son coin, écoute Aaron Dilloway, John Wiese et ne lit aucun canard ! Il y a des milliers de personnes comme ça. Seul Noise, en ce moment, fait des efforts dans leur direction.
Tu sais, pendant un peu plus de dix ans, j’ai vécu de cette profession, en freelance, plus ou moins bien selon les périodes. Désormais c’est impossible, à moins d’être attaché à une rédaction, et donc d’écrire, sauf rares exceptions, sur ce qu’on te dit. J’ai conscience que c’est aussi ça le métier de journaliste. Mais j’avais essayé de louvoyer. J’y croyais. Il y a deux ans, c’était encore possible, depuis la situation s’est dégradée. Il m’a fallu, en 2008, chercher un autre boulot, à temps plein, pour me renflouer financièrement. En ce moment, je fais un point. Et je dois dire que je préfère un atelier, en école d’art, à 900 signes sur Burning Star Core laborieusement accordés après 27 coups de téléphone et autant de relances afin d’être sûr que le résultat soit publié.
Alors, oui, le milieu de la presse m’a lassé, il épuise même. T’en as toujours un qui tire les ficelles et les autres qui rament. C’est devenu ça, la dure réalité, et qu’on ne m’objecte pas le contraire !

Que Wooden Wand And The Vanishing Voice, Sunburned Hand Of The Man ou Wolf Eyes ne figurent pas dans Rock & Folk, voilà qui ne me surprend pas outre mesure. Les albums solo de Wooden Wand (je pense notamment à James and The Quiet) rentrent encore dans le cadre d’un folk alternatif, certes, mais prends par contre un album comme L’un marquer contre la moissonneuse, ce type de musique me semble assez éloignée de la ligne éditoriale d’un tel magazine, et aujourd’hui autant qu’hier, non ? A l’inverse, l’excellente revue Mouvement s’adresse à un auditoire féru d’art, d’architecture, de danse et de théâtre contemporains, c’est-à-dire à un lectorat ouvert à différents modes d’expression artistique ancrés dans les problématiques esthétiques et philosophiques de l’époque. Le fossé discographique entre les deux me semble du coup inévitable parce qu’il est lié à une différence de culture, de modes d’écoute. Le lectorat visé de part et d’autre n’a pas les mêmes attentes, ni les mêmes envies, ni la même culture. Et la façon critique d’aborder la musique diffère tout autant : d’un côté on a un magazine qui cherche surtout à conforter son lectorat dans ses choix (logique clientéliste), de l’autre on cultive en l’assumant une certaine forme d’exigence, voire d’élitisme.
A ce propos, je trouve remarquable ta façon d’aborder les albums dans tes trois ouvrages parus récemment chez Le mot et le reste (Rock, Pop, un itinéraire bis, Great Black Music et Musiques expérimentales). Il y a une volonté, quasi pédagogique, d’expliquer les choses sans circonvolutions inutiles, un désir de s’adresser à un large lectorat sans céder de terrain à la vulgarisation. Est-ce que le choix des œuvres et le style littéraire déployé ont été pensés dans cette optique ?

Que les albums les plus pointus de Wooden Wand ne puissent pas, aujourd’hui, rentrer dans la ligne éditoriale d’un magazine comme Rock & Folk (ou de quelque autre magazine du même genre), voilà qui me désole. Parce que ce ne fut pas toujours le cas. Un flashback, si tu me permets… Dans les années 1970, Rock & Folk n’hésitait pas, régulièrement, à ouvrir ses colonnes à d’autres domaines que le rock, le folk ou la soul : on y parlait également d’électroacoustique, de free jazz, de free rock et même d’improvisation. Quelqu’un comme Paul Alessandrini a beaucoup œuvré dans ce sens, parallèlement à ce que faisaient Méchamment Rock dans Charlie Hebdo, Daniel Caux dans L’Art Vivant et Jean-Pierre Lentin dans Actuel. Une même communauté d’esprit les réunissait, qui correspondait à une façon d’envisager et de questionner la musique dans sa globalité, comme si tout ce qui en ressortait, avec ses différences pourtant, participait d’un même élan - ce qui était d’ailleurs le cas, et l’est toujours aujourd’hui, ce que l’industrie prend un malin plaisir à nier. Paul Alessandrini, ainsi, fut à l’époque à l’origine d’un remarquable article sur le krautrock, dans lequel il n’était pas question que de Tangerine Dream, mais aussi de groupes obscurs pour le moins aussi expérimentaux que Wooden Wand dans le cadre de ses disques les plus « pointus ». Argumentons plus avant : à peine plus tard, dans ce même magazine, sévira Laurent Goddet, alors qu’il était encore rédacteur en chef de Jazz Hot. Sous sa plume (il signait de l’anagramme Raoul Dengdett), on a pu lire sur Anthony Braxton ou Derek Bailey, pour ne citer qu’eux. Je t’assure qu’une chronique d’Anthony Braxton, entre deux disques de rock, outre que cela avait de la gueule, ça faisait sacrément sens. Ces chroniques, fort nombreuses à l’époque, n’étaient en aucun cas destinées à une élite, et n’avaient rien de décalées en pareil contexte. Nous fûmes nombreux à les dévorer, et elles s’avérèrent formatrices pour ceux qui acceptèrent de s’y confronter.
Finalement, je comprends ce que tu sous-entendais dans une question précédente : une certaine forme de transversalité, comme l’idée de croiser les genres, se serait envolée au profit d’un clientélisme tendant à tout niveler. Quelle évolution déplorable, quelle régression, et je le dis sans nostalgie aucune. Une anecdote : via le label Sub Pop, une pub concernant Wolf Eyes a été prise dans Rock & Folk qui, sans pour autant céder à la logique du « donnant donnant », aurait pu s’en faire l’écho tant la façon qu’a ce groupe de s’intéresser au bruit et à l’improvisation me paraît « punk », ou plus précisément proche de la table rase opérée par la no wave. Seulement voilà : progressivement, une certaine forme d’autocensure s’est installée, à force de vouloir séduire ce fameux lecteur lambda, tel que fantasmé par beaucoup d’annonceurs et de rédactions : c’est-à-dire lobotomisé ! Une exception toutefois : Patrick Eudeline, assez récemment et sans que ce soit hors sujet, a consacré à Pierre Henry une de ses dernières rubriques La Vie en rock. J’ignore si la démarche de Mouvement ressort d’un élitisme assumé. Il faudrait leur demander. Par contre je ne vois pas en quoi, musicalement, la présence de Nurse With Wound, dans Rock & Folk (ou dans Vibrations pour prendre un autre titre), pourrait paraître anachronique. Le mensuel britannique The Wire mixe très bien les genres sans que ça frise l’hérésie. Si, à une époque, Rock & Folk mélangeait très bien « savant » et « populaire », c’est tout bonnement que le niveau d’exigence était supérieur. Je me refuse à penser que certains disques sont réservés à une élite. On n’en est arrivé là parce que l’on ne raisonne plus qu’en termes de marketing, de parts de marchés, de niches.
Concernant mes livres, je ne me suis forcé à rien. En vieillissant, je vise spontanément, et chaque jour davantage, à la clarté. Sans céder à la vulgarisation pour autant. On ne doit pas prendre son lecteur pour un imbécile.

A suivre …

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John Coltrane Quartet - Naima - Live at Antibes 1965

I’ve posted this many times before.

“I thought I was going to die from the emotion, I’d never experienced anything like that in my life. I thought I was going to explode right in the place. The energy level kept building up, and I thought, God almighty, I can’t take it.” Joe McPhee

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Bill Nace - Joe McPhee - Thurston Moore

May 31, 2012  - @ Roulette in Brooklyn NY