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Pictoprose et metaprose isouiennes : fusion semiotique pour un alphabet total / Frederic Alix

Gabriel Pomerand, Saint-Ghetto-des-Prêts (extraits), roman hypergraphique, 1950

De 1946 à 1950, Isou élabore sa théorie de la métagraphie. Jusqu’au début des années 1950, les expériences graphiques s’apparentant au roman métagraphique domineront la production lettriste. Deux textes publiés en 1950 en exposent les principes : Mémoires sur les forces futures des arts plastiques et sur leur mort1 et la longue préface aux Journaux des Dieux2 intitulée « Essai sur la définition, l’évolution et le bouleversement total de la prose et du roman ». Procédant d’une analyse analogue à celle effectuée dans Introduction à une nouvelle poésie et à une nouvelle musique3, la métagraphie est présentée comme le dépassement absolu des formes de représentation et d’expression employées jusqu’alors dans les arts plastiques et dans le roman. Domaine d’unification de la peinture, de la sculpture et de la narration romanesque, base de l’ « élévation d’une nouvelle cathédrale des arts »4, la métagraphie va accueillir l’ensemble des signes acquis et possibles. Mais concentrons-nous au préalable sur le lien nouveau proposé entre la peinture et l’écriture : « En offrant à l’esquisse la dimension du signe alphabétique près duquel il prend place, on fait du dessin une écriture. Il s’agit avant tout, dans le bouleversement isouien, de l’introduction de la peinture dans la prose pure ou dans la prose romanesque. On appellera cette écriture pictoprose. La pictoprose reste le pur aboutissement d’un épuisement esthétique »5. Isou préconise ici un nouvel emploi pour la peinture, celui de l’écriture. L’exemple d’application le plus explicite qui puisse exister est le rébus, dans lequel chaque dessin remplace un mot faisant partie d’une phrase, d’une petite histoire. Chacun de ces dessins, chacun de ces symboles ou des ces signes a valeur en quelque sorte de « lettre » dans un ensemble narratif. Les planches métagraphiques des Journaux des Dieux6 d’Isidore Isou (dont certaines ont été réalisées par Maurice Lemaître), de Saint Ghetto des prêts7 de Gabriel Pomerand, de Canailles8 de Maurice Lemaître, trois romans métagraphiques parus en 1950, évoqueront justement, par l’alternance de petites figures et de mots, les rébus des magazines pour enfants.

Ainsi, l’écriture métagraphique renouvelle la prose et la peinture en les fusionnant pour leur permettre d’aller au-delà de l’impasse dans laquelle elles s’enlisaient : « Voilà le premier retour à une unité méta-graphique : peinture épuisée et prose épuisée dans un domaine neuf, la métaprose, cet événement reste le signal de l’unification culturelle qui sera bientôt accomplie par Isou, pour toutes les disciplines, grâce à un nouveau dénominateur commun »9. Nous allons essayer de comprendre de quel dénominateur commun parle Isou. Ce mélange de prose et de peinture, composant ainsi une sorte d’alphabet va être enrichi et complété par l'intégration de tous les langages et ensembles de signes possibles ou à imaginer, y compris abstraits, comme les symboles mathématiques. Le système isouien, fondé sur l’alphabet latin élargit ses limites d’une manière exponentielle, avec la métagraphie, structure qui va englober la totalité des alphabets antiques et étrangers, techniques, des calligraphies, des systèmes de notation mathématiques et la totalité des alphabets détournés de leur emploi ancien, des abécédaires inventés, des grammaires, de tous les signes possibles, et, nous allons y revenir, des reproductions imprimées et photographiques. C’est un ensemble qui reprend tous les éléments plastiques et graphiques existants, figuratifs et abstraits, en les redéfinissant comme « lettres ». Cela est précisément le dénominateur commun qu’évoquait Isou, et qui finit par ouvrir la notation esthétique à une infinité d’éléments. Roland Sabatier commente : « En proposant, au cours de la phrase, le remplacement des termes phonétiques par des représentations analogiques, mais aussi, par tous les graphismes cohérents et incohérents, acquis ou inventés, Isou restituait l’unité originelle et apportait à l’art du roman, la matière neuve des notations multiples, idéographiques, lexiques et alphabétiques, capable de reconstruire, sur un plan neuf, l’histoire complète, amplique et ciselante, de la narration. Le roman devait également s’enrichir de la graphologie, de la calligraphie, de tous les genres d’énigmes visuelles et des rébus »10. Consécutivement, Isou exprime la dimension totale de son projet : « On ajoute à l’écriture la richesse des signes. C'est-à-dire que la page rompt avec la monotonie affligeante et répétée de ces quelques essences primaires auxquelles se réduit son alphabet. On rend la page égale au monde ; elle embrasse l’univers. On fait de l’écriture une cosmogonie, un calque de l’univers »11. Nous n’en sommes, avec la pictoprose, qu’à une première étape. Avec l’introduction de la peinture dans la métagraphie, le cosmos sémiotique va étendre son emprise par l’intégration des procédés techniques, anciens et modernes, de fabrication de l’œuvre.

1 Isou Isidore, Mémoires sur les forces futures des arts plastiques et sur leur mort (Paris, 1950), Paris, Cahiers de l’Externité, 1998.

2 Isou Isidore, Lemaître Maurice, Les Journaux des Dieux, Paris, Aux Escaliers de Lausanne, 1950.

3 Isou Isidore, Introduction à une nouvelle poésie et à une nouvelle musique, Paris, Gallimard, 1947.

4 Isou Isidore, « Le bouleversement intégral de la prose et du roman », dans Isou Isidore, Lemaître Maurice, Les Journaux des Dieux, Paris, Aux Escaliers de Lausanne, 1950, p. 148.

5 Ibid., p. 74.

6 Isou Isidore, Lemaître Maurice, Les Journaux des Dieux, Paris, Aux Escaliers de Lausanne, 1950.

7 Pomerand Gabriel, Saint-Ghetto-des-Prêts, Paris, O.L.B., 1951.

8 Lemaître Maurice, « Canailles », épisodes I à IV, Ur, n° 1-3, 1950-1953. Épisodes I, Ur, n°1, 1950 et IV, Ur, n°3, 1953 réédités dans Lemaître Maurice, Œuvre plastique, vol.1, 1950-1952, Paris, Centre de créativité, 1983.

9 Isou Isidore, « Le bouleversement intégral de la prose et du roman », dans Isou Isidore, Lemaître Maurice, Les Journaux des Dieux, Paris, Aux Escaliers de Lausanne, 1950, p. 189.

10 Sabatier Roland, Site officiel du lettrisme : http://www.lelettrisme.com/pages/02_creations/roman.php. Consulté le 2 mai 2010.

11 Isou Isidore, « Le bouleversement intégral de la prose et du roman », dans Isou Isidore, Lemaître Maurice, Les Journaux des Dieux, Paris, Aux Escaliers de Lausanne, 1950, p. 142.