Hal-David

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POST-SCRIPTUM 784

DE CÉLESTES LABIALES DANS UN MONDE DE GUTTURALES

(deux-trois considérations sur la légèreté dans la pop comme résultante de la possible absence de l’interprète à soi-même)

nonchalance & neutralité

Dans la chanson populaire parfois, et même dans d’illustres exemples participant d’une certaine universalité, la légèreté ressort de la neutralité de la voix, vecteur essentiel sinon l’ultime, du texte et de la mélodie ; neutre, la voix semble alors indépendante du corps dont elle émane – c'est-à-dire désincarnée, flottante et extérieure à l’enveloppe organique qui l’accouche avant de l’expectorer.

Dans ce cas précis, la voix laisse couler la musique avec un détachement suprême, exempte de toute théâtralité, par essence, étrangère à la légèreté.

Ingénument, et sans s’en douter, Astrud Gilberto a inventé l’idée qu’on se fait depuis de la bossa-nova, style indéniablement léger qu’elle a marqué de son empreinte à force d’inexpressivité assumée. Détachée du souci de bien faire, et totalement insouciante, Astrud Gilberto est entrée par hasard en studio, et sa méconnaissance du métier de chanteur lui a interdit d’interpréter « The Girl From Ipanema » autrement que d’une voix blanche, offerte comme une portée vierge à la musique pensée par d’autres qu’elle.

Une manière comme une autre de faire, dont Claudine Longet serait un autre chantre potentiel ; un pont tendu vers une légèreté non préjudiciable (au contraire) ; une légèreté incolore mais non dénuée de saveur, sans aspérités et néanmoins frappée du sceau de la mélancolie ; une légèreté ayant depuis 1963 fait école, essaimant par exemple du côté de la pop fragile de Young Marble Giants dans les années 1980, de leurs ritournelles entêtantes et de leur naïveté feinte, ou bien encore chez Everything But The Girl le temps de l’album Eden.

présence & inaccessibilité

La légèreté touche les âmes sensibles, s’accorde à la sophistication mélodique et aiderait à croire à l’existence d’un paradis terrestre. Son émergence dans la pop a aussi coïncidé avec une époque marquée par l’insouciance et dont la félicité incongrue a été rattrapée par les bouleversements sociaux.

A bien y regarder, dans la chanson, la légèreté correspondrait finalement à la coïncidence magique entre la complexité du fond et la limpidité de l’expression, deux qualités dont les compositions de Burt Bacharach et Hal David s’avèrent désormais quasi emblématiques, qu’il s’agisse de « Close To You », « Walk On By » ou « Raindrops Keep Fallin’ On My Head » pour ne citer que celles-ci, toutes trois caractéristiques de cet « easy-listening » s’accommodant si bien de l’écoute distraite désignée sans hypocrisie par cette étiquette, alors que d’autres musiques (moins légères ?), afin d’être perçues à leur juste valeur, nécessitent au minimum l’immersion et une attention soutenue de chaque instant.

Aux chansons conçues de concert par Burt Bacharach et Hal David, c’est une voix féminine, encore, et dont on peine bizarrement à déceler la négritude, qui aura offert le plus bel écrin : celle de Dionne Warwick. Que son interprétation soit éblouissante de légèreté tient à ce que sa maîtrise, aux antipodes du naturel et de l’autodidactisme d’Astrud Gilberto, jamais n’écrase ce qu’elle incarne de son énorme expérience conquise dans les chorales des églises baptistes, prouvant qu’une chanson est avant tout affaire de distance, et que la légèreté s’y gagne à force de présence et d’inaccessibilité mêlées, curieux cocktail également à l’origine des ambiances éthérées des morceaux de Cocteau Twins.

youtube

Lianne La Havas - Say a Little Prayer (Live)

youtube

Dionne Warwick  |  Walk On By  |  single (1963)
music by Burt Bacharach, lyrics by Hal David

This really is an amazing song by a wonderful voice.