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Roger Waters : "Pourquoi je dois m’exprimer sur Israël, la Palestine et l’appel BDS"

17 mars 2014

    Roger Waters (Credit: AP/Bebeto Matthews)

Un texte-témoignage de l’auteur, compositeur et chanteur des Pink Floyd, qui réaffirme son soutien à la campagne BDS (Boycott, Désinvestissement et Sanctions), et s’en explique. On lit ici un Roger Waters impliqué, humaniste, sage, érudit et fin analyste. Il nous parlent aussi de ses parents…

“Il y a soixante-dix ans, mon père – le sous-lieutenant Eric Fletcher Waters – est mort en combattant les Nazis. C’était un pacifiste convaincu et un objecteur de conscience au début de la guerre, mais quand les crimes d’Hitler ont envahi l’Europe, il a échangé l’ambulance avec laquelle il avait parcouru Londres pendant le Blitz, contre un casque et un grade dans les « Royal Fuseliers » et il s’est engagé dans le combat contre le fascisme. Il s’est fait tuer près d’Aprilia, au cours de la bataille pour la tête de pont d’Anzio, le 18 février 1944. Ma mère – Mary Duncan Waters – a fait de la politique jusqu’à la fin de sa vie, voulant toujours faire en sorte que ses enfants et ceux des autres, n’aient pas d’épée de Damoclès suspendue au-dessus de leur tête, sous la forme de l’abject credo nazi ou de tout autre credo de ce genre.

Le mois dernier, grâce aux citoyens d’Aprilia et d’Anzio, j’ai pu rendre hommage au père que je n’ai jamais connu, en inaugurant un monument dans la ville où il est mort et en déposant une couronne pour honorer sa mémoire et celle des autres qui sont tombés au champ d’honneur. J’ai perdu mon père avant de le connaître, j’ai été élevé par une mère veuve qui devait travailler et se battait inlassablement pour l’égalité et la justice. Ma vie en a été profondément marquée et tout mon travail en découle.

Et, à cette étape de mon voyage, j’aime à penser que je rends hommage à mes deux parents chaque fois que j’élève la voix pour soutenir toute population assiégée, privée de la liberté et de la justice auxquelles, à mon avis, chacun de nous a droit.

Après avoir visité Israël en 2005, puis la Cisjordanie l’année suivante, j’ai été profondément ému et inquiet à la vue de la situation, et j’ai décidé d’ajouter ma voix à celles qui cherchent une solution équitable et légale au problème – pour les Juifs aussi bien que pour les Palestiniens.

Vu mon éducation, je n’avais vraiment pas le choix.

En 2005, la société civile palestinienne a demandé aux gens de conscience partout dans le monde d’agir là où les gouvernements avaient échoué. Ils nous ont demandé de nous associer à leur mouvement de non-violence – pour le Boycott, le Désinvestissement et les Sanctions (BDS) – dont le but est de mettre fin à l’occupation israélienne des territoires palestiniens, d’obtenir des droits égaux pour les Palestiniens, citoyens d’Israël, et de maintenir le droit des réfugiés palestiniens de retourner dans les villes et villages d’où ils furent violemment chassés en 1948 et en 1967.

Après plus de dix ans de négociations, une population palestinienne sans défense vit toujours sous l’occupation, tandis qu’on lui prend plus de terres, qu’on y bâtit plus de colonies et qu’on emprisonne plus de Palestiniens, qu’on les blesse ou qu’on les tue, eux qui luttent pour le droit de vivre dignement et en paix, d’élever leurs enfants, de cultiver leur terre, d’aspirer à tous les buts des êtres humains, comme nous autres.

L’apatridie prolongée des Palestiniens les place parmi les populations les plus vulnérables, spécialement ceux de la diaspora où, comme à présent en Syrie, réfugiés apatrides, impuissants, ils sont exposés à une violence ciblée venant de tous les côtés de ce conflit sanglant, et connaissent des épreuves et des privations inimaginables, et dans bien des cas, la famine, spécialement quand ils sont jeunes et vulnérables.

Que pouvons-nous faire, nous tous, pour promouvoir les droits des Palestiniens dans les territoires occupés, en Israël et dans la diaspora ? Eh bien, BDS est un mouvement non-violent conduit par des citoyens, qui se fonde sur les principes universels des droits humains pour tous. Tous les gens du monde ! Par conséquent, j’ai décidé que la démarche BDS est celle que je peux soutenir sans réserves.

Je suis honoré d’être solidaire de mon père et de ma mère, de mes frères et sœurs palestiniens, de tant d’autres dans le monde, quelle que soit leur couleur, leur religion ou leurs circonstances – y compris un nombre toujours croissant de Juifs américains et israéliens – qui ont répondu à l’appel.

Dans le tumulte qui a lieu aux USA en ce moment à cause du BDS et du « pour et contre » du boycott culturel d’Israël, j’ai à l’esprit une citation d’un de mes héros, Mahatma Gandhi qui déclara prophétiquement : « D’abord ils font semblant de ne pas vous entendre, puis ils se moquent de vous, puis ils se battent contre vous, et puis vous gagnez ». Le mouvement BDS tient sa promesse et correspond à la description de Gandhi. Au début rejeté par presque tous en tant que vaine stratégie « sans chance de réussite », le BDS a fait de gros progrès au cours des dernières semaines, provoquant ainsi la réaction à laquelle on s’attendait :

On vote en faveur du désinvestissement dans les principales universités des USA, les fonds de pension européens rompent avec les banques israéliennes qui font des affaires avec les colonies israéliennes, l’actrice Scarlett Johansson se sépare récemment, de façon spectaculaire, du groupe international, Oxfam qui lutte contre la pauvreté : voilà les symptômes de la résistance croissante contre la subjugation israélienne de la population indigène de la Palestine, et contre les dizaines d’années d’occupation de la terre réservée par l’ONU pour constituer un état palestinien. Chaque fois que le BDS fait les gros titres, la violente réaction de la part des ennemis du mouvement, avec en tête Netanyahou, AIPAC et leurs invectives, augmente de manière exponentielle. Je pense qu’on peut dire sans hésiter que le BDS est arrivé à l’étape « puis ils se battent contre vous ».

Il y en a qui présentent le mouvement de boycott – modelé sur les boycotts organisés contre l’Apartheid en Afrique du Sud et utilisés dans le mouvement des droits civils aux USA – comme une attaque contre le peuple israélien ou même contre les Juifs en général. C’est bien loin d’être vrai. Le mouvement reconnaît les droits universels de l’homme, en toute légalité, pour tous les peuples, sans distinction d’ethnie, de religion ou de couleur.

Je ne prétends pas parler au nom du mouvement BDS ; pourtant, en tant que partisan qui veut se faire entendre, et vu que je suis bien connu dans l’industrie de la musique, je suis devenu une cible naturelle pour ceux qui veulent attaquer le BDS, non en critiquant ses objectifs, mais au contraire, en attribuant des motifs de haine et de racisme aux partisans du BDS, à moi par exemple. On a même dit que je suis un nazi et un antisémite, ce qui est faux et cruel. Quand j’ai parlé récemment, dans une interview, des parallèles de l’histoire, déclarant que je n’aurais pas joué dans la France de Vichy ou à Berlin pendant la Deuxième Guerre Mondiale, je n’avais pas l’intention de comparer les Israéliens avec les Nazis ou la Shoah avec l’oppression des Palestiniens, longue de dizaines d’années. Il n’y a pas de comparaison avec la Shoah. Je n’avais non plus ni intention, ni le désir de comparer la souffrance des Juifs avec la souffrance actuelle des Palestiniens. Comparer la souffrance est un exercice pénible, grotesque et avilissant qui déshonore la mémoire particulière de tous nos chers disparus.

À mon avis, la cause de l’injustice et de l’oppression est toujours la même – la déshumanisation de l’autre. C’est l’obsession du « Nous et Eux » qui peut nous mener dans l’abîme, sans distinction d’identité raciale ou religieuse.
N’oublions jamais que l’oppression engendre encore plus d’oppression, et que l’arbre de la peur et du fanatisme ne porte que des fruits amers. La fin de l’occupation de la Palestine, si l’on parvient à l’obtenir, signifiera la liberté pour les occupés et les occupants. Ils ne sentiront plus le goût amer de toutes ces années et de toutes ces vies gâchées. Ça sera un beau cadeau pour notre monde.

« Cendres et diamants,

Amis ou ennemis,

Nous sommes tous égaux,

Quand vient la fin »


Source : http://www.salon.com/2014/03/17/roger_waters_why_i_must_speak_out_on_israel_palestine_and_bds/

 Traduit par Chantal C. pour CAPJPO-EuroPalestine

CAPJPO-EuroPalestine, anciennement CAPJPO (Coordination des Appels pour une Paix Juste au Proche-Orient), est une association militant pour la reconnaissance des droits du peuple palestinien. Elle a été fondée par une ancienne journaliste à l’Agence France Presse, fondatrice de l’Agence de Presse Médicale Internationale, Olivia Zémor début 2002, au moment de la Seconde Intifada, à la suite d'appels lancés dans la presse et signés de nombreuses personnalités françaises et étrangères.