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© photo : Vinciane Verguethen


Tarik KISWANSON

NO MAN IS AN ISLAND

Exposition du 11 avril 2015 au 9 mai 2015
Ouvert vendredi et samedi de 15h à 19h

Vernissage le samedi 11 avril 2015 de 18h30 à 21h30

Galerie 9
9 rue des Bouchers
F-59000 Lille
www.9ruedesbouchers.fr

Dossier de presse à télécharger
Contact presse : Sébastien Bruggeman - 06 52 13 31 48



No man is an island


Il en va de l’île comme de la forêt que l’on qualifie de vierge : stricto sensu, elle n’existe pas. Personne, certes, ne songerait à en dénier l’existence géographique. Il y a des îles, des îlots, des presqu’îles, des atolls ; mais ce sont là des réalités plurielles, individuées, toutes différentes, résultant de déterminations et de paramètres divers, et penser l’île comme réalité topologique revient toujours à penser telle ou telle île. L’île au singulier, en revanche, est un pur horizon projectif. Ce fantasme d’autonomie est d’autant plus puissant qu’il est impossible : chez Thomas More, penseur de l’utopie, c’est l’île qui sert de modèle de pensée. L’île, du moment qu’elle est connue et qu’on pose le pied sur son sol, n’est plus une île : elle disparaît comme lieu radicalement isolé, et s’ouvre à la relation. La réalité insulaire est celle de l’hybridation.


Pour sa nouvelle exposition monographique, No man is an island, dont il emprunte le titre au poète anglais John Donne, Tarik Kiswanson développe le thème de la migration des formes et des hommes. Déjà, dans ses pièces antérieures, se faisait jour la représentation duale du monde. Pour son exposition à Lille à la galerie 9 organisé par Camoufleur, la proposition prend pour point de départ un planisphère qu’il découvre au cours de ses recherches. Sur celui-ci, le monde est divisé en deux moitiés, Est et Ouest, représentées sous la forme de cercles accolés. En les évidant, une forme abstraite apparaît, celle d’un monde où toutes les frontières auraient été gommées. La forme circulaire, déclinée dans plusieurs des pièces, traverse l’exposition comme un motif. Mais en se propageant, la forme initiale s’infléchit, à la manière d’une onde sismique. Tantôt, c’est un planisphère qui se trouve déplié et installé en suspension dans l’angle d’un mur, formant une série d’arc de cercles, tantôt le cercle devient anneaux, tenus par des personnages, ou encore se rappelle dans un objet que l’on imagine pouvoir chausser à la manière d’une paire de lunettes de soleil. 


A ce sujet, Tarik Kiswanson parle de « basculement cinétique de la forme », un procédé caractéristique de son vocabulaire. Déjà, lors de son exposition Embrayer en 2014, il présentait la série A hat and other significations (2013-2014) où la même forme, par un infime changement d’échelle ou d’accrochage, se chargeait d’évoquer tour à tour un chapeau, un interrupteur, un tableau, un porte-manteau ou une sculpture. Ici, ce principe, qu’il qualifie de « forme ambiguë », se retrouve notamment à travers une série d’assises qui oscillent entre une chaise et un personnage. Par l’utilisation prédominante du laiton et du cuivre,  les surfaces réfléchissantes accentuent encore un peu plus l’instabilité de la perception. Cette ouverture de la forme, toujours déjà hors d’elle-même, suggère une obscure « vie des formes » du même type que celle observée par Henri Focillon qui soulignait leur « règne incertain, qui n’est ni l’étendu ni le pensé », porteur d’ « une foule d’images qui aspirent à naître ». 


Le concept d’insularité, toujours rattrapé par le métissage et les échanges globaux, sert de point de départ pour pluraliser les oppositions frontales. Entre art et design, la frontière est sans cesse déplacée. Mais en parallèle, l’exposition recèle également une tonalité géopolitique. Aux murs, des porte-drapeaux sont détournés de leur fonction initiale. Accroché à l’envers, en argent plaqué, il devient décoratif. Ambigus dans son statut et sa raison d’être, il constitue un commentaire sur la souveraineté de l’état nation qui, en tant que territoire clos, est tout aussi utopique que l’île de Thomas More. Dans une deuxième version de la même série, le porte-drapeau, cette fois à l’endroit mais aux tubes obstrués, devient porte manteau. La violence des frontières imposées, toujours arbitraires, est également traduite à travers des couronnes accrochées aux murs, inspirées de dispositifs anti-escalade bien réels. Hérissées de pics, ces formes d’une grande violence, témoignent de la coercition de tous les instants dans les sociétés modernes, en proie à une véritable névrose d’espace.  Mais ici également, le décoratif vient désarmer le politique : en changeant leur sens d’accrochage de la même manière, en les repeignant de couleurs vives ou chair, le rapport au corps est inversé. L’entrave devient parure.


Comment, alors, repenser des relations entre l’espace et l’identité qui ne soit pas celles de l’isolement et de la crispation sur le privé ? Comment faire du lieu un espace à entrées multiples ? Chez Tarik Kiswanson, la réponse est d’ordre autobiographique. D’origine suédo-palestinienne, il part de sa propre histoire pour inventer ses propres archives archéologiques, faisant de la construction de soi l’une des réponses possibles. Ainsi, dans sa série de vases en verre soufflé, il imbrique deux formes de vase, l’un de provenance orientale, l’autre occidentale, l’une dans l’autre. Contre l’impossibilité d’une île, c’est une « esthétique du Divers » qui s’écrit, dans une dialectique espace-identité qui ne se résout jamais, mais donne lieu à des recherches en mutation permanente : à une cosmologie.

1.Henri Focillon Vie des formes, Paris, PUF, 2013, p. 11 : « [La forme] se continue, elle se propage dans l’imaginaire, ou plutôt nous la considérons comme une sorte de fissure, par laquelle nous pouvons faire entrer dans un règne incertain, qui n’est ni l’étendu ni le pensé, une foule d’images qui aspirent à naître. »
2.L’expression est d’Edouard Glissant


Ingrid Luquet-Gad
Ingrid est critique d’art et écrit régulièrement pour Les Inrocks, Art Press, Revue02, Trax…



www.tarikkiswanson.com/


Loyalty isn’t about words, it’s crafted by your deeds. It isn’t something that appears, you’ll have to earn it. It’s the bond made between people, between friends and family and lovers. Treasure loyal people, they’re rare.
—  Bram Bruggeman