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Revue Ravage – Mort d’un homme politique de Tom Lanoye, avec Josse de Pauw

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Depuis que je passe à nouveau de longues périodes en Belgique, l’occasion m’a été donnée de voir des pièces remarquables du théâtre flamand. J’ai ainsi vu hier soir Revue Ravage – Mort d’un homme politique du dramaturge Tom Lanoye, avec Josse de Pauw dans le rôle principal de l’homme politique, et Peter Vermeersch à la tête de l’orchestre qui intervient lors des intermèdes chantés de cette « revue ».

J’ai eu l’occasion de voir récemment Josse de Pauw dans « Raymond », une pseudo-biographie de l’entraîneur de football légendaire Raymond Goethals, pièce de Thomas Gunzig, et dans « Huis », la combinaison de deux pièces en un acte de Michel de Ghelderode (1898-1962) : « L’étrange cavalier » et « Les femmes au tombeau ».

Certains dans la génération qui m’a précédé m’ont dit : « J’ai vu jouer Raimu ! » ou « J’ai vu Jouvet en scène ! ». Je pourrai dire moi à mes petits-enfants que j’ai vu de mes yeux vus, Josse de Pauw – je peux aussi leur enjoindre d’aller le voir eux-mêmes, tant qu’il en est temps.

De Tom Lanoye, avant « Revue Ravage », j’ai vu « Sprakeloos », c’est-à-dire « sans voix », appelé en français « La langue de ma mère », un monologue époustouflant dans un mélange échevelé de flamand et de français où l’auteur en personne, en proie à une vive agitation, raconte sur un mode tragi-comique, la mort de sa mère, épouse d’un boucher dans une petite ville flamande au Nord de Bruxelles.

Comme « Revue Ravage – Mort d’un homme politique » n’est pas un thriller, je peux vous raconter l’intrigue sans vous gâcher le spectacle lorsque vous irez le voir (si vous ne connaissez pas le flamand, ne vous inquiétez pas : des sous-titres en français et en anglais sont projetés sur un fronton surplombant le spectacle).

Un vieil homme est en train d’écrire un discours : « Chers amis ! Oui : « Chers amis ! », mais ne devrais-je pas dire plutôt, comme nous le faisions autrefois : « Chers camarades ! », car il y avait bien autre chose dans ce mot désuet de « camarade », dont les quatre syllabes : « ca », « ma », « ra » et « de », évoquaient chacune, ses luttes incertaines, ses âpres combats… etc. »

Les éléments se mettent assez rapidement en place qui permettent de comprendre la situation : les élections se préparent et celui qui est le héros de la pièce que nous nous apprêtons à voir est le chef de file sur le déclin d’un grand parti de gauche. Nous apprenons d’ailleurs rapidement ce qu’ignorent les autres acteurs du drame : qu’il est atteint d’un cancer et n’a plus que quelques mois à vivre. Il demeure cependant convaincu que la gloire du parti exige qu’il se présente une dernière fois. Ne l’entendent pas ainsi, ni le Vice-Président, personnage insipide, attendant son tour dans l’ombre depuis trente ans, ni surtout, le fils du chef, jeune homme fringuant, véritable bête de scène, suant le charisme par tous ses pores, capable d’improviser d’une voix vibrante « Car nous n’avons pas dit notre dernier mot ! Oui, nous savons encore descendre dans la rue, oui nous savons encore marcher, guidés par le drapeau rouge, symbole de toutes nos luttes, et gagner de nouveaux combats par la manifestation, la grève et même s’il le faut, la grève générale ! », avant d’éclater de rire de ce qui n’était en fait qu’une parodie de son père, ce héros incontestable de la classe ouvrière mais hélas sur le retour.

Il y a aussi les femmes. D’abord l’épouse du chef, qui a sacrifié sa carrière de chanteuse pour ne pas gêner celle de sa vedette de mari, père épisodique aussi des enfants qu’elle éleva. Ensuite l’égérie, passée au fil des années du statut de punkette indignée, mascotte du parti, à celui d’amante du chef bien-aimé, et qui lui jette maintenant, après l’avoir amoureusement embrassé : « Tu veux rendre un dernier service ? Eh bien, c’est tout simple : dégage ! » (Els Dottermans, éblouissante dans le rôle).

La formule « revue » permet à chacun de ces cinq personnages de venir chanter son histoire, telle qu’il la conçoit, sur un rythme endiablé. Est-ce que ça ne pouvait pas se faire sans une atmosphère tonitruante à la Cab Calloway ? Si sans doute. Est-ce que cela gêne ? Non, pas vraiment.

Que pensent Lanoye et de Pauw du vieux chef de file dont les travers nous font rire et sourire pendant 90 minutes. En réalité, que du bien. Si nous doutions du fait qu’ils l’aiment, il nous suffirait de lire les entretiens qu’ils ont accordés à propos de la pièce. La politique d’aujourd’hui, où un programme unique TINA est mis en œuvre par des ombres interchangeables se partageant et échangeant prébendes et sinécures n’est manifestement pas leur tasse de thé. Par la manière douce, en utilisant avec art la dérision et la tendresse, ils tentent de nous convaincre subliminalement qu’il y a toujours des luttes à mener, toujours des combats à gagner, galvanisés tous ensemble par des paroles inspirées et – pourquoi pas – dans le sillage triomphant du drapeau rouge !



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