haussmanniens

J. K. HUYSMANS / À VAU-L’EAU / 1882.

À vau-l’eau brosse le portrait de Jean Folantin, célibataire et employé de bureau, un homme mélancolique qui n’atteint jamais la grandeur de ses aînés romantiques. Faute de pouvoir échapper au Paris haussmannien détesté, par manque de moyens, il rêve de voir se lever d’immenses paysages dans ses fonds d’assiette et s’ouvrir l’infini dans ses sauces ; mais figées comme elles sont, elles ne lui renvoient que le reflet de sa vie médiocre et insipide de « petit fonctionnaire » pantouflard, qui aime à se chauffer les pieds au coin du feu.

Le ton est donné dès la première page : attablé dans l’un des innombrables restaurants qu’il écume soir après soir, Folantin s’imagine qu’il suffit d’un morceau de roquefort pour relever sa plate existence. Le constat qu’il en fait est lucide et sans appel : il a raté sa vie et il est trop tard. Il n’est pas de la trempe de ces héros qui luttent ou qui courent passionnément à leur perte, vers un deuil éclatant. Mieux vaut se laisser gagner par le spleen, écraser par le « ciel pluvieux », se coucher et dormir dans les bras de Schopenhauer : « se laisser aller à vau-l’eau », au gré d’une vie qui « oscille comme un pendule entre la douleur et l’ennui ». Il n’a plus d’appétence à rien ; son estomac s’est rouillé et pourtant, il erre inlassablement de gargote en bouillon et de bouillon en restaurant, faisant des « immuables cartes » sa lecture, et se donnant en guise d’horizon les « nappes et les tables grasses », et d’amuse-gueule, des jaunes d’œuf noyés « dans des tas de glaires ». Aucune ivresse non plus à espérer d'un « vin qui sent l’encre »

Jean est anorexique, mais pauvrement, petitement, car ce n’est pas même dans le vague remords de ne pas avoir embrassé la voie religieuse qu’il atteindra l’absolu des anachorètes. Et l’aversion qu’il a pour ces nourritures qu’il avale malgré tout, pour s’emplir de cette nausée ambiante, dissimule mal un dégoût plus profond pour la viande (molle, élastique ou fade le plus souvent), pour la chair et toute forme de sexualité. Les prostituées qu’il a fréquentées sans conviction ne sont jamais que de pâles « fumets de femmes ». Les figures féminines évoquées sont peu ragoûtantes et toujours proches de la souillure, qu’il s’agisse d’une ancienne bonne congédiée qui passait son temps à « bâfrer », de cette tante qui, à sa naissance, l’avait langé comme on préparerait un gigot (« le débarbouillant avec du beurre » et « lui poudrant les cuisses » avec de la farine de pain), de ces maigres servantes d’un estaminet qui « vous refoulent la faim au fond du ventre  »  ou encore de cette dernière prostituée qui tentera en vain, en l'entraînant chez elle, d’obtenir de lui quelques caresses. Quant au souvenir d’enfance qu’il garde de sa grand-mère, ce n’est pas celui, moelleux et suave de la madeleine proustienne mais bien celui, dur et cassant, d’une biscotte. Étranger à la société, il fuit les foules, les estaminets surpeuplés, finissant même par se ravitailler dans une boutique de plats à emporter qu’il ingurgite chez lui, en se réfugiant près du feu, comme pour réchauffer sa carcasse vide et glacée. La culture ne trouve pas davantage grâce à ses yeux : s’il devient bibliophile, ce n’est que pour « combler ce trou d’ennui qui se creuse lentement dans tout son être ». Des livres insipides qui ne suscitent qu’indifférence et mépris. Là encore, son jugement esthétique se colore de son dégoût alimentaire : ainsi, les interprètes de deux pièces auxquelles il assiste à l’Opéra-Comique « ne sont bons qu’à enduire ce qu’on leur apporte de l’immuable sauce blanche, s’il s’agit d’une comédie, et de l’éternelle sauce rousse s’il s’agit d’un drame. Ils sont incapables d’inventer une troisième sauce ; d’ailleurs la tradition ne le permettrait pas ».

Folantin finit par y laisser sa santé, se met à expérimenter toutes les médications, et à les mélanger. S’il tient en cela de Camille Raquin, personnage impuissant du roman de Zola, chétif et débile, alité chronique, il s’en distingue par la pleine conscience qu’il a de sa médiocrité. C'est finalement ce qui le sauve et en fait un personnage attachant. « Tachons d’atteindre le printemps » se contente-t-il d’espérer dans un défi dérisoire lancé au néant.

Romain Verger

Note de lecture initialement publiée en 2007 sur mon site personnel.

Photographie : source


J. K. Huysmans / À vau-l’eau / 1882.


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🎠 Rock around the…King EdouardVII
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🏢 La place Edouard VII et la statue du même métal, en plein cagnard haussmannien ☀️☀️😅😅 !
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(à Cafe guitry,theatre edward VII)