beau corps

“ On s 'était rencontrés dans un bar en centre ville, il était pas très grand et coloré de teintes bleutées et roses avec une bonne musique en fond. Elle était là, assise sur une chaise penchée sur le comptoir avec sa bière à la cerise dans les mains. Elle portait un gros pull bleu marine avec un jeans et de chaussures avec des semelles épaisses, c'était pas vraiment attirant tu sais, le genre de meuf négligée, avec le maquillage de la vieille sous les yeux, les cheveux en bataille et le visage un peu rond. Et elle était là, seule, en tête à tête avec sa kriek, c'était pas beau à voir, il faisait à peine nuit et elle semblait déjà partie dans un autre monde. ”

Je sortis une cigarette de ma poche quand mon interlocuteur me coupa :

“ Tu fumes toi ? Je croyais que tu ne voulais pas ressembler à tous ces petits rebelles à la con qui se disent niquer la société. ”

Je souris doucement en même temps de glisser l'objet entre mes lèvres, attrapant mon briquet j'allumais le bout.

“ Mais je ne fume pas pour niquer la société capitaliste. Ça va bien plus loin que ça mec, c'est à cause de cette fille d'ailleurs, parce qu'elle était là et moi aussi, deux pauvres cons qui s'étaient retrouvés dans ce bar pour je ne sais même plus quelle raison. Alors j'ai demandé pareil qu'elle et je suis parti m'asseoir un peu plus loin parce que j'avais pas suffisamment de couilles pour aller lui parler. Et je la regardais comme un taré, je me souviens de tous les détails de ce moment là, de ses cheveux coupés courts marrons foncés, de ses petits yeux presque jaunes avec quelques tâches à l'intérieur, sous son œil gauche il était une veine qui avait explosée, je me demande toujours comment au passage, ses ongles noirs abîmés, je te jure en vrai c'était pas beau à voir, le corps dans ce bar et la tête dans les étoiles. J'ai dû la fixer pendant plus d'une heure comme un con, elle était pas vraiment belle, on se serait jamais retournés sur elle en ville, pourtant ce soir elle semblait être la plus belle femme au monde. À un moment elle s'est levée à mise sa veste deux fois trop grande pour elle, tu sais ces vestes de mecs qui craignent un peu, a sorti un paquet de clopes pour se diriger vers la sortie. Et tu sais pas quoi, bah elle s'est arrêtée devant moi en m'en tendant une, comme si c'était normal de proposer à un inconnu d'en griller une. Alors comme un débile j'ai bégayé un espèce de ’ oui ’ qui pu la mort et la fragilité. Quand elle l'a allumée j'ai cru comprendre la chanson de Saez Cigarette. Ouais tu dois sûrement pas connaître mais ça parle d'un homme qui fait tout au long de la musique une métaphore entre la cigarette et la femme au point qu'à la fin on ne différencie plus les deux, c'est elle qui me l'a fait découvrir parce qu'elle s'appelle Marguerite, ou dû moins c'est le prénom qu'elle a bien voulue me donner, parce que d'après ce qu'elle m'a racontée ses parents étaient de grands fans de cet artiste et ils s'était rencontré juste sur la chanson Marguerite. Enfin maintenant que je dis j'ai l'impression qu'elle ne faisait rien par hasard, tout avait un symbole pour elle, comme si elle ne voulait rien laisser au destin, un manière de se prouver à soi-même et au monde entier qu'elle était maîtresse de son existence. Je trouve ça super sexy, ça change des gamines paumées qui se disent libres sous prétexte qu'elles vont en boîtes et qu'elles se font sauter. Bref je crois que je me suis perdu, donc oui ! On était devant ce bar cigarettes dans la bouche et elle a commencé à me demander ce que je foutais là parce que je semblais paumé, et c'était le cas donc je lui ai expliqué que j'avais juste envie de me casser de la coloc un soir, parce qu'il y en avait marre de gâcher sa vie sur un canapé, et là, elle a pris un fou rire parce que mon ambition visiblement c'était donc de gâcher ma vie sur une chaise dans un bar. Elle parlait avec une aisance déstabilisante, comme si elle savait à l'avance ce que j'allais dire et avait appris ses répliques par coeur. Après elle m'a tendue son briquet et la je te jure j'ai cru que j'allais kaner mec, le goût était dégueulasse, ça brûlait la gorge, ça puait pourtant j'ai continué. Elle continuait de sourire parce qu'elle avait comprise que c'était la première fois que j'essayais cette merde, surtout qu'pour ne pas arranger mon cas j'ai sorti un ’ pourquoi tu fumes c'est même pas agréable ? ’, alors elle a poussé une chaise pour s'asseoir à tiré un grand coup avant de me répondre ’ parce que je sais l'apprécier, je sens la fumée descendre dans les poumons, remontrer dans ma bouche pour caresser mes lèvres et puis tu sais, on masque l'odeur des regrets avec qu'on a,  on rempli le vide avec ce qu'on a. La vie est triste mais c'est ce qui en fait sa beauté, fumer s'est prouver à la mort que t'as pas peur d'elle, que tu l'as défie même ! Et puis même, tu sais s'est agréable d'avoir quelque chose près de soi, si j'avais choisir entre une dernière femme et une dernière cigarette, je choisirais la cigarette : on la jette plus facilement. Disait Gainsbourg, alors moi j'ai décidé de choisir la manière de souffrir. ’ et voilà comment je me retrouve maintenant avec les poumons noirs, à cause d'une nana qui avait les mots pour faire chavirer les bateaux. Puis on a continué toute la nuit, enchaînant paroles, alcools, clopes et même quelques drogues… à la fin on est monté chez moi parce qu'elle était morte de froid avant qu'elle ne tombe de fatigue dans mon lit et me dépose un léger baiser et tu sais ce que c'est le pire ? Cette meuf a même pas vingt ans et elle a changé ma vie. ”

j'avais fini ma cigarette et je regardais maintenant les étoiles jouer avec la lune.

“ elle où désormais ? ”

me demanda-t-il.

“ j'en sais rien, le matin quand je me suis réveillée elle était plus là, le seul souvenir qu'elle m'a laissé c'est son paquet de cigarette et un numéro de téléphone avec écrit ’ appel moi quand tu auras envie de te foutre en l'air’, en attendant je pense qu'elle est occupée à bouleverser d'autres existences. Mais j’ai qu’une envie, c’est de mourir entre ses lèvres. ‘’

Et à la fin, on ne se souviendra pas du plus beau corps ni du plus beau visage. On se souviendra toujours de la plus belle âme et du plus beau cœur.
—  Cookhed (k) / inspiré d'une autre citation /

Les lycéennes rêvent de montrer leur beau corps cet été, moi aussi j'en rêvais
C'était avant que l'on m'aime et que j'aime aussi c'était avant la vraie vie

J'ai pas des beaux yeux. J'ai pas un beau sourire. J'ai pas un beau corps. J'ai pas des belles mains. J'ai pas des beaux seins. J'ai pas de belles fesses. J'ai pas un beau ventre. J'ai pas une belle voix. J'ai pas de talent. J'ai pas d'intelligence. J'ai pas une belle allure. J'ai pas une belle démarche. J'ai pas de beaux cheveux. J'ai pas un joli visage. J'ai pas un beau rire. J'ai pas de beaux bras. J'ai pas de jolies jambes. J'ai pas de beaux bijoux. J'ai pas de beaux vêtements.
J'ai rien. Je ne suis rien.
C'est cool.

Regarde, elle est belle hein? Beau visage, magnifique corps, jolie sourire. Tout ce qu'on aimerait avoir au finale. Mais ce qu'on ignore c'est qu'elle est malheureuse, elle compte les calories, fait beaucoup de sport, elle est toujours impeccable malgré son mal être. Elle n'est pas fière d'être la personne qu'elle est puisque les gens là voit comme une magnifique poupée joyeuse, d'une beauté rare. C'est fou les sentiments qu'elle essaie d'éteindre au fond d'elle alors qu'elle ne veut qu'être elle-même. Elle traine le poid du passé, qui l'emmène petit à petit au fond du gouffre. En silence. Cacher. Son objectif ? Ne rien laisser paraître.

Anorexie

Moment d'angoisse. Dans cette même pièce blanche, froide, sans vie. La balance devant moi, comme un gouffre dans lequel je plonge chaque semaine. Ils appellent ça la pesé. Du bétail. Industrie de malades. Je suis dans une industrie de malades. Dirigée par des malades, composée de malades, à l'attention de malades, réservée aux malades. “Je t'avais dit de manger tout ton plateau repas, Pauline. Tu es incorrigible.” Le poids qui stagne, synonyme de prolongement du séjour dans cette chambre moite aux draps qui puent les médocs. “Tu es dans un combat, alors sort les armes ma belle” Je l'aime bien la madame qui s'occupe du ménage de nos chambres. Ce qu'elle ne sait pas, c'est qu'on se bat que pour une cause. Quand il y a un but, quand on attend la victoire. C'est quoi ma gloire à moi? De reprendre du poids? Pour rechuter par la suite?
Chaque nuit c'est la même chose. J'analyse ma situation. Je repense à tout ce que j'ai vécu, tout ce qui me reste à vivre, ou pas. Je pèse le pour et le contre. Cette expression me fait rire. Moi aussi on me pèse. Plus pour le contre que pour le pour d'ailleurs.
Toujours la même question au réveil: “Ma mère est passé me voir?” “Non pas aujourd'hui Pauline” “Non pas aujourd'hui Pauline” “Non pas aujourd'hui Pauline” j'attend.
Lui et sa blouse blanche qui vient vérifier toutes les 3h mon cathéter. Je le vois bien augmenter la dose de sucre et de nutriments dans l'intraveineuse. Injections. Perfusions. Afflux sanguin.
Viens la promenade. Moment de liberté, la “sortie”. Quel effroi paradoxale. La liberté conditionnée j'appelle ça. On déambule dans les couloirs déserts, les jardins qui, même eux, sentent les produits de nettoyages. Sentir une fleur. Amener moi un pétale que je poserais sur mon petit coeur gelé. Qui sait, le ciel est peut être plus beau derrière les grillages? Le soleil plus fort, plus brillant, plus chaud? Peut être même que cette chaleur pénètre en eux, touche leurs cœurs et les rend heureux. Pour ça que les gens rayonnent. Pour ça que l'hôpital est terne. C'est comme cela que je les imagines, les gens du “dehors”, du vrai dehors. On kidnappe aussi des chariots vides dans les couloirs et montent dessus en roulant. Je voudrais voler. M'envoler. Loin, haut. Je suis sûre qu'avec mon poids plume c'est possible.
Mange. Mange. Mange. J'en suis à la compote. Berk. Quel dégoût. La vieille dame dans la même chambre que moi me regarde avec pitié. Moment de lucidité. Ça m'arrive des fois. Oui, ils ont raison. Je fais de la peine. Je fais pitié. Regarde toi Pauline. C'est ça que tu trouve beau? Ton corps qui se casse? Plus ça va, plus tu te réduit. Tu disparais. Tu t'efface. En même temps, à quoi bon exister. Pour quoi faire? Pour qui? “Pour toi, vis pour toi” Elle me le répétais souvent cette vieille dame. Je ne connais même pas son prénom.
Extinction des feux.
“Ma mère est passé me voir?” “Il est 7h du matin, les visites n'ont pas encore commencés Pauline” j'attend. Une heure, une journée, une semaine, une vie. “Je t'ai emmenée des bombons” Douceurs de grands-mère. Je les mets sur ma table de chevet, à côté des chocolats de la semaine dernière. “Je t'accompagne pour la pesé”
Angoisse. Le gouffre, encore. Nue sous ma blouse, j'ai froid. “En même temps avec la peau sur les os…” il ne fini pas sa phrase. Merci papi. Cela me réconforte. Un pied, puis l'autre. Doucement, pas de gestes brusques. Je me contracte de toute mes forces pour que le chiffre sur la balance augmente, quel stupidité. Les yeux de mon grand-père qui s'humidifient. Les efforts payent. “Bravo Pauline, tu reprend le dessus.” Première félicitations du médecin.
“Comment te sens-tu aujourd'hui Pauline?” Toujours la même question de la psychologue. Maigre, je me sens maigre. “Ça va”.
Les semaines avancent. J'y arrive. Petit filon entre malades, dans les couloirs. La sortie conditionnée à des avantages que l'honnêteté ignore. 1 litre d'eau = 1 kilo, si je ne m'abuse. Pratique. Le jour de la pesé je bois 3 litres. Congratulation. Sortie autorisée. Regard septique du médecin. Maman est là. “Je suis fière de toi ma fille” Ta fille?
Au revoir docteur, au revoir la psy, au revoir la madame du ménage, au revoir les malades, au revoir la vielle dame de la chambre. À bientôt.
Je sui malade. C'est une industrie de malades. Logiquement, j'y retournerais. C'est comme un gouffre dans lequel je replonge.

Via @paupoyve

Lorsque, fatiguée (que j'aime voir, chère indolente), je sors enfin dans la nuit déjà chaude, il arrive que tout s'effondre. Je reste alors là, le nez planté dans ce bleu irréel où parfois passe un oiseau blanc, réminiscence de la mer qui se rappelle ainsi à nous - je reste alors là, et j'ecoute le fracassant recul du monde.
Cette disparition, ce sont les corps des filles qui restent silencieux (de ton corps si beau comme une étoffe vacillante), ce sont les regards qui se cachent derrière des voiles de fatigue. Ce n'est pas, à proprement parler, le monde qui se tait, mais moi qui ne vous écoute plus. Je reste suspendue aux lumières (miroiter la peau), aux mouvements, aux couleurs (l'or avec le fer), aux sons. Les structures s'évanouissent, les contours avec elles, restent les formes, et, dans ma cécité, j'évolue dans un tourbillon - un marécage qui m'avale - de rouge, de rose, de fumées blanches, de gestes esquissés puis brouillés.
Dans ce crayonné il arrive que ressurgisse la signification : mais aussitôt, l'oiseau blanc, passant dans un cri perçant l'anéantit, et je replonge dans cette chaleur enveloppante, me noie sous la surface violette de l'épuisement.

Si elle ne me reçoit pas là où elle se couche
pour que je contemple son beau corps noble
alors, pourquoi m'a-t-elle tiré du néant ?
Bernard de Ventadorn (1147-1170)