contrecarrer

Les parents ont un rôle primordial dans la socialisation de leur enfant, au côté des amis, de l’école et de la télévision, dans la mesure où les goûts différenciés des filles et des garçons se construisent lors des interactions quotidiennes avec leur environnement. Les enfants sont la plupart du temps prescripteurs de leurs jouets et leurs parents affirment souvent ne faire que s’adapter à leurs souhaits. Pourtant, lorsque ces derniers indiquent à leur fils que « ce n’est pas pour toi, parce que tu es un garçon », ils corroborent le message marketing et limitent l’imaginaire de leur enfant en l’empêchant de se projeter dans toute une gamme de jouets. Intériorisant l’interdit social et s’y conformant, le garçon ne demandera souvent plus que des jouets pensés comme « appropriés » et les parents auront en retour l’impression que ces goûts sont naturels, méconnaissant leur rôle dans cet apprentissage. Dans l’objectif de contrecarrer ces injonctions restrictives, ils peuvent proposer à leurs enfants des jouets étiquetés de l’autre sexe et éviter les jugements lorsque ceux-ci s’y intéressent ; ainsi, filles et garçons seront en mesure de s’autoriser à investir une gamme plus large. Ils peuvent aussi décortiquer les catalogues ensemble en critiquant les assignations normatives, dans des mots adaptés à l’âge des enfants. L’objectif n’est ainsi pas d’interdire mais au contraire d’ouvrir le champ des possibles des enfants.
—  Mona Zegaï, sociologue, dans  “Jouets : ces clichés 
qui limitent l’imaginaire”, entretien réalisé par Mina Kaci dans L’Humanité, jeudi 18 décembre 2014
De l'art de corriger ses travers.

Il y a des vieux réflexes dont il est plus difficile de se débarrasser, parce que notre entourage, “la société” comme on dit, nous encourage à les cultiver.

Comme celui de toiser et décortiquer mentalement toutes les femmes qu'on croise, pour voir ce qu'elles ont de mieux ou de moins bien que nous.

Il m'arrive encore de le faire, bien plus rarement qu'il y a… disons cinq ans, par exemple, mais la différence c'est que maintenant je finis toujours par me reprendre avant de trop salir mon karma et par retourner la situation de manière à laisser mon cerveau dans un état à peu près correct, sans traces de venin et de goudron. J'en ai suffisamment profité quand j'étais plus jeune, j'ai été absolument ignoble et cruelle par moments, dans le seul but de pointer mon canon sur une autre personne que moi au moins quelques minutes par jour et dans l'espoir d'oublier mes propres travers. 

Et aujourd'hui, alors que j'étais encore occupée à reproduire cette sale habitude dans le métro, et que je tentait, comme à chaque fois, de contrecarrer les plans de mon cerveau en lui susurrant de douces paroles féministes et semi-hippies à l'oreille, la femme que j'avais prise pour cible, elle, était trop occupée à se faire embrasser la-bouche-puis-le-nez-puis-la-bouche par son amoureux. Une scène qui aurait dû m'attendrir si je n'avais pas été une connasse en pleine rédemption. 

J'avais enfin réussi à me débarrasser des saloperies qui encombraient mon esprit quand j'ai vu son mec se lever et descendre, la laissant seule avec un petit sourire niais et une grosse trace de rouge à lèvres sur le nez. J'aurais pu la laisser comme ça, me moquer mentalement et penser au moment où elle croiserait enfin un miroir, constaterait les dégâts, et retracerait toutes les étapes de son périple pour calculer le nombre approximatif de kilomètres parcourus en public avec un nez de clown. 

Mais puisque recadrer ses pensées ne suffit pas à corriger un comportement que je juge désormais méprisant et révoltant, j'ai retiré mon casque, je me suis penchée vers elle, et je lui ai dit : “Excusez-moi, je ne voudrais pas vous embarrasser mais il vous a laissé une petite trace de rouge à lèvres sur le nez.

Elle a rougi, pouffé, porté la main à son nez et a commencé à frotter à l'aveugle, en me demandant où. J'ai bafouillé, j'ai dit “Euh… c'est… attendez… l… bougez pas.” et j'ai frotté son nez du bout du doigt, pour enlever le plus gros et lui indiquer l'endroit à nettoyer. Elle a fini le boulot toute seule, m'a demandé si tout était bien parti, j'ai dit oui, et on a toutes les deux gloussé à travers nos sourires gênés en regardant dans deux directions opposées avant de faire semblant de s'endormir pendant le reste du trajet pour s'éviter une nouvelle dose de malaise.

Quand je suis arrivée à mon arrêt, je me suis levée, je lui ai souhaité une bonne soirée, elle m'a remerciée à nouveau, et nous avons repris le cours de nos vies, avec des petits sourires satisfaits plaqués sur nos visages au maquillage désormais impeccable.

Parce qu'on nous répète sans arrêt qu'on doit cesser de s'opposer les unes aux autres et qu'on doit se soutenir, avancer ensemble, s'entraider et se rendre la vie plus facile, et que pour moi, ça commence au moins comme ça. 

Ne laisse pas tes soeurs traverser la ville avec un nez de clown, et l'univers te le rendra sûrement.