butte de montmartre

À la base, il n’avait pas voulu sortir. Il aurait préféré rester chez lui, à se lamenter sur son sort, et à se renfermer sur lui-même. Et puis, il ne savait pas trop pourquoi, mais il s’était finalement retrouvé à cette fameuse soirée. Son pote l’avait trainé là, et avait disparu pour s’amuser avec d’autres gens plus marrants que lui. Il était donc assis dans un fauteuil, dans un coin, sa cinquième bière à la main, à regarder les gens autour, sans oser se lever pour se tirer de là. En vérité, il regardait cette fille, qui dansait, seule, n’importe comment. Elle avait l’air complètement saoule, ses mouvements étaient désordonnés, et pas du tout en rythme avec la musique. Elle n’était pas spécialement belle, mais, avec l’aide de l’alcool dans ses propres veines, il était hypnotisé par cette fille. Elle avait l’air de se sentir vraiment bien, et il en était terriblement jaloux. Lui aussi aurait voulu se sentir bien. Il la dévorait du regard pour essayer d’absorber de son bien-être. Évidemment, ça ne marchait pas.

Il descendit le reste de sa bière d’une traite, soupira, puis ferma les yeux. Il avait envie d’être ailleurs. Peu importait où. Ailleurs. Contrairement à d’autres, la découverte de son cancer lui avait donné envie de disparaitre sans délai. Il ne voulait ni souffrir, ni imposer sa souffrance aux autres, à ses proches. Les yeux fermés, il ruminait sa colère. Les gens allaient continuer à vivre, heureux et préservés, tandis que lui allait crever comme un chien. C’était injuste. Il fût tiré de ses pensées par la sensation d’une main posée sur son épaule. Il ouvrit les yeux, et, à sa grande surprise, la fille était là. Elle ne souriait pas, n’était pas triste non plus. Elle lui prit simplement la main et lui dit de venir. Il ne savait pas trop pourquoi, mais il la suivit. Ils sortirent. Dehors, elle prit une grande inspiration, regarda à gauche, puis à droite, et se tourna vers lui:

“Gauche ou droite?

-Hein?

-Gauche ou droite? Choisis!

-Euh… Gauche?”

Et ils s’en furent vers la gauche. À chaque carrefour auquel ils passèrent, ils firent le même rituel. Il ne savait pas trop où ils allaient, mais elle lui donnait l’impression d’avoir de nouveau du contrôle sur sa vie. Il faisait des choix, à chaque carrefour. Il choisissait le chemin qu’ils prenaient. Cette ballade nocturne, dans Paris, c’était une métaphore de la Vie.

Ils arrivèrent finalement en bas de la butte Montmartre. Elle demanda s’ils devaient monter, et il dit oui. Ils montèrent les marches, et il décida, une fois en haut, de s’asseoir par terre, face à Paris, la ville lumière étendue à leurs pieds. Elle posa sa tête sur son épaule, et demanda:

“On est bien, non?

-Oui, on est bien, dit-il, tout sourire.

-C’est mieux.

-Mieux?

-Oui, mieux. T’avais l’air triste, tout à l’heure. Je sais pas pourquoi, mais je m’en fiche. T’as des soucis, et t’es triste. Mais, tu vois, ce soir, pour venir ici, t’as choisi. C’étaient tes choix. C’est pareil pour la joie et la tristesse, c’est toi qui choisis. T’es triste parce que tu l’as choisi. La douleur est inévitable, mais la souffrance, elle, c’est juste une option. T’as peut-être mal, mais il suffit de choisir la joie, et tu seras bien, comme là.”

Oui, se dit-il, étonné qu’elle ait fait ça uniquement pour en arriver là. Oui, ils étaient bien.