felipe-ribon

4

«

Notes sur les sons

Nous avons remarqué que souvent, dans leur imaginaire, les gens associent des sons à la présence des fantômes. Bien souvent aussi, les sons qu’on leur prête sont durs, tels le craquement du bois ou le crépitement du feu ; comme si, en devenant fantômes, ils étaient devenus solides.

Cette idée m’a toujours paru douteuse. Il semblerait qu’étant incapable de les voir nous cherchions, nous autres vivants, à combler par le son l’absence de repères visuels. Or, si les fantômes sont capables de produire des bruits, il faut bien supposer que ceux-ci sont plus variés que ceux que produisent les vivants, voire d’une nature différente. Ils ne peuvent pas se limiter à l’indigence des bruits que nous voulons bien leur attribuer.

En revanche, je serais curieuse de savoir si la musique peut attirer les fantômes. Nous pourrions évidemment mettre un disque ou inviter des instrumentistes à jouer de la Tafelmusik, mais ce serait ouvrir un tout autre chapitre que celui du dîner de fantômes (il n’empêche, je me demande quel genre de musique ils apprécient le mieux).

Au Japon, au Moyen Age, il était de coutume, à l’heure où la noblesse prenait son repas, de poster des serviteurs à l’extérieur de la salle pour qu’ils fassent vibrer leur arc et chassent de la sorte les mauvais esprits. D’où l’on peut déduire que les esprits sont plus enclins à se présenter dans un lieu dénué d’ondes sonores.

Les bruits de la cuisine. À quel moment reconnaît-on l’origine des diverses sons qui s’y produisent ? Même un chat reconnaît le froissement du sac plastique qui contient sa pâtée. Le bruit de la friture, du couteau qui tranche, de la boîte de conserve que l’on ouvre, de la porte du frigo que l’on ferme, de l’eau portée à ébullition.

Les plats ne se matérialisent pas tout d’un coup. Derrière la porte de la cuisine, ils s’annoncent déjà par le bruit et par l’odeur. Ils ne font leur apparition que dans un second temps. Et lorsqu’ils disparaissent, ce n’est pas en une fraction de seconde, mais progressivement, laissant de nouveau après leur passage des odeurs et des sons qui se font désormais entendre à l’intérieur de notre corps, en écho au leur, comme la queue de la comète.

Si les fantômes produisent un son, il doit être de cette nature ; annonçant leur arrivée à travers leurs pas, ou résonnant après leur visite. Pourquoi pensé-je cela ? À vrai dire, je n’en sais rien. Simplement, je sentais que si les fantômes se sont débarrassés de leur chair, ils doivent être en décalage par rapport à sa nature et à ses manifestations. Il s’agit, me semble-t-il, d’existences déphasées, par rapport à ce qu’ils ont laissé ici, et par rapport aux lieux.

Entendront-ils les sons de la cuisine, des plats qui mijotent ? Si oui, il se peut que ceux de leur arrivée se confonde avec ceux des plats qui préparent doucement leur apparition, les bruits que l’on entendrait, nous nous parvenir de la cuisine.»

(Ryoko Sekiguchi et Felipe Ribon, Dîner fantasma, Manuella éditions, avril 2016)