cambouis

Listen

@thelouistiti asked me to read an extract of Le Petit Prince, by Antoine de Saint-Exupéry.

I chose this moment, concluded with one of my fav quote of the book : “ It is such a secret place, the land of tears

– Les épines, à quoi servent-elles ?

Le petit prince ne renonçait jamais à une question, une fois qu’il  l’avait  posée.  J’étais  irrité  par  mon  boulon  et  je  répondis  n’importe quoi :

 – Les épines, ça ne sert à rien, c’est de la pure méchanceté de la part des fleurs ! 

– Oh !

 Mais  après  un  silence  il  me  lança,  avec  une  sorte  de  rancune : 

– Je  ne  te  crois  pas !  Les  fleurs  sont  faibles.  Elles  sont  naïves.  Elles  se  rassurent  comme  elles  peuvent.  Elles  se  croient  terribles avec leurs épines…

Je  ne  répondis  rien.  À  cet  instant-là  je  me  disais :  « Si  ce  boulon résiste encore, je le ferai sauter d’un coup de marteau. » Le petit prince dérangea de nouveau mes réflexions : 

– Et tu crois, toi, que les fleurs…

– Mais  non !  Mais  non !  Je  ne  crois  rien !  J’ai  répondu  n’importe quoi. Je m’occupe, moi, de choses sérieuses !

Il me regarda stupéfait.

– De choses sérieuses !

Il me voyait, mon marteau à la main, et les doigts noirs de cambouis, penché sur un objet qui lui semblait très laid.

– Tu parles comme les grandes personnes !

Ça me fit un peu honte. Mais, impitoyable, il ajouta :

– Tu confonds tout… tu mélanges tout !

Il était vraiment très irrité. Il secouait au vent des cheveux tout dorés :

– Je connais une planète où il y a un Monsieur cramoisi. Il n’a  jamais  respiré  une  fleur.  Il  n’a  jamais  regardé  une  étoile.  Il  n’a jamais aimé personne. Il n’a jamais rien fait d’autre que des additions.  Et  toute  la  journée  il  répète  comme  toi : « Je  suis  un  homme sérieux ! Je suis un homme sérieux !   » et ça le fait gonfler  d’orgueil.  Mais  ce  n’est  pas  un  homme,  c’est  un  champignon !

– Un quoi ? 

– Un champignon !

Le petit prince était maintenant tout pâle de colère.

– Il  y  a  des  millions  d’années  que  les  fleurs  fabriquent  des épines.  Il  y  a  des  millions  d’années  que  les  moutons  mangent  quand  même  les  fleurs.  Et  ce  n’est  pas  sérieux  de  chercher  à  comprendre  pourquoi  elles  se  donnent  tant  de  mal  pour  se  fabriquer  des  épines  qui  ne  servent  jamais  à  rien ?  Ce  n’est  pas  important la guerre des moutons et des fleurs ? Ce n’est pas plus sérieux  et  plus  important  que  les  additions  d’un  gros Monsieur  rouge ?  Et  si  je  connais,  moi,  une  fleur  unique  au  monde,  qui  n’existe nulle part, sauf dans ma planète, et qu’un petit mouton peut  anéantir  d’un  seul  coup,  comme  ça,  un  matin,  sans  se  rendre compte de ce qu’il fait, ce n’est pas important ça ! 

Il rougit, puis reprit : 

– Si  quelqu’un  aime  une  fleur  qui  n’existe  qu’à  un  exemplaire  dans  les  millions  et  les  millions  d’étoiles,  ça  suffit  pour qu’il soit heureux quand il les regarde. Il se dit : « Ma fleur est là quelque part… » Mais si le mouton mange la fleur, c’est pour lui comme  si,  brusquement,  toutes  les  étoiles  s’éteignaient !  Et  ce n’est pas important ça !

Il  ne  put  rien  dire  de  plus.  Il  éclata  brusquement  en  sanglots.  La  nuit  était  tombée.  J’avais  lâché  mes  outils.  Je  me  moquais  bien  de  mon  marteau,  de  mon  boulon,  de  la  soif  et  de  la  mort. Il y avait, sur une étoile, une planète, la mienne, la Terre, un petit prince à consoler ! Je le pris dans les bras. Je le berçai. Je lui disais :  « La fleur que tu aimes n’est pas en danger… Je lui dessinerai  une  muselière,  à  ton  mouton…  Je  te  dessinerai  une  armure pour ta fleur… Je… » Je ne savais pas trop quoi dire. Je me  sentais  très  maladroit. Je  ne  savais  comment  l’atteindre,  où  le rejoindre… C’est tellement mystérieux, le pays des larmes.