emilie franceschin

Cher Kant (lettre d'amour)

               Cher Kant,

  Je sais que tout cela est un peu précipité, cela fait seulement que quelques jours que je te connais mais les choses sont pour moi d’une réelle évidence.

Je me demande encore, aujourd’hui comment j’ai passé autant de temps à t’ignorer.

Beaucoup d’obstacles se sont hissés entre nous et persistent encore aujourd’hui. Je sais que dans trois jours je me séparerai de toi. Tout est mis en jeu pour que tu ne restes plus en ma possession. C’est par un grand désarroi que j’ai appris qu’il m’était impossible de te posséder par la faute d’un parfait inconnu. La veille de notre rencontre, il a réussi à s’accaparer ma partie préférée de toi et me laisse dans un vide total pour le reste de ma vie.

Cette lettre te paraît sûrement soudaine, et mon cœur s’emballe un peu trop mais c’est avec une grande sincérité que je t’avoue cela. Les choses ne seront jamais plus comme avant.

Tout cela te semble peut être irréel, mais je suis tombée en amour de tes mots.

Peut être que cela est un peu égoïste mais tu l’as écrit pour moi ce texte ?! Quand tu as écrit cet essai pour introduire en philosophie le concept de grandeur négative, tu pensais à moi, avoues le ? C’est pour cette raison, je suis dans une colère noire, de penser que ces mots qui me sont dédiés resteront un souvenir, des choses ancrées dans ma tête mais que je ne détiendrais plus entre mes mains. J’essaye donc de profiter un maximum de toi, je note précisément ces phrases superbes et à chaque fois que je les relis ça me fait toujours le même effet. Non, il y’en a une magnifique, attends je la cherche tant que cela est encore possible ; là voilà : « Ainsi le tonnerre que l’art inventa pour détruire, repose dans l’arsenal d’un prince et attends silencieusement une guerre future, jusqu’à ce qu’une étincelle perfide le touche et qu’il éclate détruisant tous les lieux alentours. » Quand je lis cela, le relis, je me demande encore comment j’ai pu passer autant de temps à t’ignorer. Maintenant, je veux t’absorber le plus possible, il est sur que beaucoup d’éléments restent encore indigestes. Mais de te voir écrire «  qu’une chute est une ascension négative », là je suis prête à tout, comment je ne peux pas faire l’effort de te comprendre alors que toi tu me comprends si bien. C’est avec une grande volonté que je me lance dans le principe d’abstraction que tu m’exposes. Je veux bien être une abstraction pour toi telle que tu l’as conçoit comme une attention négative. Je sais qu’aujourd’hui cela te demande de passer par une force, par un faire et de ne pas être dans une simple négation ou un manque. Par cela, l’attention est présente malgré tout, même si elle reste négative, et rien que cela me satisfait pleinement.

C’est étrange comment tu as réussi à me donner cette envie d’écrire, de t’écrire et d’écrire à mon travail.

Pour toutes les raisons exposées précédemment, je te reste parfaitement fidèle, à ta grandeur négative qui est pour moi maintenant le concept idéal, celui auquel je m’absout totalement, et auquel je dédie ma redécouverte de la philosophie.

Grâce à toi, la philosophie ne sera jamais plus comme avant. Cette rencontre totalement inattendue provoque en moi une force ; tant est puisse être également un passage obligé par un affaiblissement, et c’est exactement là où les choses se jouent.

Je te remercie profondément de m’avoir donné cet éclaircissement, la possibilité d’entrer dans la philosophie par une porte aussi active et réactive.

Je sais que cette lettre reste une parmi tant d’autres. Je suis consciente de ton succès mais il m’était impossible de me priver d’écrire et de t’écrire.

Donc, je suis passée à l’acte…

       

             Emilie Franceschin