Propos d’un entrepreneur de démolitions de Léon Bloy
« C’est bien, la société qui n’a pas de promesses peut maintenant périr tout à fait puisque si lâchement elle y consent et que l’âme l’a si complètement désertée. Je demande seulement qu’il me soit permis de la maudire pour cela et de la renier comme elle a, depuis longtemps, renié mon Dieu et comme elle a voulu que je le reniasse. Je réclame, au nom du bon sens le plus rudimentaire, qu’il me soit accordé de trouver absurde, contradictoire, scandaleusement imbécile, la plus adorée prétention de tous mes chers amis les jeunes gens. Ils veulent faire de l’art et de la beauté littéraire et cependant demeurer modernes par la pensée et par les mœurs, c’est-à-dire en dehors de toutes les conditions intellectuelles et psychologiques sans lesquelles nulle beauté dans l’invention n’est humainement, expérimentalement possible. Ils veulent être sans Dieu et ne pas souffrir. C’est une aussi simple bêtise que cela.
Quant à la littérature ou plutôt à l’Art, vous verrez si c’est une chose facile quand on n’a pas souffert et qu’on ne veut pas souffrir. On ne change pas la nature des choses et on ne décrète pas que les poètes heureux seront sublimes. La Douleur est l’essence même du beau en poésie et la Poésie est une porphyrogénète née dans la pourpre du sang du cœur des poètes. Que ce sang tombe de leurs yeux en pleurs ou qu’il coule de leurs flancs déchirés, qu’il s’élance des puits les plus cachés et les plus mystérieux de leurs âmes ou qu’il jaillisse des blessures ouvertes de leurs corps mortels, c’est toujours la même rosée fécondante de l’avare génie qui les inspire et qui nourrit leur immortalité.
Dans toute douleur terrestre, il y a, comme en enfer, la peine du dam et la peine du sens. Le sacrifice unique de la Croix est venu nous délivrer de la première, de la plus terrible des deux, celle qui noie l’espérance. Toute douleur soufferte par un chrétien est dès lors affranchie de cet Indéfini terrifiant, de cet insondable repli de la souffrance qui devait la rendre auparavant si épouvantable et qui la rend telle encore aux yeux des incroyants que, pour ne pas la voir, ils se précipitent à la mort. La doctrine catholique enferme toute la possibilité de la douleur humaine dans les limites infranchissables d’une Douleur divine, absolument et synthétiquement parfaite. Et comme cette Douleur est le résultat d’un mouvement infini de pitié combiné avec le mouvement contraire d’une prodigieuse prévarication — puisqu’il s’agissait d’y remédier sans détruire la liberté de l’homme — il devient évident qu’elle ne pouvait se produire sans défaillance qu’accompagnée de l’enthousiasme perpétuel d’un amour sans bornes. C’est là ce que le langage catholique appelle énergiquement la Folie de la Croix.
Si la Beauté vous persécute et vous dévore, dévorez à votre tour tout ce qui vous environne, comme un palais incendié qui darde autour de lui ses flèches, ses fleuves, ses nappes de flammes. Persécuté d’en haut, persécutez la création tout entière et fatiguez de vos clameurs le ciel même. »