fleur de mal

anonymous asked:

J'ai l'impression qu'en France l'humour noir est beaucoup plus répandu qu'ailleurs et beaucoup plus désagréable. Les gens ont trop de mal à penser à la place des autres. Avec mon bagage tumblr, ça me dépite quand les gens font des 'blagues' sur les noirs/arabes/asiatiques, les handicapés, les femmes, les SDF, les LGBT+, tout ce monde qui semble être un autre plan de l'existence et à qui la dignité humaine est refusée.

Hm, ne mélangeons pas les poules et les lapins : l’humour noir, c’est une forme de satire qui aborde par le cynisme ou l’amertume, une situation absurde et pousse à la réflexion sur ladite situation. Si “l’humour noir” devient discriminant, ce n’est plus de l’humour, tout simplement. Pas de réflexion, pas d’humour. 

L’humour noir fait effectivement parti de la culture française, en particulier de la culture littéraire avec des ouvrages qui ont marqué et influencé l’histoire, comme les Caractères de La Bruyère, ou remises dans le contexte, les Fables de La Fontaine. Tous deux tournaient en dérision un système en place considéré comme abusif, stupide, illogique voir brutal. Aujourd’hui, on appellerait ça de l’humour noir car le caractère subversif était indéniable. 

C’est d’ailleurs à cause, ou grâce à cette tradition qu’il existe en France une jurisprudence dite des “Fleurs du Mal”, suite au procès intenté à Baudelaire, qu’il gagna au nom de la liberté d’expression au sujet du fameux livre éponyme, jugé contraire aux moeurs de l’époque. En France, même légalement, la création artistique prévaut sur les sensibilités du public ou de l’Etat lui-même. 
Jurisprudence qui d’ailleurs “sauva” Florent Peyre face aux associations féministes et LGBTQ pour son titre transphobe “Travelo”. Clairement, je suis mitigée au sujet de cette jurisprudence, mais le fait est qu’elle existe et est bien vivante car appliquée dans quoi… 95% des cas ?

Après, il faut savoir qui fait les blagues et dans quel but. A titre purement personnel, je pars du principe qu’il est possible de rire de tout, absolument tout, mais pas n’importe comment et surtout, tout le monde n’est pas en position de le faire.
Florent Peyre n’était par exemple pas dans le champ de l’humour pour ce titre “Travelo” (sic), dans lequel il aborde 1. une question qui ne le concerne pas donc sur laquelle il n'a aucune expertise, 2. avec un champ lexical inspiré (et je suis gentille) des insultes transphobes, 3. à destination d’un public qui n’est lui non plus pas concerné. 
Samia Orosemane, femme de confession musulmane et voilée, mariée à un homme noir, tourne en dérision les questions du voile, du métissage, ou d’une manière générale de la mixité sociale, à travers des sketchs d’une précision assez incisive. Elle est pertinente, elle peut rire, je cite, “des arabes, et des noirs”. Elle tient un vrai propos pertinent qui pousse à la réflexion, et qui fait appel à l’amertume d’une situation. 
Tout dépend vraiment de qui, comment, pourquoi. 

Au XIXe siècle, un monde nouveau envahit le champ littéraire, certains motifs se hissant pour la première fois au rang de sujets dignes d’intérêt. La ville, la province, le peuple ne sont plus cantonnés au registre comique, les progrès de la Science aux manuels et aux essais des savants. L’individu s’affirme, en réaction à une évolution économique et sociale qui le dépasse ou l’écrase. « Le culte du moi » est de tous les genres littéraires. Le pessimisme se lit dans les œuvres des écrivains qui refusent de se conformer à l’ordre établi. Ils ont le sentiment d'être incompris et se sentent coupés du monde, malgré l’espoir suscité par les progrès collectifs. Ce mal de vivre ou « mal du siècle », chanté par Chateaubriand et les Romantiques comme Musset et Nerval, se prolonge avec le spleen de Baudelaire et, à la fin du siècle, chez les décadents et les symbolistes. Les romans réalistes n’y échappent pas non plus. Ainsi les courants littéraires s’entremêlent-ils plus qu’ils ne se succèdent, donnant lieu à des échanges féconds entre les écrivains. À ce titre, Baudelaire peut être considéré comme le poète capital, à la charnière du siècle comme des mouvements, romantique, réaliste, parnassien, décadent et symboliste.

Le 4 février 1857, Baudelaire remet son manuscrit à l’éditeur Auguste Poulet-Malassis associé à son beau-frère Eugène De Broise. Il y a là cent poèmes, le concentré de l’expérience poétique accumulée par l’auteur sur quinze années. La première publication, le sonnet À une dame créole, date de 1845 dans la revue L'Artiste. En octobre de la même année, le livre a été annoncé sous le titre Les Lesbiennes. Puis en novembre 1848, sous le titre Les Limbes. C'est finalement sous le titre des Fleurs du mal que paraissent en 1855, dans La Revue des Deux Mondes, dix-huit poèmes. De même que neuf autres poèmes, seront publiés en avril 1957 dans la Revue française. Le recueil définitif paraîtra le 23 juin 1857, après trois longs mois que Baudelaire consacre aux révisions sur épreuves. Le premier tirage (quelque 1000 exemplaires imprimés à Alençon) est mis en vente au prix de trois francs.

Les Fleurs du mal, connaissent un accueil mitigé, quand la presse ne se déchaîne pas pour en dénoncer l’immoralité. Le Figaro, en pointant du doigt les pièces les plus condamnables de l’ouvrage, parle de « monstruosités », si bien que le Parquet ordonne la saisie des exemplaires. Baudelaire et ses éditeurs sont poursuivis.

L’homme qui se présente le 20 août 1857, à l'audience de la 6e Chambre criminelle du tribunal correctionnel de Paris – celle des escrocs, des souteneurs et des prostituées – est un poète de trente-six ans, apprécié et reconnu de ses pairs, qui traine une réputation quelque peu sulfureuse. Déjà, en 1852, un journaliste du Journal pour rire avait cerné le personnage : « Charles Baudelaire, jeune poète nerveux, bilieux, irritable et irritant, et souvent complètement désagréable dans sa vie privée. Très réaliste sous des allures paradoxales, il a dans sa forme tout le style et la sévérité antiques, et des quelques rares esprits qui marchent par ces temps dans la solitude du moi, il est, je pense, le meilleur et le plus sûr de sa route. Très difficile à éditer d’ailleurs, parce qu’il appelle dans ses vers le bon Dieu imbécile, Baudelaire a publié sur le Salon de 1846 un livre aussi remarquable que les articles les mieux réussis de Diderot. »

D’une naïve bonne foi, Baudelaire s’imagine s’en sortir d’un non-lieu. Ses amis et connaissances, et pas des moindres, se sont mobilisé : certains publiant des articles élogieux, d’autres faisant jouer leurs relations. Mais c’était sans compter avec le rigorisme du Second Empire, porté par son moralisme intransigeant et son goût douteux pour l’art pompier et la littérature édifiante, ainsi qu’une censure omniprésente qui ne dit pas son nom. Le soir même, à l’issue du procès, qui n’a duré que quelques heures Baudelaire et ses éditeurs sont condamnés pour « outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs ». Baudelaire doit s’acquitter d’une amende tandis que six poèmes sont retirés du recueil. Pour comble, le poète, qui s’attendait à une « réparation d’honneur », est privé de ses droits civiques.

Baudelaire sort brisé par le verdict, qui redouble la condamnation familiale. Le sentiment d’injustice qu’il éprouve ne le quittera plus. Comment peut-il en être autrement ? Dans ce siècle où priment les valeurs bourgeoises, l’exercice de la poésie est considéré comme un violon d’Ingres. François Malherbe, pour qui « le poète n’est pas plus utile à l’État qu’un bon joueur de quilles », le déplorait déjà, trois siècles auparavant. Tout au plus taquine-t-on la muse, « à ses heures perdues », selon l’expression consacrée par Léon Bloy. Mais quand sonne l’heure des affaires, toutes ces « couillonnades », telles que les nomme par dérision le pamphlétaire, doivent être mises au rencard, sous peine pour le récalcitrant de passer pour un tire-au-flanc.

En 1857, au moment du procès, et donc de la parution des Fleurs du mal, Charles Baudelaire n’est pas le poète maudit que l’on présente à tort. Certes, il mène une vie de bohème, parfois excentrique, est en rupture avec sa famille bourgeoise, a dilapidé une bonne partie de son héritage, une fortune, au point d’être sous tutelle, alternant luxe puis pauvreté, il est couvert de dettes, a le goût des prostituées qui pour certaines deviennent ses compagnes… Mais il est critique d’art, domaine dans lequel il s’est imposé comme un des maîtres du genre. Il est aussi le traducteur de l’œuvre d’Edgar Allan Poe, qu’il salue comme un esprit frère du sien. Il est enfin très entouré, apprécié de ses amis écrivains, protégé même. Parallèlement, il a publié dans différents journaux plusieurs des poèmes qui figurent dans le recueil coupable.

La censure oblige donc Baudelaire à réaménager son œuvre. Ainsi, en 1861, la structure du recueil sera-t-elle remaniée et enrichie d’une trentaine de poèmes. Composé de six parties, il est traversé par les thèmes principaux qui laissent deviner les espérances déçues et les défaillances morbides du poète (« Spleen et Idéal » ; « Tableaux Parisiens » ; « Le vin » ; « Les Fleurs du mal » ; « Révolte » et « La mort »). Ces textes, largement autobiographique, Baudelaire les a vécu dans sa chair, au plus profond de son être. Son lyrisme cherche sans cesse à se démarquer du Romantisme qui a bercé sa jeunesse. Avant tout, il s’agit pour lui « d’extraire la beauté du Mal » des « provinces les plus fleuries de l’art poétique » foulées par ses prédécesseurs. À l’instar de Théophile Gautier, le « poète impeccable »  à qui sont dédicacées Les Fleurs du mal, l’art n’a d’autre téléologie que lui-même, le beau et l’utile ne font pas bon ménage : « La poésie ne peut pas, sous peine de mort ou de déchéance, s'assimiler à la science ou à la morale ; elle n'a pas la vérité pour objet, elle n'a qu'Elle-même. » Ainsi, des thèmes modernes sont sertis dans des formes anciennes comme le sonnet, selon l’idée que « l’irrégularité, c’est-à-dire l’inattendu, la surprise, l’étonnement sont une partie essentielle et la caractéristique du Beau ». Hanté par l’Idéal, symbolisé par l’ailleurs, le poète n’échappe pourtant pas à l’ennui. Le spleen envahit tout son être et le plonge dans une mélancolie saturée d’images mortifères. L’amour, clé de voûte du recueil, obéit aux mêmes postulations contradictoires. La passion sensuelle, incarnée par la ténébreuse Jeanne Duval se dispute l’amour spiritualisé, en la personne de Madame Sabatier, sans que jamais le poète n’atteigne la félicité. La mort devient alors la dernière espérance du spleenétique qui ne s’accommode pas de la médiocrité d’ici-bas, où les poètes sont traités comme des malfrats.

Baudelaire, né trop jeune dans un siècle trop vieux, a mené une vie à contre-courant des valeurs en cours. Il incarne à tout jamais le poète écorché vif, voué aux gémonies par ses contemporains, acclamé par ses successeurs : « Le vrai Dieu » selon Rimbaud, « le premier surréaliste » pour Breton ou encore « le plus important des poètes » aux yeux de Valéry. Janus de la poésie du XIXe siècle, dernier classique et premier moderne, il inaugure une nouvelle ère poétique, auquel ce procès, loin de le détruire, prend valeur de sacre. Et finalement, Les Fleurs du mal sont devenues un des plus grands classiques de la littérature.

Baudelaire n’a été « réhabilité » qu’en… 1949. Il faudra en effet cent ans pour que l’institution judiciaire mesure l’étendue du génie de Baudelaire, et qu’une loi du 25 septembre 1946 institue un nouveau cas de pourvoi en révision sur ordre du garde des Sceaux et ouvert à la seule Société des gens de lettres. Elle offre la possibilité de réviser les jugements ayant condamné un écrivain pour outrage aux bonnes mœurs commis par la voie du livre, partant de l’idée que l'appréhension par le public des écrivains évolue au gré du temps, et qu’il convient alors d’adapter le judiciaire au littéraire. C’est ainsi que le 31 mai 1949 la chambre criminelle de la cour de Cassation rendit un arrêt d’annulation du jugement de 1857, considérant que les poèmes « ne renferment aucun terme obscène ou même grossier ». Depuis, les six poèmes censurés peuvent être légalement publiés.

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Voici venir les temps où vibrant sur sa tige
Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ;
Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !

Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ;
Le violon frémit comme un coeur qu'on afflige ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.

Le violon frémit comme un coeur qu'on afflige,
Un coeur tendre, qui hait le néant vaste et noir !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir ;
Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige.

Un coeur tendre, qui hait le néant vaste et noir,
Du passé lumineux recueille tout vestige !
Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige…
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir !

—  Harmonie du soir, Charles Beaudelaire (in Les Fleurs du Mal)
Tu es le charme de Gainsbourg, la danse de Jackson, l'élégance de Barbery, l'indifférence de l'étranger, l'absinthe de Verlaine, la colère de Césaire, les fleurs du mal de Baudelaire, la haine de Brel, les mains sales de Sartre, la rage de vivre de Kerouac, la sensibilité de Renaud, l'attrape-cœurs de Salinger, l'ouverture d'esprit d'Almodovar, l'arrogance de Rimbaud, l'authenticité de Frida Kahlo, l'humanité de la Boétie, le cynisme de Bukowski, l'écriture de Vian, l'écume de ses jours, l'humour de Brassens et la mélancolie de Saez.
—  la louve.

And if sometimes, on the steps of a palace or the green grass of a ditch, in the mournful solitude of your room, you wake again, drunkenness already diminishing or gone, ask the wind, the wave, the star, the bird, the clock, everything that is flying, everything that is groaning, everything that is rolling, everything that is singing, everything that is speaking…ask what time it is and wind, wave, star, bird, clock will answer you: “It is time to be drunk! So as not to be the martyred slaves of time, be drunk, be continually drunk! On wine, on poetry or on virtue as you wish.”

Charles Baudelaire’s first French edition of Les Fleurs de Mal.

Emile Gallé (1846-1904) - La Passiflore, ca 1895

Vase parlant de forme balustre, la panse aplatie sur piédouche en marqueterie de verre bleu, marron-rouge, rose et vert sur fond violacé nuagé blanc à décor de passiflore et de branchages (20 cm)

Porte les vers de Baudelaire extraits du poème « Harmonie du Soir » des Fleurs du Mal :

Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir

Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige

Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir