Initiation

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Paris. Quartier juste assez populaire, où l’épicier du coin vend des épices massala et de la Stolichnaya. On croise des barbes de trois jours à lunettes ray ban et jean apc portant au bras une panoplie Isabel Marant sur jambes maigrelettes et cheveux filasse, couleur souris, toujours, et longs, hantant les trottoirs devant les boutiques.

Je pousse la porte du porche.

Dans une cour arborée, des sons de pas hésitent sur les pavés irréguliers, tentant de garder leur propriétaire au moins aussi fière que la prétention de maitriser le pas de course sur 10 cm de dénivelé de talons aiguilles. Dans son sillon, son parfum si particulier à l’eau de vaisselle de Noël me pique encore le nez.

Au bout de la cour, la porte s’ouvre indifférente, repoussant les mégots de cigarettes de diamètre variable, marqués de rouge, une palette subtile des couleurs qu’il vous faut posséder cet hiver 2011-2012.

Ici, un groupe de personne s’ignorant gracieusement les uns les autres, sont gravement penchés au dessus d’une grande table.

Je pose mon manteau à la place qui m’a été assignée, un coup d’oeil aux ordinateurs voisinant me confirme l’état d’avancement de la journée, les pages sont ouvertes sur facebook et france météo.

Je m’approche. Devant eux, soigneusement extraites d’un monticule de papiers brillants, cinq petites images sont posées côte à côte. Des photos de jeunes filles pré-pubères dans des postures de poupées désarticulées, relayant Hans Bellmer au rang de Disney polissé.

“Ah oui, elle est belle”, s’extasient-ils blasés. On vient de sentir la présence d’un nouvel interlocuteur à ignorer. “Et toi, quelle est ta fille préférée ?” m’articule une bouche. Mais le regard fuit déjà, ordonnant au dessus d’une épaule de s’enquérir du devenir du président de Vuitton, qu’il faut absolument joindre pour le prochain shoot, « tu sais, Henri, avec qui je dinais jeudi, appelle-le ». 

Il ne se passe rien, mais tout le monde est terriblement occupé, avec des mines de ministres en pleine crise diplomatique, si occupés qu’on a pas le temps de s’entendre.

On m’avait bien prévenu: ici, on fait du “Dé-ca-lé”. Comme chez tous les autres concurrents d’ailleurs. Ici, on cherche “le beau”, l’authentique”. Qui eût cru que leurs références puisaient directement dans les archives du musée du judaïsme et de la brigade de protection des mineurs. “Ah oui, elle est belle” renchérit une autre voix. Ah oui. Ah ha. Magnifique en effet, cette petite Croate au teint de craie, les yeux révulsés, son long corps pré-pubère moulé dans un morceau de tissu qui doit bien coûter les revenus cumulés des habitant de son village natal. Tout ça est si fort, si puissant que j’hésite entre vomir ou applaudir.

Très bon choix pour la prochaine série de mode. On lui crêpera les cheveux, on lui mettra un objet phallique non loin de sa bouche entre-ouverte, dans un décors très très sélect et très très surexposé au flash, parce que le flash, c’est cru, c’est brut, c’est vrai. Cette photo vous dira “je me fiche que cela vous plaise, moi je fais de l’art pour demain”. La lectrice lira avidement les références d’articles portés par la fillette, inscrites discrètement en bas de chaque page. “Prix sur demande” indique les articles les plus convoités. On fait bien du dé-ca-lé, oui oui, car il semblerait que plus l’écart d’identification possible entre le consommateur et le modèle est grand, plus le désir d’achat sera exacerbé. Ainsi la vieille (35 ans), grosse (taille 38) et riche pourra lâcher sa frustration de ne pouvoir se déboiter les épaules sous un visage enfantin, en s’achetant le sac, la chaussette ou le vernis si bien portés par le mannequin que nous aurons choisi.

Tout va bien. Rien à signaler. Une journée normale dans un magazine de mode.

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